LS«GL08-P011]II£R
On avait fait commandement. Une rumeur s'était répandue dans le pays que le Clos-Pommier allait être mis en vente par autorité de justice. On en parlait au vieux garde, et, s'il en souffrait» il ne disait pas mot
Depuis la lettre qu'il avait écrite à l'huissier, le père Hennebaut évitait de rencontrer le père Glam, mais chaque jour Pacôme ne manquait pas de demander si l'on n'avait pas vu quelqu'un du Clos-Pommier à la ferme de Varaville. Le père Hennebaut secouait la tête^ et Pacôme appliquait un coup de fouet au premier animal qui passait à sa portée.
« Puisqu'ils sont comme une souche, je serai comme un marteau, » disait-il.
Un matin, au détour d'un sentier, étant à cheval et trottant fort vite , il manqua de renverser Catherine , qu'il rencontra devant lui. La jeune fille poussa un léger cri ; Pacôme mit pied à terre.
« Vous ai-je fait mal? dit-il.
— Non , répondit Catherine ; mais m'eussiezvous passé sur le corps , vous m'en auriez moins fait certainement que l'autre jour. »
Pacôme fit semblant de rajuster la gourmette de sou cheval sans répondre.
« Se peut-il que vous ayez le cœur si mauvais? » reprit Catherine.
48 LE GLOS-POMMfER.
Pacôme serra brusquement le bras de Catherine :
« n dépend de vous de le rendre bon, »
dit-U.
Il enfourcha son bidet et partit .au galop*
Un moment vint où un nouveau papier ât connaître au père Glam qu'à défaut de payement la saisie serait exécutoire à bref délai. Jean Simon était présent à la lecture du fatal papier. Le vieux garde affecta de rire.
« Rien dans les mains, rien dans les poches, dit-il ; en attendant, dinons. »
Catherine dressa le couvert sans parler; elle et Simon se regardaient. Le père Glam descendit au cellier et en tirç deux bouteilles d'excellent cidre.
« Je ne veux pas que le père Hennebaut les boive, » dit-il.
Catherine avait mis sur la table une poignée de noix et une galette. Au dessert, le père Glam chanta une chanson de son jeune temps. Cette gaieté , trop vive pour être franche , faisait mal à Catherine.
Quand la nappe fut ôtée , le père Glam regarda
SO LE GLOS-POMHIER.
du côté de la porte qui fermait la chambre de Pulgence.
« Allons, reprit-il, il faut que j'arrange tout là dedans. »
Il poussa un gros soupir et entra dans la chambre.
« Suivez-le, » dit Catherine à Jean Simon qui se leva.
Mais le père Glam le renvoya.
« Nous n'avons pas à parler de mon pauvre fils ce soir, dit-il ; va causer avec la petite. »
Jean Simon se rapprocha de Catherine et s'assit auprès d'elle. Comme ï[ ouvrait la bouche pour parler, il entendit dans la pièce voisine, dont la porte était restée entr'ouverte , le craquement de la vieille caisse de bois où le père Glam serrait les eflfets de Pulgence. Il venait d'en soulever le couvercle : Catherine et Jean échangèrent un coup d'œil.
« Ah ! le pauvre homme, va-t-il souflfrir quand il lui faudra tout arranger ! » murmura Catherine. Elle fit signe à Jean de se taire et écouta.
Le père Glam était au milieu des objets sacrés de son culte. Il les regarda tout d'abord l'un après l'autre lentement : chaque fois qu'il en touchait un, mille souvenirs en foule lui rappelaient l'enfance ou la jeunesse de ce cher fils toujours pleuré.
LE CLOS-POMMIER. »i
H avait comme un tremblement nerveux en les prenant. Cette inspection finie, le père Glam se mit en devoir de tout enlever. Il y avait le long du mur quelques images dans des cadres de bois de noyer, et au pied du lit une figure de la Vierge avec im crucifix où pendait un rameau de buis desséché. Ce rameau n'avait pas été renouvelé depuis les dernières fêtes de Pâques auxquelles Fulgence avait assisté au Clos-Pommier. Ce jour-là on avait dtné en famille. Lé père Glam ferma les yeux; il avait déjà décroché les gravures; la force lui manquait pour ôter le crucifix et l'image de la Vierge, qui si longtemps avaient veillé sur l'alcôve déserte. Il avança la main pour la saisir, et la laissa retomber :
c Eh bien ! dit-il, je Tôterai plus tard. »
Il resta immobile au milieu de la chambre, promenant ses regards de tous côtés. Ces murailles vides lui pesaient sur le cœur. Où suspendrait-il désormais les objets dont Fulgence s'était plu à les orner? La grande caisse était là presque pleine, et tout auprès le berceau où Catherine avait dormi après son frère. Les tiroirs de la commode étaient vides et dégarnis des bagatelles que Fulgence avait gagnées aux fêtes foraines où le père Glam l'avait si souvent conduit.
