UX MOINE
C'est vous qui devez l'être.
rmiMAS
Cela dépend de vous. Vous êtes la force nouvelle; celle qu'on ignore encore et qui doit éclater. .Avertissez le pape, adressez-vous à Rome.
IDESHALD (avec hésitation)
Il faut qu'on vous nomme.
THOMAS (refjardant IniîsnAi.D fixement]
Et vous?... vous?
mESBALD (fei:;nant l'inaifterenrr"!
Oh moi ! . . . moi !
THOMAS (avec fermeté)
Rome seul décide. L'évêque m'est favorable. 11 déteste notre prieur. Il agira hors du cloître, prudemment, sans rien violenter, comme il convient. Mais pour Dieu, vous autres, remuez-\ous !
Vous nous direz ce qu'il l'aut l'aire.
Devinez-le; vos paroles, votre attitude, les vœux que vous exprimez, ceux que vous taisez, mais qu'on présume, vos démarches, vos lettres, tout doit combattre Balthazar. Il faut le perdre dans l'esprit du prieur. Il faut l'ébranler à ses propres yeux, pour qu'il doute de lui-même. Que sais-je? C'est vous-mêmes qui devez savoir...
IDESPAI.D
Jamais autant qu'aujourd'hui, Balthazar n'apparut dangereux.
THOMAS là InEsnALD)
Il traverse une crise de conscience.
THÉODULE (avix mnines)
Chacun de nous priera pour lui.
THOMAS (à THKODVLEi
\'ous prierez pour lui quand ce cloître sera sauvé.
THÉODULE
Dom Balthazar demeure notre exemple.
THOMAS
L'esprit de Dieu ressuscite de siècle en siècle, comme jadis son corps. A chaque métamorphose, de nouveaux témoins de sa gloire se lèvent. Nous les sommes aujourd'hui.
THÉODUI.E
Et le prieur? et Dom Marc? et Dom Militien?
THOMAS
■Vous ne comprenez rien à ce que tous, ici, nous voulons ensemble. Vous êtes le rameau maigre de cet arbre de vie, que Dieu planta jadis et cultive en ce monastère.
THÉODULE
Notre devoir est d'obéir.
THOMAS
Nous sommes lu nombre et le savoir et la vertu. Vous verrez clair un jour.
Laissez nous faire.
UX MOIXK
Vous substituez votre ambition à une autre.
UN AUTRE MOIXE (à Idesbald et à Thomas)
C'est Baithazar qui vous tient unis contre lui ; vous vous disputeriez sa place, s'il tombait.
THOMAS (aux moines)
Nous voulons vous arracher aux anciens jougs, vous réveiller et vous grandir. Ne soyez pas vos propres ennemis.
Un silence se fait à voir le prieur s'avancer.
IDESP.AI.D là mi-voix)
Laissez nous faire... Laissez nous faire...
Le vieux prieur, appuj'é sur sa canne, s'approche lentement. TiioM.AS se dirige vivement vers lui. Les autres moines s'éloignent peu à peu et finissent par disparaître.
THOMAS (au prieur)
J'ai achevé, mon Pure, mes commentaires sur Terlullien. Puis-je les envoyer à notre Seigneur l'Evèque et demander 1'» approbatur »?
i.K PRn;uR
Monseigneur a grand espoir en vous. Il vous admire, père Thomas.
ri [o:\iAS Monseigneur est indulgent.
Et moi, crovez-vous donc que je ne vous rende hommage?
j'ai mis mon livre entier sous votre patronage.
i.i; runiiiK
Vous êtes un portein- de torches devant Dieu. Vous perforez de grands chemins de feu, L'infini d'ombre;
Notre siècle, sans vous et vos pareils. Irait buter parmi les trous ou les décombres. Il faut des savants purs, des fronts vermeils Pour, humblement, servir la doctrine éternelle. Autant qu'il faut, pour les guider Et fermement les commander.
Des hommes forts dont la race fut solennelle Et largement dominatrice, au cours des temps.
Malgré tout mon respect, j'ose croire pourtant Que ceux dont les cerveaux sont grands par la science Peuvent imposer à d'autres qu'eux l'obéissance Et qu'ils savent, à leur tour...
LE PRIEUR
Tous ceux qui connaissent les hommes pensent Et ont pensé jusqu'à ce jour, Non comme toi, mais comme moi.
