TROISIÈME PARTIE
Les jésuites et la République ^
Les jésuites datent de 1534. La Réforme venait de naître : un vent de libre examen passait sur l'Europe occidentale. Le traité de Nuremberg avait enlevé l'Allemagne à la papauté en assurant la liberté des cultes. La France était menacée : Calvin venait de publier son premier livre. Ignace de Loyola parut.
Ce n'était point un homme médiocre : il comprit que, à côté des vieux ordres monacaux portant des costumes divers, dévoués à des œuvres particulières, il y avait place pour une milice spéciale qui aurait pour but unique de combattre le libre examen et de ramener à l'obéissance au pape les peuples qui tendraient à s'en écarter. A cette milice, comme à une troupe militaire, l'obéissance absolue, passive, était indispensable.
Il fonda la société de Jésus. Et cette société répondait à un besoin tellement pressant, que, à peine fondée, elle eut une éclosion qui ressembla à une explosion. Moins de cent ans après, les jésuites étaient partout dans le monde, gouvernant, agissant, et, un peu déjà aussi,
\. Extrait du Discours sur la liberté de Renseignement (article 7). Chambre des députés, 5 juillet 1879. Le texte complet a été publié dans Discours Tparlementaires, 1 vol. de la Bibliothèque Charpentier.
partout irritant et excitant, puisque c'est déjà dans ce temps qu'on chantait le vieux cantique :
Gubernant spirituale, Gubemant et temporale, Gubernant omnia maie.
Avec le refrain :
vos, qui cum Jesu itis, Non ite cum Jesuitis.
Déjà, en ce temps, ils avaient excité la jalousie d'abord, puis la colère, et quelquefois même l'indignation.
Cependant, leur œuvre était faite; ils avaient arraché à l'hérésie la France, l'Espagne et la Savoie menacées.
Que pouvaient-ils de plus?
L'Allemagne, l'Angleterre, les pays Scandinaves étaient perdus pour la foi catholique.
En France, en Espagne, au contraire, il n'y avait plus rien à craindre pour la foi catholique. Après la Renaissance, avaient sombré simultanément dans les pays latins et la liberté de conscience et la liberté politique.
Des rois tout-puissants, oints du Seigneur, issus du droit divin, professant la religion catholique, juraient d'exécuter les lois de l'Église dont ils se déclaraient les fils dévoués, juraient d'exterminer les hérétiques : ces rois offraient toute garantie à Rome et à l'Église. Désormais, il n'y avait presque plus rien à faire pour les jésuites, soit dans le domaine politique, soit dans le domaine temporel. Les papes traitaient directement avec les rois, et ces deux puissances se passaient réciproquement quelques empiétements, d'un côté sur le terrain du temporel, de l'autre sur la région du spirituel.
Les jésuites, au milieu de tout cela, s'occupent d'in struction, et aussi d'affaires, de négoce. Vous savez que cela les a menés à mal. Ils s'occupent beaucoup de confession, de casuistique; ils présentent aux princes des peuples ce « chemin de velours > pour aller au paradis, dont parle Escobar. Mais ils ont perdu beaucoup de leur importance.
Assurément, certaines individualités éminentes de leur ordre ne sont pas sans action, grâce à leur situation de confesseurs de rois, sur la destinée des peuples; mais le gros de la société abandonne la scène purement politique.
Cependant, même dans leurs luttes de casuistique, de dogme, ils n'oubliaient pas le but particulier pour lequel ils avaient été créés. D'une part, l'attaque était reprise par eux contre les moindres manifestations du libre examen, et Port-Royal tombait sous leurs coups; d'autre part, ils s'efforçaient de faire partout et toujours triompher la puissance papale.
Ainsi, tandis que les rois tantôt les proscrivaient, tantôt les appuyaient, suivant le caprice d'un favori pu d'une maîtresse, d'une Maintenon, d'un Pombal ou d'une Pompadour, les papes seuls, reconnaissants et clairvoyants, soutenaient toujours leurs meilleurs soldats. Si bien que ce ne fut qu'avec des déchirements intérieurs et une vraie douleur que Clément XIV les supprima, comprenant bien que l'ordre des jésuites était une milice entièrement dévouée aux intérêts du saintsiège et de l'Église.
Puis arriva la Révolution.
La Révolution ne proclama pas, ne créa pas de religion comme avait fait la Renaissance. Après une courte phase de persécution, elle rendit libres toutes les religions, tous les cultes; mais, par cela même, elle permit aux jésuites de reparaître et de reprendre leur autorité sur le monde catholique.
En effet, le péril était le même, pour la papauté, qu'au XVI® siècle. Ce n'est plus le protestantisme, c'est le rationalisme qui menace. Le pouvoir civil s'est définitivement laïcisé. L'Église pourra être consultée quelquefois, elle ne commandera plus. Mais cette Révolution est-elle sans appel, sans espoir? Les jésuites qui ont contribué à sauver la papauté dans la grande crise de la Réforme, vont se mettre à la tête du mouvement pour essayer de la sauver de la Révolution. Mais ils feront
payer leur concours, et ils le feront payer cher au catholicisme tout entier.
C'est ainsi que, après avoir traversé une longue période durant laquelle ils n'avaient pas joué un rôle plus important que celui des autres ordres religieux, ils sont parvenus, depuis la Révolution, è faire prédominer dans l'Église leurs opinions particulières, à tel point que ces opinions sont devenues des articles de foi.
C'est qu'en même temps qu'ils combattaient pour le pape et l'Église, en même temps que la vieille compagnie — et il faut prendre le mot dans un sens militaire, car, en l'adoptant, Loyola se rappelait les faits héroïques de sa jeunesse — reprenait les armes pour le service du pape, en même temps elle faisait ses conditions, elle imposait au catholicisme ses opinions personnelles et elle le forçait d'accepter le dogme de l'Immaculée Conception et celui de l'infaillibilité du pape parlant ex cathedra. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)
Oui, messieurs, la Société de Jésus a été chargée de retenir le monde moderne sur la pente de la libre pensée. Elle espère d'abord ramener repentante au pape et à l'Église sa fillé bien-aimée, sa fille si riche et si puissante, la France, qui s'en est séparée. Elle a pour mission de mettre la main sur notre société au nom de l'Église ; non pas certes d'une façon brutale, car il s'en faut que le pape veuille commander directement aux princes et aux républiques : mais elle doit faire en sorte que ces princes et ces républiques en arrivent à rendre au catholicisme, à l'Église, toute sa puissance, toute son autorité perdues.
