RAI NO U ART AU TINEL III
« Ne me repousse pas! Je ne suis plus le même Depuis que je t'ai vue et qu'on m'a fait chrétien. Mon cœur est franc et simple, il mérite le tien : O noble dame, accepte-moi, puisque je t'aime! »
Elle tremble, la douce belle aux yeux d'azur. Une ombre de baiser s'éveille sur sa bouche. A la voir si timide en la horde farouche On dirait la nielle au milieu du blé mûr.
C'est la neige du mois d'Avril, la neige rose Qui fait au jeune monde un tendre vêtement, L'églantine légère et fine, au cœur aimant, La bouche merveilleuse où l'oiselet se pose;
C'est la source qu'on trouve au détour du chemin, Si fraîche à notre soif qu'on ne le saurait dire! Aux lèvres de la vierge, ah ! le divin sourire, Quand au païen du Christ elle a tendu la main!
!I2 LECLOS DES FÉES
On les a mariés par un joyeux Dimanche, Dans l'église de Laon, la^splendide cité. Les rossignols, au soir de leur noce, ont chanté, Chanté pour l'oiseleur et sa colombe blanche.
Des prés voisins venait la bonne odeur du foin. Et ce fut vraiment bien la messe de l'aurore. Saint Georges, le vaillant que pourchasse le More, A cheval sous le porche, a servi de témoin.
Douce comme la lune était la mariée Et chaque pauvre, en la vovant, la bénissait. La rose incomparable à son doigt fleurissait; Trente dames portaient sa traîne historiée.
Le marié brillait comme un rai de soleil Qui court et danse sur les champs qu'il illumine. 11 était galamment vêtu de blanche hermine, Trente pages portaient son écu de vermeil.
RAINOUARTAUTINEL II3
Quand sur la grande place apparut le cortège, Les cloches de l'église ont tinté douze fois. Douze fois ont chanté les rossignols du bois, Quand Rainouart cueillit, au soir, la fleur de neige.
Et maintenant, heureux en sa claire prison,
Le jeune homme s'endort au chant de la princesse.
L'arbre de leur amour reverdira sans cesse;
Un mur de rosiers blancs leur ferme l'horizon.
Les heures passent là, si joliment coiffées D'anémones de rêve et de perles d'argent! Dès la pointe du jour, sous le ciel indulgent Ils se perdent, ravis, dans le jardin des fées.
Rainouart fait toujours ses quatre ou cinq repas. On boit à tire-larigot sur son domaine; Lui, ne s'enivre plus qu'une fois par semaine Avec du gentil vin ambré qui n'endort pas.
Et son ivresse est un oiseau qui bat de l'aile, Un papillon qui vole à la grâce de Dieu, Un bouquet de saison, noué d'un ruban bleu, Où l'œillet ccarlate au mvrte s'entremêle.
Mais, la nuit quelquefois, l'amoureux combattant Sursaute, flaire au vent, regarde et tend l'oreille : Il a cru voir passer la chasse sans pareille, Et, las de son bonheur, il soupire un instant.
Il va voir son tinel qui, dans la chambre haute. Repose sur un lit d'églantiers et de houx. — « Eh bien ! vieux compagnon, joli donneur de coups, Sommes-nous à la joie? A ta santé, mon hôte! »
Et l'arbre, noir du sang fraîchement répandu, Se dresse sur sa couche, et lui fait des reproches : — « Rainouart! Rainouart! Écoute donc les cloches; On t'appelle au secours : n'as-tu pas entendu?
RAI NO U ART AU TI NE L Ilf
« La terre du Seigneur Jésus-Christ est en flammes! Regarde notre Dieu qu'on recloue à la Croix : Que de morts étendus navrent les palefrois! C'est vers toi qu'en fuyant, criaient toutes ces âmes ! »
— « Bah! Bah! dit Rainouart, bel ami, ne crains rien. Je suis vivant encore et tu grondes sans cause; Mais laisse-moi le temps de respirer ma rose! » Et l'enragé tincl répond : — « Es-tu chrétien?
« J"ai soin de ton honneur : tant pis si je te fâche! Je suis franc compagnon qui parle rudement; Serais-tu pas féru de quelque enchantement? Continue à dormir : on t'appellera lâche!
« As-tu perdu le cœur ou renié ta foi ? Qu'as-tu fait de ce bras qu'on disait indomptable? Jette ces fleurs! Cesse de boire et sors de table! Pour la gloire éternelle, ô maître, éveille-toi!
I l6 LE CLOS DES FÉES
Moi, ce lit me déplaît : combien je lui préfère
Un beau champ de bataille où le sang coule à flots!
J'aime à tourbillonner parmi les javelots;
A la fin, je suis saoul de vivre à ne rien faire! »
Patience, tinci jaloux! Attends un peu!
Vois plutôt : ton seigneur a couru vers ses armes. Il reste, dans ce monde, à venger tant de larmes. Tant de maudits à gehenner — pour plaire à Dieu!
Arrière le château d'amour, l'ile fleurie!
Le mâle d'Aliscans s'est enfin retrouvé :
En ses yeux, tout à l'heure endormis, s'est levé
Un flamboyant soleil de guerre et de tuerie.
Il s'est trop alangui dans le parfum des lys. Comme un ange de mort il va sortir de l'ombre Il voit déjà grouiller les peuplades sans nombre Qui baiseront, un jour, les pieds blancs d'Aélis.
RAINOUART AU TINEL II7
Il voit folâtrer au matin, sous l'or des dômes, Les villes qui, demain, vont crouler devant lui : N'est-il pas le premier des barons d'aujourd'hui? Il compte déjà sur ses doigts tous ses royaumes!
Voici, tremblante, hélas! d'adorer de faux dieux, L'Espagne, que Roland toucha de son épée; D'un beau linceul de gloire encore enveloppée, Voici la noble terre où dorment ses aïeux;
Mystérieuse, comme un fruit du crépuscule, L'Egypte aux bords du Nil étale sa beauté, L'Egypte, où les grands sphinx rêvent d'éternité, Sans même tressaillir sous le feu qui les brûle.
Près de Tunis la belle, illustre en cent combats, Cartha^e fait flotter son étendard de soie. Jérusalem sanglote, Alger rit et flamboie. Et, par delà les monts superbes, tout là-bas.
!l8 LE CLOS DES FÉES
Plus loin que la mer bleue où l'aube adolescente Plonge, en prenant son vol, ses bras étincelants, Avec ses tours de guerre et ses minarets blancs Surgit, en plein azur, Bagdad l'éblouissante!