Le Maître ici, je pense et j'ordonne qu'on pense. (Umepos). Ecoutez-moi ; tant qu'il existera sur terre. Des familles depuis des siècles volontaires Et superbes, votre espoir sera vain. La force et l'énergie
Se sont, grâce à Dieu seul et non grâce au destin, A tel point élargies Et condensées en elles,
Qu'elles en ont la réserve et la charge immortelles Si bien que vivre est pour elles, régner. A moins que cette force immense et provignée Ne soit détruite ou dédaignée Par ceux mêmes qui la détiennent, A moins qu'ils se perdent ou qu'ils s'abstiennent. Jamais aucun de vous contre eux ne pré^'audra. C'est dans l'ordre et c'est dans la nature, cela. Et vous aurez l'esprit de le comprendre...
DO.M lîAI.TllAZAR (survenant)
Mon père, je voudrais vous parler... seul à seul...
LE l'RIEUR (au l'ère Thom.\s)
Laissez-nous.
Thom.^s s'éloigne, puis hésite. Le piicur le regarde. Il disparait.
DOM BAI-TIIAZAR (au Prieur)
Hier au confessionnal, quelqu'un m'a dit ; « \'oici cinq mois que le père Nol Harding tut tué. On accusa son fils; on l'arrêta. On l'a jugé et condamné. Or, il est innocent, je l'affirme, et c'est moi, l'assassin ».
Sans réfléchir, n'écoutant que la \o\x profonde de mon âme, j'ai enjoint à cet homme d'aller, au sortir de mon confessionnal, se déclarer coupable. Il me disait : « tout m'excuse; le père Harding lit mourir mon père ; il l'empoisonna » .
J'ai presque chassé de devant moi, cet homme, pour qu'il allât se livrer au plus vite...
Et maintenant comprenez-vous, mon père?
LE l'KIEUR
Vous avez fait ce qu'il fallait faire.
DO.M liALTHAZAR
Kt moi? moi? qui. voici dix ans, tuai mon père, moi que vous avez accueilli, ici, auprès de vous, sans me rien dire...
LE PRIEUR
Cet homme a-t-il voulu ainsi que vous.
Entrer au cloître et fervemmcnt, à deux genoux. Battre de sa prière incessante la porte Des paradis fermés?
DOM ]!ALTIL\ZAR
Qu'importe!
C'est depuis hier que je vois clair à coups d'éclairs En moi-même...
LE PRIEUR
Mais votre crime est etîacé
,1c l'ai absous et Komc aussi; Depuis dix ans que vous vivez ici Il est oubli, il est poussière.
Comte d'Argonne et de Rispaire, Vous paraîtrez indemme et exhausse A votre heure dernière, devant Dieu.
DOM liALTHAZAlC
Je veux crier mon crime devant tous...
Je me sens pris et emporté par ses remous Plus loin que ne s'étend ma volonté tenace ; Je veux crier mon crime et mériter ma grâce.
LE l'KlEUK
Mon fils...
UOM BALTHAZAR
Toute la nuit je me suis épuisé, 'Violemment, à l'endiguer, à le briser; Je ne l'ai pu. Comme des flots sauvages Il jaillissait vers moi avec toute sa rage...
Mes yeux n'étaient pas assez grands
Pour regarder couler la vie et tout le sang.
Parmi la face inerte
De mon père. La blessure semblait ouverte
Plus largement, qu'au moment de sa mort.
Et fermentait, et grandissait encor
A mesure que mes yeux fous la regardaient
Couler, couler toujours, couler sans trêve.
LE PKIEUK
Un rêve !
do:m balthazar
C'était du sang, du sang fumant et vrai, J'en ai goûté et je le reconnais.
Je suis rouge de ce sang-là jusque dans l'àme; Il me pénètre, il me brûle, comme une lîamme Profonde, ici, dans mon torse, dans ma chair. J'en respire l'odeur sur moi. Le vent et l'air Et la lumière, autour de moi, sont rouges. J'ai peur de ce qui luit soudain, de ce qui bouge.
J'ai peur de loul. Le moindre bruit Fixe un arrêt, dans ma pensée et ma prière. Et l'etlrayant silence est un étau qui serre. Entre ses fers muets, mon cœur pendant la nuit.
LE PRIEUR
Votre cerveau, mon fils, segare et s'haliucine. Ce n'est plus Dieu, mais c'est Satan Qui vous ravage et vous domine.
