‹ Le clos des féesChapitre 10 sur 24 · RAI NOU ART AU TINEL · texte numérisé non relu

RAI NOU ART AU TINEL

Il l'écrase contre un pilier comme punaise. On crie : — « Holà! holà! ne tapez pas si fort. Quelle brute! Pauvre Anséis, le voilà mort. » Rainouart, souriant, répond : — « J'en suis bien aise. »

Alors tous ces goujats se sont rués sur lui. On le prend par la cuisse, on le prend par l'aisselle. — « Sus! sus! Etripons-le, ce laveur de vaisselle. Qu'il aille avec Mahom se gaudir aujourd'hui! »

Et Rainouart : — « Tant mieux, tant mieux. On va se battre ! » Un éclair de noblesse a flambé dans ses yeux. En vain deux cents marauds l'assaillent, furieux. 11 en attrape trois, il en attrape quatre.

Comme balles de laine il les lance au plafond, Les bat et les rebat gaiment comme peau d'âne. Leur fait, en se jouant, jaillir l'âme du crâne. Leur arrache lèvres et nez, les navre à fond.

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Tant de gens déconfits n'ont pas noyé sa honte. La cuisine pétille. On marche dans le sang. Et, toujours plus hardi, le bel adolescent Lutte en désespéré contre le flot qui monte.

Encore un coup, un autre encore, un autre encor A la longue pourtant le meilleur fer s'émousse.

Si quelque brave saint n'arrive à la rescousse. Il est en grand danger, l'ivrogne aux cheveux d'or

Mais qui vient là? Chut! chut! qu'on se découvre!

Un peu de calme et ne braillez pas tant.

Le roi Louis est sorti de son Louvre.

Sa Blanchefleur l'accompagne en chantant.

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Le roi Louis apparaît sur la porte, Sa Blanchefleur, si jolie, à son bras.

Mille de ses vassaux lui font escorte, Tous gais et verts, autant de Fierabras.

Voici Garin, le plus beau du cortège, Reinier l'enfant, qui si bien sait chanter, Le vieux duc Naime à la barbe de neige. Que Charlemagne aimait à consulter;

Voici le franc Salaiin de Bretagne, Angus d'Anjou, Léonard le Gallois, Frère Tripon, un vrai tranche-montagne, Audigier, frais comme la fleur des pois;

Bref tous les grands, tous les preux du royaume, Du nain folâtre à l'abbc du couvent.

Le grand comte au court-nez, le fier Guillaume Ici, comme partout, marche en avant.

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Il est heureux, le vaillant capitaine, De voir des gens s'abîmer à ce point.

Mieux qu'au chant de l'oiseau sur la fontaine, Il se délecte au bruit des coups de poing.

— a Ah, ah, ah, ah! Voici de nobles tâches. Deux cents contre un. par le vrai Dieu, c'est fort! Arrière, gueux, canailles, triples lâches! Qu'un de vous touche à cet homme, il est mort!

« Sire Louis, nommé le Débonnaire, Ce jeune drôle est un plaisant vaurien. Tout à l'heure il ronflait comme tonnerre. jMais c'est un brave, ou je n'y connais rien.

« J'aimerais fort l'avoir à mon service. N'est-il pas beau, galant et bien membre? S'il boit un peu, ce n'est pas si grand vice. Donnez-le-moi. Je vous en saurai gré. »

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— « Cher comte, dit Louis, je vous l'octroie. Prenez-le donc. Je n'y tiens pas du tout. Un ogre, un dévorant, une lamproie, Un sac à vin qu'on ne peut voir debout.

« Lorsque je fis ma première campagne Sur mer, avec Roland mon beau cousin.

Je l'achetai d'un pirate d'Espagne Qui m'a conte qu'il était Sarrasin.

« Ah! Le maudit! Regardez son ouvrage : Voilà du coup mon office gâté. »

Guillaume dit : « C'est preuve de courage. » Le roi réplique : « Eh non! Méchanceté!

« Voyez cette carrure. Un vrai sauvage, Brutal, ivrogne et toujours en courroux. Quand on lui parle, il fronce le visage. Quand on l'attaque, il répond par des coups.

« Soir et matin, dans la sombre cuisine, Il dort, il boit, il mange et ne dit mot. Ce n'est qu'avec notre chat qu'il voisine, Et seul, Dieu sait lequel est le plus sot.

« Vous voulez me... Non, non, non. Rien ne presse! Nous réglerons ce compte une autre fois. Prenez-le donc, puisqu'il vous intéresse. Ce maitre fol, ce jeune homme des boisi

« Qu'il soit à vous, ce goinfre insatiable. Il ne lui faut que cinq ou six repas. Son père ? Eh, mais à coup sûr c'est le diable; Quant à sa mère, on ne la connait pas! »

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Rainouart s'agenouille aux pieds du seigneur comte. Sa face s'illumine. Il est transfiguré.