< Allons, dit-il, voilà qu'il faut en finir ! »
53 LE GLOS-POMMIER.
Il se releva et prit le crucifix résolument. A peine Teut-il entre les mains qu'il retomba sur sa chaise en sanglotan t.
A ce bruit, le cœur de Catherine sauta dans sa poitrine; elle entra dans la chambre d'un bond, et trouva son père qui tenait le crucifix collé contre ses lèvres et pleurait à chaudes larmes. Catherine prit la tête de son père entre ses bras et pleura avec lui.
« Ce ne sera rien, petite, ce ne sera rien, » répétait le père Glam.
Mais à la vue de ce crucifix que sa pauvi'e femme avait donné à Fulgence :
« C'a été plus fort que moi, » dit-il.
Il ne put pas continuer; les sanglots l'étouffaient.
Jean Simon tourna sa tète contre le mur. Il suffoquait aussi. Pendant un instant on n'entendit rien que le bruit des sanglots du père et de la fille mêlés de baisers. Catherine fut la première à se remettre.
« C'est une mauvaise heure à passer ! dit-elle ; il faut avoir du courage et prier Dieu.
— Oui I dit le père Glam, ayons du courage. »
Et ses mains ne pouvaient plus se séparer du crucifix.
« Et puis qui sait? reprit Jean tout à coup ; il y a
encore trois jours, et tant de choses peuvent arriver en trois jours.... Vous ne quitterez peut-être pas la maison, père Glam.
— Ah ! si le bon Dieu le permettait ! »» s'écria le vieux garde en joignant les mains.
Simon prit doucement son vieil ami sous le bras et le ramena dans la 3alle h manger. Catherine ferma derrière eux la chambre i€ Fulgence.
« A présent , dit Simon , embrassez-moi tous deux. Vous avez besoin de repos.... J'ai idée que le temps se gâtera ce soir, et il faut que je retourne à Cabourg. »
Mais à peine fut-il hors du Clos-Pommier, qu'au lieu de prendre la route de Cabourg, il courut du côté de Varaville, et s'en alla tout droit frapper à la porte du père Henàebaut. L'adjoint , qui fumait sa pipe au coin du feu, parut tout surpris à la vue de Simon.
« Pacôme est-il là? demanda le pêcheur.
— Non, répondit le père Hennebaut; mais si c'est quelque chose qu'on puisse lui dire....
— Oh! parfaitement. Je suis Jean Simon, le promis de Catherine, et j'arrive du Clos-Pommier.
— Ah ! dit le père Hennebaut , qui tendit l'oreille.
— Il faut que vous arrêtiez les poursuites ; ça
54 LE GLOS-POMMIER.
fait trop de mal à ce pauvre vieux de quitter la
maison où Fulgence est né.... Il est dans le cas
d'en mourir.
— J'en aurai grand'peine.,.. le père Glam est un brave homme, bien qu'il soit un peu fier pour un débiteur qui ne paye pas toujours exactement; mais si nous arrêtons les poursuites, qu'est-ce qui nous en reviendra?
— Mais vous ne comprenez pas? je vous dis que je suis Jean Simon ! Laissez le père Glam tranquille, et je vous promets de renoncer à Catherine.
— Ah! ah! dit le père Hennebaut en ôtant sa pipe de sa bouche.
— Bien plus , j'engagerai Catherine à ne plus penser à moi et à prendre M. Pacôme pour mari. »
En prononçant ces derniers mots, la voix de Simon lui manqua un peu.
c Et vous? demanda le père Hennebaut.
— Moi, je m'embarquerai et je voyagerai si longtemps qu'on ne me verra plus guère. »
Malgré l'espèce de cuirasse que l'argent et la vanité avaient forgée autour de son cœur, le père Hennebaut fut touché de ce grand dévouement.
« Cependant vous aimez Catherine? dit-il.
— Si je Taime! Ah Dieu! vous le voyez bienl • s'écria Simon,
Il passa le revers de sa main sur ses yeux.
« Voyons, reprit-il, me promettez-Tous d'arrêter les poursuites î
— Oui, » dit le père Hennebaut.
Puis, faisant un effort sur lui-même :
« De plus, reprit-il, je vous donnerai vingt écus le jour où vous partirez. »
Simon se redresssa.
