RAI NO U ART AU TI NE L
Et Rainouart le regarde
Accroché là-haut :
— « Reste ici, gentil ribaud,
Monte bien ta garde!
« Les voleurs pourraient venir, Ce n'est point mensonge!
Ouvre ton bon oeil, et songe A te bien tenir! »
Il rit, et s'en va, tranquille.
Chez un forgeron,
Pardieu! le plus franc luron Qui soit dans la ville!
Il fait à sept pans doler Sa verte conquête.
Il lui fait dorer la tète, La fait viroler.
yS LECLOSDESFÉES
Puis il met sur son épaule L'arbre triomphant
Et sort, gai comme un enfant Qui porte une gaule.
A peine a-t-il fait sept pas, Jésus! que d'alarmes!
La milice court aux armes, On sonne le glas.
— « C'est Mahom! La ville est morte! »
Et chacun s'enfuit.
Tout franc bourgeois, à grand bruit.
Verrouille sa porte.
Rainouart en est joyeux :
— « Quel tour impayable!
Me prenez-vous pour le diable ?
Où donc sont vos yeux?
RAINOUART AU TINEL 79
ce Je n'ai rien de l'être immonde.
Simple cuisinier, Je suis homme printanier
Qui sait plaire au monde!
« Mais ce métier d'endormi Ne me convient guère :
Adieu! Je m'en vais en guerre Avec mon ami ! »
Il couvre l'arbre de larmes, Le serre en ses bras.
— « Tinel en fleurs, tu feras La reine des armes!
« Tu verras Mahom tremblant Fuir à ton approche.
A toi les gens qu'on embroche, O tinel galant!
« Que de coups nous allons boire,
O tinel doré!
Sois fier! Je te donnerai
L'éternelle gloire! »
Il repart, toujours chantant.
Et, de sa tour blanche, Oiseau volant sur la branche,
Aélis l'entend.
La fille du roi tressaille :
— « Quel sui\'ant d'amour!
En est-il à notre cour Un seul qui le vaille ?
« Pauvrq est son accoutrement Ce n'est point hermine.
Mais quel chevalier de mine, Et qu'il est charmant!
RAINOUART AU TINEL 8l
« 11 mérite au moins l'empire,
Si j'en crois mon cœur! »
Et, divine en sa langueur,
Aélis soupire.
Rainouart la voit soudain, Fraîche comme rose
Dont la robe s'est déclose Au vent du jardin.
Jamais si claire merveille Ne le vint charmer.
Au naïf besoin d'aimer Son âme s'éveille.
Qui lui sourit dans les fleurs?
N'est-ce pas un ange?
Et son beau visage change
Cent fois de couleurs.
Ballotté par la tempête, En plein firmament,
11 tremble, et puis brusquement Redresse la tête.
Le cœur lui revient : pourquoi
Si lâche surprise ?
N'est-il pas, lui qu'on méprise.
Aussi fils de roi ?
Aliscans! Aliscans! La terre de Provence, Du levant au couchant, est noire de païens. Sur le pays fleuri d'éternelle jouvence, Espagne, Egypte, Asie ont vomi tous leurs chiens.
RAINOUART AU TINEL 8]
Pas de hauteur, au loin, qui n'en soit couronnée. Pas de ravins non plus qui n'en restent fumants; Et, jusque dans la nuit, la meute forcenée Sur la plaine qui brûle étend ses aboiements.
C'est le grand Desramé qui conduit cette engeance. Trente rois, vêtus d"or, lui portent son épieu. Ils sont le bras qui tue; il est l'intelligence : Sur un signe de lui chacun renierait Dieu.
Et Guillaume est en face avec sa blanche armée, Comme l'aigle qui vole au-devant du corbeau. Parmi tous ces vaillants qu'attend la renommée Le jeune Rainouart est encor le plus beau.
Guillaume a près de lui tout ce qu'on voit en France D'amoureux de la gloire et de fier et de preux. De tous ces bacheliers qu'éveille une espérance Rainouart est encor le plus aventureux.
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Il guerroie à sa guise, au hasard et sans règle. Vrai Dieu! quand il brandit son tinel bien-aimé, Quoiqu'il aille pieds nus comme un coupeur de seigle, On reconnaît le sang du noble Desramé.
Mais il veut racheter son crime de naissance. Une autre âme est en lui depuis qu'il est chrétien. Il a tout oublié de son adolescence :
Les siens lui font horreur, il le montrera bien!
Guillaume cependant contemple cette foule Dont à peine demain reverra la moitié.
Devant ce flot qui passe et cette mer qui roule Son rude cœur s'émeut un instant de pitié.
Il dit : — « Seigneurs, voici venir une bataille Telle que le soleil n'en éclaira jamais. Si quelqu'un d'entre vous avait peur, qu'il s'en aille Et rentre librement chez lui : je le permets. »
RAINOUART AU TINEL 8f
O deuil inexprimable! O honte! Dix mille hommes, Oui, dix mille, dix mille aussitôt sont partis! Normands entripaillés, en peine de leurs pommes, Bourguignons que le vin a trop appesantis.
On leur montre le poing. Sans même y prendre garde, Sous le rire et l'insulte ils s'en vont en chantant. Ils songent, les truands, en leur âme couarde. Au lit de grosse toile où Margot les attend.
Rainouart tout à coup leur barre le passage.
- - c( Arrêtez, mécréants! Où vous enfuyez-vous? »
— « Guillaume nous renvoie. Il est d'un homme sage D'abriter sa personne et d'éviter les coups.
K Nous allons au pa)S de France, à la recherche D'un vin joli qui plaise au gracieux jambon : Viens avec nous, buveur! On portera ta perche» Peut^on de ce Guillaume attendre rien de bon? »
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— « Lâches! Lâches ! Croyez-vous fuir comme des lièvres? Le tinel que voici demande à vous parler! Il est bon médecin : il guérira vos fièvres! Il connaît la musique : il vous fera baller! »
L'arme de mort s'est abaissée et, frémissante,
A couché sur le pré trente de ces goulus.
Ce n'est rien : en voilà cinquante, et puis soixante
Qu\ n'entendront plus messe et qui ne boiront plus!
Les autres ont cru voir Satan et son image, Et, tout suants de peur, tremblent comme pourceaux : — « Sois notre capitaine et reçois notre hommage. Si nous ne te suivons qu'on nous coupe en morceaux! »
La face radieuse ainsi que fleur nouvelle.
Le jeune homme sourit gaîment : — « Allons, maudits,
Retournons de ce pas en Aliscans la belle.
Et, qu'il vous plaise ou non, je vous rendrai hardis!... »