Et c'est pour cela que s'élève en ce pays et dans les pays voisins, contre la Société de Jésus, une lutte suprême; c'est pour cela que l'article 7, à mon sens, n'est qu'un accident momentané, ou plutôt un premier acte de ce grand combat.
A droite. — Cela promet.
M. Paul Bert. — A vrai dire, il n'y a pas —permettezmoi ce rapprochement qui sera très court, — il n'y a pas
l'église et la république 235
que la religion catholique qui soit dans ce cas vis-à-vis des gouvernements laïques. Une autre religion, tout aussi considérable au point de vue du nombre des sectateurs, offre le même spectacle. Les musulmans voient aussi leurs chefs qui, autrefois, unissaient dans la même puissance le religieux et le temporel, tendre sous la pression des événements à donner la prééminence à l'élément civil, à se laïciser de plus en plus. Les chrétiens, les juifs eux-mêmes, prennent part à leurs conseils.
Et alors qu'arrive- t-il? De même que vous voyez, en nos pays, l'Église lutter contre le pouvoir civil avec la . Société de Jésus à sa tête, de même vous voyez des sultans, des beys, des empereurs, des khédives, obligés de combattre la sourde opposition religieuse de leurs peuples, opposition que soulève et dirige cette congrégation des Khouans, à laquelle Ignace de Loyola a emprunté sa devise.
Et c'est un fait étrange, sur lequel il est intéressant, en passant, d'appeler l'attention des historiens, que, dans sa constitution suprême, Ignace a copié, non pas les anciens ordres monastiques, non pas Toeuvre de Dominique ou de François d'Assise, mais bien l'organisation des Khouans, avec son obéissance passive, ses provinciaux, son général tout-puissant.
On lit dans l'histoire d'Ignace le récit d'une longue et curieuse conversation d'Ignace et d'un Maure dans les montagnes de l'Aragon, de laquelle il est permis d'inférer que le fondateur des jésuites connaissait les statuts de l'ordre des Khouans.
Je vous demande pardon, messieurs, d'introduire cet épisode. En tout cas, il y a là une coïncidence singulière. {Parlez! parlez!)
Vous connaissez la formule de l'ordre de la Compagnie de Jésus : < Tu seras dans la main de ton supérieur comme un cadavre. »
Un membre, — Oui! Perindè ac cadaver!
M. Paul Bert. — Eh bien, les Khouans ont un chef, un véritable général analogue au général des jésuites,
et la formule des Khouans est celle-ci : < Tu seras dans la main de ton chef comme un cadavre dans la main du laveur des morts, qui le tourne et le retourne à son gré. >
Or, aujourd'hui, sur tout le littoral méditerranéen, la lutte est engagée entre les gouvernements musulmans et les Khouans, la même qui s'engage aujourd'hui chez nous, entre le gouvernement, les catholiques et les jésuites. Et, par une coïncidence étrange et curieuse, nous, France, qui avons à gouverner au nord de la Méditerranée des populations catholiques, au sud des populations musulmanes, nous luttons avec les jésuites ici sur l'article 7, avec les Khouans là-bas dans l'Aurès. (Approbation à gauche.)
Messieurs, il faut bien se rendre compte de la nature du combat qu'engage contre les gouvernements laïques la Société de Jésus marchant à la tête de l'Église catholique. Il n'est pas d'ordre politique, il est d'ordre social. Et il faut bien le déclarer, ce n'est pas à vrai dire l'Église qui a déclaré la guerre! Elle peut se considérer comme provoquée, par l'isolement où veulent la réduire les gouvernements, car elle affirme que, d'investiture et d'autorité divines, elle a droit de leur commander. Elle redemande simplement la place qu'elle occupait et qu'elle se croit légitimement due.
M. Keller disait, et il avait cent fois raison : L'Église ne fait pas de politique, les jésuites ne font pas de politique. C'est hors de doute, mais à une condition, c'est que vous entendrez le mot politique dans le sens le plus étroit. Non, les jésuites ne sont ni royalistes, ni républicains. Et je crois même que s'ils avaient à choisir ils seraient républicains; car dans une république il n'y a pas de roi qui revendique sa part du pouvoir, et ils pourraient, si les circonstances étaient bonnes, l'accaparer tout entière.
Aussi, là où ils ont été maîtres absolus, dans la Sud- Amérique, qu'ont-ils fait? Ils se sont bien gardés d'aller chercher un roi; ils ont fondé des républiques.
L'ÉGLrSE ET LA RÉPUBLCQUE 237
De même ils accepteront très volontiers la République française, mais souS cette condition, de s*en emparer, et d'en faire la servante de TÉglise catholique.
Et comment y parvenir? Il n'est plus ici question de roi, et un confesseur n'y suffirait pas. C'est la nation qui est souveraine, c'est d'elle qu'il se faut emparer. Ce sont les classes bourgeoises qui la dirigent, il faut mettre la main sur elles. Et alors ils ont déployé leurs merveilleuses et habituelles ressources.
Ils se sont dit que le monde va au plus fort, ou du moins à celui qui paraît être le plus fort, et qui le dit hautement. Et alors, à l'abri de mille causes diverses, avec la complicité secrète des gouvernements, qui se sont bien trompés en ces matières, qui ont cru se servir des jésuites, quand au contraire c'étaient les jésuites qui se servaient et se raillaient d'eux, profitant de la complicité des gouvernements, de la peur de la bourgeoisie à la suite de nos guerres des rues, de l'effarement des âmes après les grands désastres de la patrie, de l'appui du clergé rallié autour d'eux, et qui leur apportait le secours de sa puissance, de son autorité, des inépuisables ressources qu'il sait si bien trouver chez les fidèles, et du budget même des cultes; profitant de tous ces moyens, de toutes ces circonstances, ils ont constitué le parti clérical.
Notez que je n'ai garde de dire le parti catholique. Car la distinction est importante. Les catholiques sont des citoyens qui ne demandent à la société civile que de les protéger dans le libre exercice de leur foi (C'est cela!): le parti clérical demande à la société civile de se soumettre aux dogmes du catholicisme. (ApplaudUssements à gauche et au centre.) C'est bien différent.