« Merci, dit-il, je n*ai besoin de rien.... la promesse suffit. »
Le père Hennebaut le regarda sortir.
c II n*est pas de la famille, ce Jean Simon, et il est comme eux ! » dit-il.
It prit un charbon dans la cheminée pour rallumer sa pipe qui s'était éteinte.
« Avec cette belle fierté-là on ne va pas loin, • murraura-t-il.
Et il allongea ses pieds sur les chenets.
La rentrée de Pacôme réveilla le père Hennebaut, qui dormait d'un sommeil profond.
En quelques mots il mit son fils au courant de l'entrevue qu'il venait d'avoir avec Jean Simon.
« Te voilà tranquille, dit-il en finissant.
— Hum ! dit Pacôme, Jean Simon n'est pas Catherine! »
Tandis que le père et le fils s'entretenaient, Simon faisait avertir Catherine par une servante
qu'il rallendrail le lendemain malin sur les dunes, à un endroit écarté qu'il lui désigna. Il y était lui-même avant le jour.
Aussitôt que Catherine parût, Simon courut au-devant d'elle. Il faisait un temps humide et froid ; un petit vent bas roulait un flot de brume qui cachait à demi les contours des dunes. On voyait aux traits de Catherine que sa nuit avait été mauvaise.
« Pourquoi m'avez-vous fait venir, au lieu d'entrer chez nous? dit-elle.
— C'est que je ne voulais pas être dérangé, par le père Glam surtout ; ce que j'ai à vous dire est très-important« » répondit Simon.
Il conduisit Catherine dans un pli des dunes où le vent ne se faisait pas sentir, et la faisant asseoir sur quelques brins d'herbes sèches :
< Vous avez vu dans quel état était le père Glam hier au soirï reprit-il.
c Mes yeux ne se sont pas fermés, répondit Catherine. Il a marché dans sa chambre la moitié de la nuit; quelquefois il poussait de grands soupirs qui me fendaient le cœur.
— Quand je l'ai vu pleurer si fort et tant se dé-
soler d'abandonner le Clos-Pommier et cette chambre où l'on dirait que sa vie est enfermée, je me suis demandé si j'avais bien le droit de le faire
souffrir. Une voix m'a crié que mon devoir n'était pas là. C'est votre grande amitié pour moi qui est la cause de tout.
— Ah ! dit Catherine , s'il ne s'agissait que de moi, je ne sentirais pas tout le mal qu'on nous fait.
— Oui, mais il s'agit de votre père. Où ira-t-il, ce pauvre vieux, si on le chasse de chez lui? Les habitudes, à son âge , ça vous tient dans le sang. Il est capable d'en mourir.
— Ah ! j'y ai bien pensé , dit Catherine en portant son mouchoir à ses yeux.
— Alors vous me pardonnerez ce que j'ai fait ; j'étais comme fou hier quand j'ai quitté le Clos- Pommier. J'ai couru tout droit chez le père Hennebaut; c'était comme si une main me poussait. J'ai obtenu que les poursuites cesseraient.
— Ah ! mon pauvre Simon ! » s'écria Catherine en lui jetant les bras autour du cou.
Les larmes leur vinrent aux yeux; ils gardèrent le silence une minute.
« Ça n'empêche pas que je ne vous aime de tout mon cœur, reprit Simon... Mais le père Glam m'a toujours traité comme son fils, et c'est bien le moins que je fasse quelque chose pour lui.
— J'avais bien pensé comme vous que c'était notre devoir, mais je n'aurais rien fait sans votre
permission, répondit Catherine. Puisque vous m*en donnez l'exemple, je ne serai pas non plus égoïste.
— Ainsi vous irez voir Pacôine?
— J'irai, » dit Catherine.
Jean cacha sa tête entre ses mains.
« Ah ! murmura-t-il , est-ce bien possible que je vous perde ! »
Catherine lui prit les deux mains.
« Croyez-vous que, si ce n'eût pas été pour le repos de lîion père, j'aurais jamais repris ma parole ?
— Non.
— Alors embrassez-moi et montrez que vous êtes un honune.... Je me doutais bien de ce que vous alliez me dire quand vous m'avez fait appeler!... Vous pourrez au moins penser à tout ce que vous aimez, et moi je ne le pourrai plus.
— C'est vrai, répondit Jean, vous êtes presque la plus malheureuse.... Il faudra dire au père Glam que je vous ai oubliée pour une autre.... ça fait qu'il ne me regrettera pas.
— U ne me croira pas, et tout droit il ira vous chercher.
— Il ne me trouvera plus ; dès ce soir je serai au Havre.
— Ah I dit Catherine avec un élan subit, vous n'offenserez pas le bon Dieu en cherchant à mourir?