Dom Balthazar, le piège qu'il vous tend Il le tendit jadis, aux plus fervents des moines, A ceux des temps pa'i'ens à peine exorcisés, A ceux du désert pâle et des rocs convulsés. Aux Paul et aux Antoine.
Votre esprit brûle et votre âme est en feu, Vos pas hagards abandonnent nos cimes ; Et vous ne songez pas que le plus grand des crimes Est de douter et de désespérer de Dieu.
DOM BALTHAZAR
Mon père !
LE PRIEUR
Il liiLit renaître à la sagesse sûre, Il faut réinstaller le calme et la mesure. En vous; il faut brovcr \-otre fureur; il faut Couper dès aujourd'hui, à coups de faulx. Ce tas de blés mauvais, où la honte chardonne.
DOM HALTHAZAR
Je ne pourrai jamais I Jamais!
LE PRIEUR
Je vous l'ordonne.
D'un ton radouci, après un repos.
Mon fils, voici dix ans déjà que, parmi nous. Tu vis aimant le jeûne exsangue et le courroux 13u silice secret et le cuisant cautère De cette mort quotidienne et volontaire, Que nous vivons, pour mériter le ciel, un jour! Le Christ se réjouit de toi. Son âpre amour Baise le sang caillé des sublimes blessures Que tu te fais pour sa gloire. Tes flétrissures
Lui sont belles et les an^es chantent, là-haut. L'excès de tes ardeurs et de tes pénitences. Or, tu ne peux pas, toi, voler cette existence A Dieu dont tu restes le prêtre et le héraut. Tu ne peux point biller. par ta rouge folie, L'œuvre de ton devoir non encore accomplie. Tu ne peux point jeter entre le Christ et toi Ta justice, pour en taire la loi.
DOM liAI.THAZ.\R (torture- 1
Mon père!
Mon père !
LE PRIEUR
Ecoute encor.
DOM B.ALTHAZAR
Oh ! mon père!
LE PRIEUR
La voie Du doux pardon doit rester celle de ton choix.
Ton avancée y fut si simplement sublime
Que Dieu lui-même accepte, à cette heure, ton crime
Et qu'il l'aime, parce que grâce à lui, tu fus
L'être choisi, pour les rémissions suprêmes.
Nuire à un tel projet divin, par le refus
De te soumettre encor au silence absolu,
Serait outrager Dieu, jusqu'au blasphème.
Le Christ vit pour la justice, mais il est mort
Pour le pardon, et la mort est plus haute.
DOM BALTUAZAR
Mon père !
LE PRIEUR
Et puis songe un instant, au tort Infrangible, que nous ferait à tous, ta faute Jetée aux négateurs, comme à des chiens; Songe au rouge appareil de la vengeance humaine. Inutile pour toi, qui ne lui dois plus rien; Mon fils songe à moi-même aussi, songe au domaine D'autorité dont tu seras le chef fervent
Après ma morl. Tu es de race impérieuse, Tu es relu, tu dois tes jours à ce couvent; Dieu sait ce qu'il a l'ait, en t'amenant Ici, loin de ta vie étrange et orageuse, L'esprit humble, mais le cœur haut et fier encor.
DOM BALTHAZAR
J'ai tant besoin de la pitié, mon père!
LE PRIEUR
Non pas ! tu dois te relever, d'un large essor. Tu dois surgir, moisson neuve, de ta jachère; Repens-toi parmi nous, tant que tu veux. Pour que le repentir te soit un nouveau titre Au prestige religieux.
DOM BALTHAZAR
Si je pouvais, tout à l'heure, au chapitre, Me confesser une suprême fois !
LE PRIEUR
Selon l'usage ancien, tu as ce droit,
Tu peux le prendre et t'en l'aire une armure. Entre moines, tout est permis, dès que tu crois Pouvoir te ressaisir...
DOM BAI.THAZAR
Oli ! j'en suis sûr!
J'arracherai publiquement, devant mes frères, Du fond de mon cerveau, le mal rouge et griffu, Je le noierai dans les eaux d'or de leurs prières. J'irai vers eux, fervent, soumis, heureux, confus, Le cœur fleuri de ma douleur et de ma crainte. Je laverai ma force en leurs conseils sans feinte, Je les prierai de prendre en main mon espoir las Mon doute et ma terreur, ma rage et ma misère, Je dirai tout et vous m'assisterez, mon père. Et vous...