Son maintien cependant serait plus assure N'était cet habit jaune et vert qui lui fait honte.

Il n'est plus ivre. On le dirait de très haut rang. Ses blessures d'ailleurs ne l'embarrassent guère. Il est beau sous le sang comme un cheval de guerre Qui frappe du sabot et piaffe en expirant.

— « O grand comte au court-nez qu'en tous lieux on renomme, Vous avez bien parlé, je vous dis grand merci. Par le Dieu mort en croix, emmenez-moi d'ici. Je suivrai votre bande et je serai votre homme.

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« Puis, s'il vous plaît d'avoir bonne chère à foison, Comptez sur moi; je suis cuisinier d'espérance. Pas un queux ne m'égale en ce pays de France Pour dresser comme il sied la noble venaison.

« Je fonce sur la dinde : elle est mon ennemie.

La poularde m'affole : elle est jolie à voir.

Mais qu'on en vienne aux coups, vous pourriez bien avoir

Tel vaillant compagnon qui ne me valut mie. »

— « Ami, répond Guillaume, il n'y faut pas songer. Veiller, courir, jeûner! Comment pourrais-tu faire? Laper le vin clairet, voilà ta seule aflFaire. Tu n'es fait, mon garçon, que pour boire et manger.

« Parle franc. Godailler, c'est toute ton envie.

Mais va, rassure-toi, je te nourrirai bien.

Vois-tu, quand on s'est mis à faire le vaurien.

C'est pour longtemps, brave homme, et souvent pour la vie ! »

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— « Sans doute qu'à vos yeux je ne vaux pas un sou. C'est vrai. J'ai trop vécu parmi la valetaille. Ce n'est qu'aux muids de vin que j'ai livré bataille. Je bafFre comme un ogre et je suis toujours saoul.

« Mais un amer dégoût me vient d'èire en cuisine. Ai-je pu si longtemps me laisser hébéter? Je n'y peux plus tenir. Je veux me racheter. Maître, emmenez-moi vite à la gent sarrasine.

« Mon sang bout, il est jeune, il demande à courir. Emmenez-moi de grâce et vous verrez merveilles. Maudit soit le frelon qui dort chez les abeilles! Au diable le fruit vert qui ne veut pas mûrir!

« Si vous ne me prenez, je suivrai Thirondellc. Sous le ciel infini je m'en irai bien loin. Je partirai, tout seul, avec Dieu pour témoin. Sans chausses ni souliers je battrai l'Infidèle. »

Et Guillaume : ^c C'est bien! Ton langage me plaît. J'ai confiance en toi, mais veille sur ton vice. On a vu la victoire aux genoux d'un novice. Relève-toi, soldat! Tu n'es plus mon valet. »

Tout gaillard, rêvant d'occire Cent païens au choix.

Rainouart s'en fut au bois Du roi notre sire.

Il avise un grand sapin Couvert de rosée,

Un vrai sapin d'épousée, Frais comme aubépin.

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Quel sapin! Si vert, si sombre

Sur le clair des eaux!

Et, par milliers, les oiseaux

Volent dans son ombre.

Ah! pour mille besans d'or

Le bon roi de France Ne vendrait pas, comme on pense,

Un pareil trésor.

C'est là que, tous les Dimanches,

Il juge en plein vent, Et puis il s'endort souvent

Sous les vastes branches.

— « Tronc poli, franche hauteur,

Verte chevelure; Quel tinel de fière allure

Ferait ce chanteur! »

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Ainsi songe le jeune homme.

Passe un bûcheron, Pardieu! le plus fier luron

Qui soit jusqu'à Rome!

- — « Prends cet arbre; abats-le-moi! »

— « Soit! à la bataille! »

Et déjà le rustre entaille

Le sapin du roi.

On voit flamber sa cognée Dans le bleu du jour.

La forêt, tout à l'entour, Frémit, indignée.

Ahan! Ahan! Quel effort!

Quels coups de massue!

L'homme saute, il tremble, il sue.

Mais l'arbre est plus fort!

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L'arbre se défend en brave.

Est-ce qu'il pourrait, Lui, l'enfant de la forêt.

Jamais être esclave!

Rainouart prend à son tour La hache sonore.

Il croit assaillir un More Au haut de sa tour.

C'est à l'assaut qu'il s'élance

Désespérément.

On entend un craquement,

Puis un grand silence.

Tout à coup le mécréant Pousse un cri superbe :

Cette fois il est dans l'herbe, Le sapin géant!

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Tandis que sourdement gronde Le bois tout entier,

Arrive un beau forestier Qui faisait sa ronde.

11 voit sur terre étendu

Le bien de son maître.

— « L'arbre du roi! Maudit traître,

Tu seras pendu! »

Il frappe droit à la face

Notre jeune fou.

Mais l'autre lui saute au cou,

L'étreint, le terrasse.

Pauvret! Le voilà lancé Au sommet d'un chcne.

Les boyaux sortant de l'aine, Le crâne enfoncé!

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