Ils ont donc constitué le parti clérical. Ce parti, il est partout et il n'est nulle part; c'est la fée, dont parlait l'honorable M. Keller, qu'on rencontre partout sans pouvoir la saisir nulle part. Il est dans l'administration, dans la magistrature, dans l'armée, dans la vie civile, dans toutes les branches de l'activité humaine, à tous
les degrés de la hiérarchie sociale. Ce parti constitue une masse à la fois dispersée quant aux individus, agglomérée quant aux intérêts, et toute-puissante, pourquoi? Parce que ses différents membres sentr'aident, s'appuient, se soutiennent, se défendent, se poussent, pour prendre une expression vulgaire; parce qu'on a fait croire à la bourgeoisie française que pour avancer dans les diverses branches de l'administration (Très bien! Cest cela!), que pour obtenir les grades élevés dans l'armée, pour briller aux premiers rangs de la magistrature ou de la diplomatie; que pour trouver comme médecin ou comme avocat, dès ses débuts, une clientèle toute faite; que, dans le commerce même, pour avoir une maison bénite, commanditée, achalandée (Applaudissements à gauche et au centre), il suffisait de s'inféoder au parti clérical, de lui témoigner respect; aide et affec tion. Et de ces mérites nouveaux la Société de Jésus est seule juge. Voilà ce qu'on a persuadé à la bourgeoisie française ; et quand on le lui eut bien persuadé, il s'est trouvé que c'était la vérité. (Applaudissements,)
Et l'on a pu espérer ainsi qu'on la possédait définitivement, et avec elle le pouvoir.
Cependant, ces triomphes-là ne pouvaient suffire à la Compagnie de Jésus. Il eût été imprudent de s'endormir en se confiant à de pareilles troupes. Des hommes qui ne sont ralliés que par intérêt ne méritent pas qu'on soit sûr d'eux. Qui sait? si le pôle vers lequel ils s'orientent venait à changer, sans doute, en boussoles fidèles, ils le suivraient et changeraient aussi !
Après la possession de ceux qui combattent par et pour l'intérêt, il fallait la possession de ceux qui combattent par et pour la foi; pour les former, il fallait s'adresser non à des hommes faits, mais à des enfants. Pour cela, il fallait s'emparer de l'éducation de la jeunesse; je rentre ici, messieurs, dans mon sujet, pour en finir bientôt.
M. LE COMTE DE Maillé. — Oui, VOUS cutrcz dans le sujet ! (Rumeurs à gauche.)
M. Paul Èert. — Oui, les jésuites ont alors décidé de s'emparer de l'éducation de la jeunesse, parce que ce n'est qu'en prenant l'enfant tout petit, qu'en le tenant dès ses plus jeunes années en chartre privée, qu'on peut l'imprégner de sentiments durables. Alors seulement ils pouvaient être sûrs qu'il ne leur échapperait pas et qu'ils le conserveraient inféodé, fanatisé, inattaquable aux mauvaises tentations.
Aussi qu'ont-ils fait? Avec une sagacité admirable, le premier jour où le parti clérical est devenu maître dans une assemblée, en 1850, il a demandé la liberté de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire.
Le second jour, vingt ans après, quand il est devenu maître encore dans l'Assemblée de 1871, il a complété son œuvre par la liberté de l'enseignement supérieur. Et ainsi, à tous les degrés, il s'est préparé des soldats, les véritables soldats de l'armée de Loyola. [Très bien! très bien !)
Voilà ce qui constitue pour moi le danger; c'est sur ce terrain qu'il faut combattre, sans trêve ni repos. Ce que la France redoute, ce qu'elle repousse, c'est cette imprégnation des esprits des jeunes générations par l'esprit de la Société de Jésus, qui est la domination du monde civil par le monde spirituel. Car s'ils parvenaient alors à s'emparer du pouvoir, c'en serait fait de la liberté publique, c'en serait fait de ce que nous avons de plus cher.
Voilà le péril.
C'est pour l'écarter que le ministre de l'instruction publique nous a présenté son projet de loi et que la Chambre le votera à une immense majorité.
On a parlé de politique. Non, n'ayez pas peur. Ce n'est pas sur le terrain politique, dans le sens étroit du mot, qu'il faut poser la question.
Les jésuites, le parti clérical, qui est leur expression, leur moyen d'action, les jésuites ont commis une faute politique, — qu'ils me permettent de le dire avec toute la révérence que je dois à leur habileté. (Sourires.)
Ils se sont, malheureusement pour eux, attachés à un parti dont le nom est peu populaire, vous êtes bien obligés de Fa vouer (V orateur se tourne vers la droite), et je puis même dire sans vous froisser, qui soulève un peu — c'est un préjugé peut-être — les colères populaires, les colères du suffrage universel.
Ils ont commis cette suprême maladresse. Ce parti a sombré. Le danger n'est plus de ce côté; le danger est du côté de l'avenir, le danger, c'est de les voir devenir républicains. (Applaudissements à gauche et au centre.)
Le danger du côté de l'avenir, c'est de les voir dénoncer une alliance dangereuse, rompre avec la vieille monarchie et se débarrasser de cet ancien régime qui leur servait de marque, de signe, aux yeux des populations.
Mais, messieurs, il nous suffira d'avoir démasqué à l'avance ces menées, de les avoir signalées à l'avance à la généreuse et sage population française. Nous pouvons être tranquilles, jamais dans un pays comme le nôtre, jamais dans cette France dont le nom est synonyme de franchise, non, jamais les jésuites ne régneront! (Applaudmements répétés. — Vorateur, en regagnant sa place^ est entouré de ses collègues qui lui adressent de vives félicitations et Vaccueillent par de nouvelles salves d'applaudissements.)
vGoosle
Que va faire VÈgUae catholique^?
M. le comte de Ghambord se meurt. Et les hommes politiques se demandent ce que vont devenir, à qui vont se rallier les partisans de la royauté déchue. Sans doute, M. le comte de Paris est l'héritier légitime. Mais combien hésiteront, le roi mort, à crier : Vive le roi? Combien se résigneront à abandonner pour toujours ce drapeau d'Ivry, si justement salué, et dans un si beau langage, par notre collaborateur M. Weiss?
Je reconnais très volontiers que cette question est intéressante, et qu'il est curieux d'analyser, en vue d'en tirer certains horoscopes, l'état d'esprit des représentants d'un parti qui perd aujourd'hui le chef dans lequel il s'incarnait. Mais il me semble que c'est là un problème plus psychologique que politique. Le nombre des légitimistes purs, des vrais royalistes est si faible, leur influence sur l'opinion publique est si imperceptible, qu'il importe assez peu de savoir ce qu'ils feront et ce qu'ils deviendront.
II en va tout autrement de la seule force qui puisse tenir tète à la Nation, de l'Église catholique. Que va-
i. Article sous ce titre du 19 juillet 1883. (Publié dans A Vordre du jour, i vol. in-18, chez P. Ollendorff.)
LE CLtRICALlSxME. lO
l-elle faire? A qui va-t-elle reconnaître V autorité légitime, la seule dont les ordres ne soient pas des lois < simplement pénales », mais c obligent en conscience »T Jusqu'ici, rien de plus simple. Le descendant direct de saint Louis, le pieux héritier de ces rois très chrétiens qui ont juré à leur sacre «d'exterminer les hérétiques », était bien nettement le monarque de droit divin.
