ELLE EGLANTINE
« Fi, fi donc, petite bête!
Vous parlez trop hardiment :
Quel diable vous met en tête Ces turlutaines d'amant?
« Apprenez le beau mystère Qui s'accomplira demain :
Maître Gâcon, le notaire, M'a demandé votre main. »
— « Oh! mère, petite mère.
Le pauvre homme! Qu'il est laid!
La pilule est trop amère :
Parlons du rossi^nolet! »
— « Qu'est-ce à dire? Un si bon drille! Vovez-moi ces panonceaux :
C'est comme un soleil qui brille! »
— « Mais, lui, c'est le roi des sots! »
— « Aussi bien, chacun le prône.
Trente clos à chasselas,
Quatre moulins sur le Rhône! »
— « Oui, mais il ne chante pas. »
— « Et le bel or sans reproche.
S'entend-il à l'amasser!
C'est toujours fête en sa poche. »
— « Mais il ne sait pas danser. »
— « Tant d'amour et de pécune!
Un seigneur si méritant! »
— « Qu'il épouse donc la lune; 11 peut la paver comptant.
« Mère, je vous en supplie, Renvo\ez ce rechigné.
Le joli temps de folie A filé devant son nez.
BELLEÉGLANTINE l^
« Il est grave comme image, Vertueux et fort savant.
Mais il n'a, c'est grand dommage.
Qu'une dent qui branle au vent.
« Jour et nuit toujours se taire, Ne plus chanter, quel malheur!
Ah! mourir! — ■ Et qu'on m'enterre Aux portes du bois en fleur! »
— « Non! Tu seras notairesse;
C'est moi qui te le promets!
Le bonhomme te caresse
Dès ce soir... » — « Jamais, jamais!
« Cœur de hlle aime à se battre :
A moi guerre et trahison!
Je ferai le diable à quatre, J'incendierai la maison! »
— « Bon! C'est la grand'diablcrie!
Palsembleu ! Vivent les coups!
Je prétends qu'on se marie... »
— « Soit. Avec Jean, voulez-vous? »
— « Riez, fille sans vergogne; On vous apprendra raison :
Avant une heure, carognc.
Vous irez dans la prison! » —
C'était la prison de guerre Oi^i l'on met les malcontents.
Le soleil n'y venait guère :
La belle y resta sept ans;
Sept ans, mon Dieu! sans entendre Tinter les cloches d'amour, Sans qu'on lui dise un mot tendre, Sans qu'on lui donne un bonjour!
BELLEÉGLANTINE If
Son amant la croyait morte.
Enfin le roi dit : — « Assez! »
On ouvrit la grande porte D'où sortent les trépassés.
Et, toute fraîche et mutine, Entre deux vilains geôliers, Apparut belle Églantine, Un ruban sur ses souliers.
Elle dit : — « Vive la rose, L'amourette sans souci!
Je veux qu'un baiser se pose Sur les lèvres que voici. »
— « Faut-il quérir le notaire?
Tu sais qu'il a de l'argent
Au soleil, et de la terre. »
— « Non! Je veux mon ami Jean. »
— « Vois. Que déçus on t'apporte!
Écoute-les rire en chœur :
Est-ce bien chanté? » — « Qu'importe!
Jean m'apportera son cœur.
« Je Taimais. C'est ma fortune :
Je l'aime encore aujourd'hui!
Il danse au clair de la lune.
Et mon cœur danse avec lui. »