Aussi rÉglise n'avait-elle jamais hésité. Sans doute ses respects officiels , son obéissance concordataire étaient acquis — avec plus ou moins de docilité, suivant les temps — aux pouvoirs qui se sont succédé depuis 1830. Mais celui qui à ses yeux avait < reçu de Dieu le pouvoir de gouverner », c'était d'abord le vieux roi de Goritz, par elle sacré, puis l'héritier légitime de Frohsdorf, à qui seules manquaient les sept onctions saintes.
Klle n'a pas eu à se louer de cette fidélité. Le souvenir odieux de l'ancien régime, dont elle dut s'obstiner à vanter les bienfaits, lui a fait perdre presque toute iuflence sur la population. Ses prêtres, fils de paysans que la Révolution avait faits citoyens et propriétaires, se sont, par leur gauche aristocratie, rendus à la fois ridicules et impuissants. 11 est vrai qu'elle a conquis la bourgeoisie ; mais c'est juste au moment où la bourgeoisie voit disparaître son action dirigeante. Et elle perd le peuple, juste au moment où le peuple devient souverain.
Aussi, sa puissance politique, singulièrement diminuée déjà, s'en va de jour en jour. Et cela dans le seul pays qui puisse lui rendre la force matérielle, l'autorité effective, nécessaires à l'exécution de ses desseins. Il y a là de quoi faire réfléchir les chefs de cette institution, bien plus politique que religieuse, et il nestpas difficile de s'apercevoir que souvent déjà ils ont regretté la fatalité qui liait leur cause à celle des gentilshommes.
La mort du comte de Chambord va trancher ce lien. L'Église le renouera- t-elle? S'attachera-t-elle au pied, fardeau lourd à traîner, après la noblesse morte, la bour-
geoisie expirante? S'efforcera-t-elle de remorquer à la fois les vaincus de 1848 et ceux de 1830? Continuerat-elle à compromettre ses intérêts en se mettant au service d'une royauté désormais sans grandeur et dont Técu, barré de bâtardise révolutionnaire, porte en cimier la tète de Louis XVI? Ou bien s'inspirera-t-elle de ses intérêts seuls? Se rappellera-t-elle son allégresse et ses Te Deum de 1848? Se tournera-t-elle du côté du peuple triomphant?
En termes plus simples, demeurera-t-elle royaliste ou deviendra-t-elle républicaine?
L'Église catholique républicaine? Au premier abord, cela semble une énormité! Mais que diraient les hommes politiques habitués à trouver en elle leur plus solide point d'appui dans la lutte contre la République? Que diraient les fidèles à qui elle a enseigné que la souveraineté nationale est une erreur digne d'anathème, le suffrage universel un délire?
Sur ce dernier point, c'est-à-dire en théorie pure, ne craignez nulle difficulté. L'Église en a bien vu d'autres ♦ N'a-t-elle pas accepté la formule : Vox populi, vox Deil Si le suffrage universel nommait des députés dociles à la voix de l'Église, ses lois seraient aussitôt reconnues comme < justes > et son autorité comme t légitime >, car l'autorité des supérieurs peut venir immédiatement de Dieu, ou de Dieu par V intermédiaire du peuple^. Ce serait l'affaire d'une simple encyclique.
En politique pratique, et vis-à-vis de son armée laïque, qu'elle a excitée à l'assaut de la République, le revirement serait plus difficile.
Et notez que je ne parle plus des gentilshommes, désormais abandonnés à leurs rêves creux et à leur
1. Gury, Compendium de Théologie morale, g 84. Voir ma Morale des Jésuites; Paris, Charpentier, 1879. (P. B.)
orgueil de caste, mais des bourgeois, de ces fils d'acquéreurs de biens d'Église qu'elle avait disciplinés, et à qui il faudrait persuader qu'on peut, en se servant de la République, préparer le triomphe de la contre-révolution.
Heureusement pour cette évolution nouvelle, elle ne serait pas tenue à prendre immédiatement un parti manifeste et officiel. Il faudrait beaucoup attendre du temps qui la débarrasserait des vétérans plus compromis, et lui permettrait de modifier l'éducation des conscrits. En attendant elle n'aurait qu'à s'en tenir à son rôle concordataire, à ne plus rien dire de la succession de saint Louis, à ne jamais parler de royauté.
Aussi bien, à quoi bon un roi? Le plus fidèle et le plus dévoué n'essaie-t-il pas toujours de grandir son autorité aux dépens de celle de l'Église? Rétablir un roi, c'est partager la puissance que l'Église pourrait, en République, exercer souverainement. A-t-elle institué des rois pour ses missions du Paraguay? Quelle royauté lui donnera plus d'autorité qu'elle n'en a dans telle République de l'Amérique du Sud, où ses prêtres font les élections, élèvent ou déposent les présidents ?
Voici donc ce que je crains, et ce qui m'intéresse beaucoup plus que les embarras des chevau-légers à la mort de leur roi. Si douteux que soit encore l'événement, je le mets sous la forme plus claire de l'affirmation.
L'Église reconnaîtra qu'en identifiant sa cause avec celle de la royauté, avec celle des aristocraties, elle a fait fausse route. Elle reconnaîtra qu'elle doit la plus grande partie de son impopularité, la perte presque totale de son prestige politique, à l'opposition passionnée qu'elle a faite au triomphe de la République et de la démocratie. Elle a lutté contre la volonté du peuple, elle a raillé le pouvoir du peuple, et le peuple l'a abandonnée.
vGooQle
Mais peut-être la séparation n'est-elle pas assez ancienne ni assez profonde pour qu*on ne puisse réparer le mal et reprendre une influence à laquelle rien jusqu'ici ne s'est substitué. Rien de plus simple que d'accepter franchement, maintenant que le roi légitime a disparu, la forme républicaine. Rien de plus simple que de mettre en pratique les sages conseils de Chateaubriand. Les plus intelligents parmi les prêtres comprendront bien vile, et quant aux autres, un ordre d'en haut lèvera leurs scrupules.
Voilà déjà bien des défiances anéanties, bien des colères calmées. Le curé prie et prêche pour la République, j songez donc ! Et la démocratie? Le curé ne manquera pas de dire que l'Église est l'institution démocratique la plus ancienne, la plus parfaite qui jamais ait existé. N'at-elle pas été pendant des siècles la seule carrière intellectuelle ouverte au fils du paysan ou de l'ouvrier ? N'at-elle pas choisi nombre de ses princes dans les rangs les plus infimes de la société? N'a-t-elle pas mis à sa tète, en un temps où elle régentait les rois, un gardeur de pourceaux? N'a-t-elle pas forcé le tout-puissant empereur d'Allemagne à s'incliner devant un pape fils d'un charpentier, comme l'était son divin fondateur ?
Et cette admirable institution démocratique n'est-elle pas au service de la religion qui a le plus fait pour les déshérités de la vie, qui leur a promis le bonheur éternel par privilège spécial, et ne demande qu'à adoucir leurs maux terrestres? Le communisme ne lui a pas fait peur à ses débuts; aucune forme du socialisme ne lui est restée étrangère. Rappelez-vous les prédicateurs de la Ligue, et les frères prêcheurs à l'éloquence populacière. Voyez le mouvement actuel du socialisme chrétien, que gâte seule l'intervention des classes dirigeantes.
En supprimant celle-ci, en leurrant l'ignorance, en exploitant les misères, ne peut-on espérer regagner la confiance populaire et reprendre l'autorité ? Si la Religion ne combat plus la République, pourquoi la République traiterait-elle la Religion en ennemie? Il y a
une longue et douloureuse période de malentendus. Oublions-la, et votons pour des hommes nouveaux, qui ne se soient point aigris dans les luttes anciennes, qu'anime seul un esprit de concorde chrétienne.
Et si ces hommes, convenablement choisis, surtout à la faveur d'un de ces grands malheurs publics qui ont toujours en France profité à TÉglise, pouvaient faire retrouver à celle-ci une Assemblée aussi docile que celles de 1849 et de 1871, et débarrassée des vieux préjugés monarchiques qui ont alors tout perdu, on peut être sûr que l'Église n'abandonnerait pas à quelque aventurier cette autorité heureusement reconquise : elle doit en avoir assez des dynasties avides. Elle se hâterait, au contraire, de la consolider par de bonnes lois électorales, et d'en assurer la continuité par de bonnes lois d'instruction. Et la France redeviendrait entre ses mains la véritable fille aînée, nourrissant l'Église par son travail, mettant au service des ambitions illimitées de sa mère ses forces et son courage.
Un tel triomphe pourrait-il durer? Non certes. Pourrait-il arriver? Je le craindrais, si les républicains continuaient à donner le décourageant spectacle de leurs discussions violentes. Sera-t-il tenté? Cela n'est pas impossible. En tout cas, cette tentative me paraît être la ressource dernière de l'Église en ce pays.
Tou8 les républicains contre le cléricalisme ^
... Je m'adresse à l'immense majorité, si honnête H ^î pure, des républicains et je lui dis : N'est-il pas vrai i[in* vous ne vous êtes laissé entraîner à tant de querelle^^ *'\ de divisions que parce que vous croyiez tout danger disparu, que parce que vous ne voyiez plus devant von^ d'ennemi qui méritât qu'on en tînt compte?
On dit volontiers : de dangers il n'y en a plus! Le iIïmnier descendant des rois du droit divin s'en va en cr moment sans héritiers, obligé, dit-on, de déposer sfi couronne immaculée sur la tète de je ne sais quel Élîm in étranger? Les représentants de la royauté révolutinii naire n'ont ni prestige, ni autorité; les millions qu'ils ont arrachés à la France épuisée de sang et d'argent 1rs ont rendus odieux à tout patriote. Le descendant ih* l'empire a été assommé comme un gibier au halluli d'une chasse de sauvages et ses pileux héritiers n'uni pas de pires ennemis que les impérialistes eux-mémt^ïi. Qu'importent donc les divisions des républicains? Nul ne peut faire échec aujourd'hui à la République triomphante.
i. Extrait du Discours du banquet de Lyon (29 mai 1883). L'ol>' servation qui a été déjà faite pour le Discours sur Véducattmt de la femme (p. 14 i) s'applique ici.
2i8 LE CLÉRICALISME
Tout cela est exact, et je ne crois pas, aussi loin qu'on puisse regarder dans l'avenir, au retour offensif d'une monarchie quelconque. Mais il est un ennemi bien autrement redoutable, qui ramasse, rassemble, pétrit, revivifie les débris des partis vaincus, et les tient dans sa main pour les lancer à l'assaut de la liberté.
Cet ennemi, c'est l'Église catholique, c'est le parti clérical. Je vous ai montré aujourd'hui qu'elle n'a renoncé à aucune de ses prétentions sur le pouvoir civil. S'emparer du gouvernement de la France, reprendre l'autorité sur sa fille aînée, c'est un beau rêve : elle ne Ta jamais abandonné.
Mais si son but est resté le même, ses moyens sont changés. Il ne s'agit plus d'excommunier le souverain; les foudres du pape sont allées rejoindre au magasin des accessoires celles de Jupiter. Il ne s'agit plus de capter, par l'intermédiaire d'un confesseur habile, l'esprit du roi ou de l'empereur.
Et d'ailleurs pourquoi un roi? N'est-il pas un obstacle, ne vient-il pas sans cesse protester contre l'Église et lui demander, en échange de la protection du glaive, une part — et une grande — de la puissance et de la richesse?
Aujourd'hui, le souverain c'est le peuple! Son action s'exerce par le suffrage universel! Sa volonté bien affirmée est de conserver la République. Eh ! laissons-lalui ! Pourquoi lutter et se mettre en travers du torrent? Pourquoi s'entêter sur la faute commise en 1871 et compromettre le triomphe de l'Église par l'alliance d'une royauté que le peuple repousse?
Et voici qu'il se fait une évolution redoutable sur laquelle il faut que nous ouvrions les yeux. La prédiction que je hasardais en 1879 à la tribune, quand je disais : t Le danger des jésuites, c'est qu'ils se fassent républicains! » est en voie de se réaliser.
Je n'hésite pas à croire qu'à la mort de Henri V elle se réalisera tout à fait. Et quels républicains seront-ils? Interrogez l'histoire et demandez aux prédicateurs de
la Fronde, aux frères prêcheurs promenant dans le monde entier leur éloquence violente et populaire! Démagogues, socialistes, communistes, ils seront ce qu'il faudra qu'ils soient pour s'assurer le succès! Ils comptent sur l'appui de ceux qui souffrent, et dont ils leurreront l'ignorance, dont ils exploiteront les misères. N'avez-vous pas déjà entendu prêcher le socialisme chrétien? Qui sait si le travail n'a pas commencé? D'étranges émissaires se voient en certaines réunions publiques dont l'origine et les moyens de vivre sont pour le moins obscurs.
Déconsidérer, à force de calomnies, les plus fermes et les plus dévoués parmi les républicains; effrayer les masses honnêtes et encore trop ignorantes par des exagérations de paroles et des actes violents ; séduire ceux qui souffrent, par de chimériques espérances ; préparer quelque méprise du suffrage universel ; s'emparer enfin du pouvoir, comme en 4849, mais le garder cette fois, au lieu de le livrer à un Bonaparte plus égoïste encore que docile ; en un mot, se servir de la liberté et de la souveraineté nationale pour rétablir la souveraineté de l'Église et étouffer toute liberté, n'est-ce pas là un beau rêve, digne de tenter l'ambition de quelque moderne Sixte-Quint?
Sans doute ce retour offensif de l'esprit des ténèbres ne saurait être un triomphe de longue durée. Sans doute, rien ne saurait prévaloir contre la justice, la liberté, la raison, la science, la lumière. Sans doute la victoire nous reviendrait; mais au prix de quels périls pour la France menacée! Citoyens, c'est de ce côté que je vois le danger.
vGoosle
Les divers systèmes de rapports entre VÉgUse et TÉtat'.
Les rapports de l'Église catholique avec l'État peuvent être établis suivant trois systèmes différents : Séparation, Concordat, Constitution civile.
Constitution civile, — Ce système, qui consiste à n'accorder certains avantages (traitement, logement, usage des édifices religieux, etc.) au clergé catholique que s'il consent à accepter diverses conditions à lui imposées par le pouvoir civil agissant tout seul (serment civique, mode de nomination, discipline intérieure), mérite à peine d'être compté parmi les rapports réguliers de l'Église et de l'État.
En effet, le chef de la catholicité ayant toujours refusé aux pouvoirs civils le droit de légiférer seuls en matière de discipline religieuse, il en résulte qu^ les ecclésiastiques qui se soumettent aux exigences de ces pouvoirs, peuvent être aussitôt retranchés du sein de l'Église catholique. Si bien que la Constitution civile n'est, en
1. Extrait du Rapport sur le Concordat et la séparation dex Églises et de l'État (Chambre des députés, annexe du procèsverbal de la séance du 31 mai 4883).
réalité, qu'un mode de séparation de TÉglise catholique et de rÉtat, avec constitution d'un schisme particulier, schisme reconnu, encouragé par l'État, et dont les prêtres et les fidèles continuent à porter, au grand scandale de ceux qui sont restés soumis au pape, le nom de catholiques.
Les Pragmatiques Sanctions de saint Louis et de ' Charles VII ne sont au fond que des constitutions civiles. On peut même en dire autant de la fameuse déclaration de 1682, condamnée par Innocent XI (1682) et Alexandre VII (1690), et pour laquelle Louis XIV luimême fit partiellement amende honorable. Et si les papes n'accentuèrent pas davantage leurs protestations contre ces actes royaux, qu'ils ont toujours considérés comme des empiétements, c'est à cause des compensations que leur offrait le zèle des rois de France. La révocation de l'Édit de Nantes fit payer cher aux protestants la constitution quasi schismatique de l'Église gallicane.
La tentative faite en France par la loi du 24 août 1790 n'a pas été sans grandeur et sans résultats. Au moment où fut signé le Concordat, les églises des catholiques assermentés et celles des catholiques reconnus par le pape se partageaient à peu près par moitié les fidèles.
Des propositions ayant à des degrés divers le caractère de constitutions civiles ont été soutenues dans la presse, ont été développées dans des brochures et des livres. Leurs auteurs, qui appartiennent ou ont appartenu pour la plupart au clergé catholique, réclament d'importants changements dans la discipline intérieure de l'Église. Ils voudraient voir le clergé inférieur plus indépendant vis-à-vis de ses chefs; ils lui souhaiteraient une instruction plus solide et plus étendue; ils voudraient lui imposer certains grades universitaires. Quelques-uns espèrent des modifications plus étendues. Par exemple, l'administration des biens de l'Église et l'élection des curés et des évêques par les fidèles, ont été indiquées; on a été jusqu'à parler du mariage des
prêtres; et par quelques-uns même les dogmes n*ont pas toujours été respectés.
Les auteurs de ces propositions attendent ce qu'ils appellent des réformes nécessaires non de l'autorité ecclésiastique elle-même, pape et conciles, en qui ils semblent avoir perdu confiance, mais du pouvoir civil, intervenant dans l'intérêt de la majorité des fidèles catholiques, et tendant à se rapprocher des pratiques de la primitive Église, le tout au nom des intérêts non des consciences, mais de la paix publique et de l'État. Leur but est la reconstitution d'une Église française, d'une Église d'État, l'organisation d'un clergé national.
Mais, nous n'avons été directement saisis d'aucun projet visant l'établissement d'une Constitution civile du clergé. Nous n'avons donc pas à discuter ici les avantages et les inconvénients d'un pareil système.
Concordat. — Le système des Concordats est celui sous lequel vit en France depuis des siècles l'Église catholique. Ici, l'État s'immisce plus ou moins dans les questions de discipline religieuse, il intervient dans la nomination des ministres de la religion, dans l'administration des biens de l'Église, et fixe à l'autorité ecclésiastique les limites où son action doit s'arrêter devant la législation civile ; parfois même il effleure les questions de foi, sinon dans la décision dogmatique, du moins dans la manifestation publique de cette décision.
Mais, à la grande différence des Constitutions civiles, dans tous ces cas complexes, en présence de ces problèmes si délicats, il n'agit qu'en vertu d'un accord préalable avec le chef suprême de la catholicité. Les fidèles et les prêtres sont tenus de lui obéir en raison de l'ordre qui leur en a été donné par l'autorité religieuse, signataire du Concordat. Le pape lui-même est lié par le traité qu'il a consenti librement, en vertu d'une autorité à laquelle les croyants reconnaissent le caractère quasi divin de l'infaillibilité. Dans ce système,
aucune protestation n'est à craindre de la part des catholiques lorsque l'État exige l'obéissance complète du traité, puisqu'il n'ordonne pas en son propre nom et en vertu de son pouvoir laïque, sans compétence et sans autorité dans ce domaine, mais qu'il n'est qu'un agent exécutif d'une convention qui a pris le caractère d'une loi religieuse.
En échange de cette autorité que l'Église lui reconnaît dans son propre domaine, l'État lui concède certains avantages, certains privilèges, dont l'importance varie extrêmement selon les temps et selon les lieux.
Nous n'entreprendrons pas ici l'analyse des divers régimes concordataires qui ont réglé et qui règlent encore chez presque toutes les nations catholiques les rapports de l'Église et de l'État. 11 nous suffit de constater la généralité de ces contrats.
En France, les difficultés soulevées par les Pragmatiques furent résolues par le Concordat de 1516, passé entre le pape Léon X et le roi François Ie^ Ce contrat resta en vigueur jusqu'à la Révolution française, sauf quelques modifications que l'état politique et social résultant de l'établissement de la monarchie absolue y fît apporter au moins en fait. L'étude de ces diverses dispositions ne serait pas ici à sa place, et nous devons passer immédiatement au pacte nouveau, au Concordat de 1801.
Le Concordat signé en 4801 par les mandataires de la République française et du pape, réduit les avantages jadis concédés à l'Église catholique à deux dispositions fondamentales : !<> le libre exercice du culte public; 2^ un traitement convenableassuré par l'État aux évèques et aux curés (mais non aux vicaires et desservants) et la remise à la disposition des évoques de toutes les églises non aliénées.
En échange, le Saint-Siège interposait son autorité pour faire cesser toutes les réclamations relatives aux biens ecclésiastiques aliénés en conséquence des lois révolutionnaires; il consacrait la réduction considérable
du nombre des diocèses de France, en invitant les anciens évêques à sacrifier leurs sièges, les menaçant, en cas de relus, de passer outre; menace qui fut en effet appliquée à plusieurs récalcitrants. C'étaient là des mesures d'une grande importance pratique, à ce moment, pour la tranquillité publique.
Le pape donnait au chef de l'État la nomination directe des évêques et, par voie indirecte, celle des curés. En reconnaissant au premier Consul les mêmes droits et prérogatives dont jouissait près de lui l'ancien Gouvernement, le pape reconnaissait la légitimité du Gouvernement issu de la Révolution ; bien plus, il enjoignait aux fidèles et aux ecclésiastiques de le reconnaître et de l'honorer, en introduisant dans la liturgie la prière pour le salut de la République, et en acceptant pour ses évoques et ses curés un serment de fidélité dont certaines dispositions nous paraissent aujourd'hui bien étranges.
Il consacrait, par voie de prétention, l'abolition des ordres monastiques décrétée par la loi de 1792, après en avoir en vain réclamé le rétablissement au cours des négociations ^
Enfin, le pape prenait l'engagement t de se conformer aux règlements de police que le Gouvernement jugera nécessaires pour la tranquillité publique ». L'importance de cet engagement fut suffisamment manifestée par les difficultés que firent pour y souscrire les représentants du Saint-Siège. Les négociations faillirent être rompues, tant les théologiens romains redoutaient la puissance qu'ils allaient reconnaître au pouvoir civil. Quelle meilleure preuve faut-il que ces t règlements de police » ne devaient pas seulement comprendre, comme le prétendent des écrivains ultramontains contemporains, des mesures de détail sur les processions, l'usage des cloches et autres menues questions d'ordre purement matériel? Est-ce pour de si minces intérêts que le car-
1. Voir la lettre de Pie VII au Premier Consul, 22 floréal an IX (Théines, Histoire des deux ConcoMats, 1. 1'% p. 125). (P. B.)
l'église et la république 255
dinal Consalvi a si longtemps querellé, et qu'il a risqué de laisser FÉglise catholique dans Tétai, affligeant à ses yeux, où elle était réduite, état dont l'irritation du Premier Consul n'aurait pas manqué d'aggraver bientôt les redoutables conséquences? Non; le mot c règlements de police » doit être pris dans un sens bien autrement général ; il comprend toutes les mesures d'ordre public que le Gouvernement jugera nécessaires à la tranquillité de l'État. Les questions de foi seules échappent entièrement à cette formule. Pour le reste, le Saint-Siège déclare s'incliner devant la souveraineté du pouvoir civil. Si celui-ci en abuse, il ne reste à la cour de Rome qu'une seule ressource : dénoncer un Concordat dont l'exécution lui semble trop pénible. Sans doute l'alternative est cruelle, et c'est pour l'éviter que les plénipotentiaires romains ont tant combattu; mais le Premier Consul y tenait : sans cette reconnaissance de ses droits, pas de traitements, pas d'églises, et, avec ses résultats douteux, la lutte contre les assermentés, qui n'auraient pas manqué d'accepter toutes ces conditions et d'être substitués pour l'argent, les honneurs et l'influence officielle, à l'Église romaine laissée à ses propres forces. Nous avons dit c reconnaissance de ses droits ». C'est qu'en effet le pouvoir civil n'avait pas besoin de l'article premier du Concordat pour soumettre l'Église catholique, comme toute autre aggrégation de citoyens, aux « règlements de police nécessaires à la tranquillité publique ». Mais s'il l'eût fait en vertu de sa seule autorité laïque, il eût risqué de se heurter aux mêmes résistances qui ont fait échouer les constitutions civiles. La conscience des catholiques fidèles au pape eût pu se révolter contre ses ordres ; et, si les circonstances du temps étaient peu favorables à l'Église catholique, elles commandaient impérieusement au nouveau pouvoir de ne pas compliquer par des difficultés de cet ordre le développement de l'œuvre de Brumaire. Avec l'assentiment du pape, au contraire, tout devenait facile. Il fallait l'obtenir à tout prix : Bonaparte l'obtint, et le fit
inscrire à l'article premier, au frontispice même du pacte concordataire.
Bien plus, il ne présenta celui-ci aux Chambres et ne le promulgua comme loi de TÉtat, qu'en l'accompagnant des Articles organiques qui devaient, dans sa pensée, être la première application des « règlements de police ». Ces articles, qui, joints au texte même du Concordat, forment la loi organique du 48 germinal an X (8 avril 1802), ont été immédiatement, de la part du Saint-Siège *^ l'objet d'une protestation assez anodine qui n'arrêta pas le Premier Consul, et ne doit pas nous arrêter davantage aujourd'hui. Qui ne sent que si l'esprit du Concordat avait été violé par ces dispositions, le Saint- Siège n'eût pas manqué de revenir aussitôt sur le traité signé le 15 juillet 1801, et de reprendre toute sa liberté? Ce n'était pas une protestation, c'est une dénonciation qu'il aurait fallu jeter à la face du Premier Consul en réponse à ses abus de pouvoir, avec un appel, peut-être redoutable, à la conscience blessée des catholiques fidèles. On se garda bien d'aller jusque-là. Si dures que fussent les conditions du vainqueur, on les accepta par crainte de pire, attendant avec patience des temps meilleurs, alors que, suivant l'expression de Consalvi, « la tempête révolutionnaire serait calmée ».
11 n'est pas inutile de faire observer que les évêques qui protestent avec le plus d'énergie contre les Articles organiques, et qui les accusent d'excéder les droits conférés par l'article premier du Concordat et d'empiéter sur le domaine de la discipline religieuse, n'hésitent pas à s'en prévaloir lorsqu'ils y trouvent quelque avantage. Et cela, non seulement sous le rapport des intérêts matériels, mais précisément alors qu'il s'agit de la discipline ecclésiastique. C'est ainsi que, tandis
1. Consistoire du 24 mai 1802. (Voir la lettre du cardinal Caprara à M. de Talleyrand, en date du 18 août 1803, dans les Prœlectiones juins canonici habitx in seminario Sancli SulpUiif t. 111, p. 414.) (P. B.)
que les Canons obéis en tous lieux accordent aux desservants une certaine indépendance, les évèques appliquent scrupuleusement les articles 31 et 63 des Organiques, qui leur donnent l'autorité la plus absolue sur ces humbles serviteurs de la religion. C*est ainsi qu'ont été supprimées, parce qu'elles ne sont point inscrites aux Organiques, les conditions de capacité exigées par le concile de Trente pour arriver aux fonctions de curé, de chanoine, etc.
Si la protestation de l'Église contre l'acte d'arbitraire du « nouveau Cyrus » eût été sincère, elle aurait repoussé toutes ces innovations et appliqué dans leur rigueur les Canons qui sont sa loi. En réalité, elle a résisté, et parfois victorieusement, aux prescriptions nouvelles, quand elles lui ont paru de nature à la gêner, mais elle les a acceptées sans difficulté quand elles lui ont semblé avantageuses.
Nous avons donc le droit de revendiquer pour leur ensemble le caractère de convention tacite et de les lier intimement au Concordat, comme son émanation naturelle. Maintenant, Bonaparte n'a-t-il pas exagéré l'étendue de son pouvoir? Les mesures édictées par les Articles organiques sont-elles à l'abri de toutes critiques? Nous sommes loin de le prétendre, et, du reste, nous aurons à revenir dans la suite de ce rapport sur cette délicate question. Mais s'il peut être utile d'y apporter quelques modifications, sinon dans le texte, du moins dans Tapplication, nous devons, pour nous y décider, considérer non point l'intérêt de l'Église, mais celui de l'État, et s'il faut renoncer volontairement à exercer certains de nos droits, ce ne sera point parce qu'ils gênent l'Église, mais parce qu'ils sont inutiles à l'État.
On sait que deux essais de Concordats nouveaux ont été tentés depuis la loi de germinal : l'un par Napoléon lui-même, en 4813, l'autre, bien plus important, en 1817.
Ce dernier remettait en vigueur le Concordat de François P', abrogeait les Articles organiques, et enjoignait à S. M. Très Chrétienne t d'employer tous les
LE cUricalisme. ^T^^^^T^
25g LE CLÉRICALISME
moyens qui sont ou seront en son pouvoir pour faire cesser, le plus tôt possible, les désordres et les obstacles qui s'opposent au bien de la religion, à l'exécution des lois de l'Église . (art. 10). La Chambre dite introuvabU, qui a donné cependant tant de preuves de son fanatisme, refusa d'accorder la sanction législative à un traité qui menaçait la France de la plus redoutable réaction religieuse. Le Gouvernement de Louis XVIII n'osa même pas demander l'abrogation des Articles organiques dans ce qu'ils avaient de contraire aux sentiments de l'Église catholique, et ils demeurèrent loi de 1 Etat.
Mais en revanche, les conditions de vie qu'étabhssait le Concordat pour l'ÉgUse catholique ont été et avaient été déjà singulièrement modifiées, et toujours à son avantage 11 n'est pas inutile de résumer ici rapidement la série des mesures qui, directement ou indirectement, ont concouru à lui donner un accroissement extraordinaire de richesse, de puissance et d'autorité.
Le Concordat n'attribuait de traitement qu'aux archevêques, évèques et curés (art. 14); les Organiques disaient textuellement que . pour les desservants et les vicaires, le produit des oblations formera leur traitement . (art. 68). Or, des dispositions postérieures accordèrent aux desservants un traitement d'État, et ordonnèrent que les vicaires seraient payés parles communes lorsqu'il y aurait insuffisance du budget des fabriques. De même, les vicaires généraux, les chanoines sont actuellement payés par l'État, ce que le Concordat n'avait nullement stipulé.
Il y a plus, par une loi de 1821, trente sièges épisconaux ou métropolitains nouveaux ont été institués, que le budget paie comme ceux qu'a établis le Concordat.
Cen'tstpas tout, il s'en faut. Le Concordat déclare que le Gouvernement n'est obligé en rien à . doter les séminaires . Or, en 1807, des bourses pour les élèves des grands séminaire» furent inscrites au budget, et leur chiffre avait atteint i 032 200 fr. en 1877, année où une première réduction fut opérée sur elles.
l'église et la république 259
Si bien que le budget du culte catholique, qui n'avait été en 1802 que de 1 250 000 francs, s'était en 1867 élevé à 52 millions et est encore aujourd'hui de 44 millions.
Sur un budget total de 44 millions pour le culte catholique, ces concessions représentent le chiffre énorme de 38 millions (1884).
Encore n'y comprend-on pas les traitements des vicaires imputés sur les budgets communaux, qu'a en outre lourdement grevés la construction de presbytères rendue obligatoire, à rencontre de l'article 72 des Organiques. On n'y comprend pas davantage la valeur locative considérable des bâtiments occupés en dehors des exigences concordataires par les grands et petits séminaires, et par les évoques et archevêques «. Ces bâtiments appartiennent pour la plus grande partie à l'État ; la jouissance des autres a été concédée surtout pendant la Restauration, par les conseils municipaux et généraux de départements ou de communes, dont la plupart demandent à revenir aujourd'hui sur ces générosités.
Il faut y ajouter encore toutes les allocations aux fabriques d'anciens biens d'église, et quantité d'autres sources de richesses accordées à l'Église, comme le monopole des pompes funèbres.
Voilà pour les avantages matériels que le pape n'avait pas crus nécessaires à l'existence de l'Église catholique, et qu'a successivement concédés la bienveillance ou la faiblesse des gouvernements.
Mais il y en a bien d'autres, et d'un ordre plus élevé.
Les décrets du 24 messidor an XII et de 1866 ont conféré aux membres du clergé des honneurs qui plaçaient les évéques et archevêques sur le même rang que les princes du sang à leur première entrée dans leur diocèse.
L'exemption du service militaire pour les jeunes ecclésiastiques, concédée par Bonaparte lui-même, n'était pas non plus au nombre des conditions exigées par