LE GL0S>P0MN1ER
— Non, mais il y a des tempêtes. »
Catherine frissonna.
« Ah ! que ce vent est froid I on entend la mer
d'ici, » dit-elle.
Elle se serra contre Jean.
« Écoutez, reprit-elle, c'est le moment de nous quitter pour bien longtemps peut-être ; il ne faut pas emporter de mauvaise pensée. C'est bien assez de mon chagrin sans penser à un autre plus grand qui pourrait m'arri ver.... Quand il y aura du danger, souvenez-vous de moi.
— Je vous le promets, »• dit Jean avec effort. Catherine se leva.
« C'est donc les adieux? » reprit Jean.
Catherine, sans répondre, l'embrassa deux fois avec un mouvement de tendresse qui laissait voir toute la violence qu'elle se faisait. Puis, s'échappant de ses bras, elle se mit à courir. Jean fit un pas pour la suivre et s'arrêta. Au moment de prendre le sentier qui sortait des dunes, Catherine se retourna et fit de la main un dernier signe à Jean. Il voulut s'élancer ; elle dépassa le coin du monticule, et il ne la vit plus.
« Ah ! c'est fini ! *» dit Jean.
Le jour même, à déjeuner, le père Glam demanda à sa fille si elle avait vu Simon depuis la veille.
« Oui, un instant ce matin, dit-elle.
— Tu aurais dû Tamener d'ici ; j'ai été un peu faible hier; j'aurais voulu lui faire voir qu'il n'y parait plus à présent.
— C'est bien ce qu'il pense, répondit Catherine.
— Ce pauvre Jean était tout bouleversé... il a le cœur de Pulgénce... Tu seras heureuse avec lui. »
Catherine alla du côté de la fenêtre et l'ouvrit toute grande.
c Tu as donc chaud? dit le père Glam ; il me semblait cependant qu'il faisait froid.
— C'est que j'ai un peu de fièvre. »
Le père Glam la regarda.
€ C'est vrai, tu as les yeux battus ; tu n'as donc pas dormi cette nuit ?
— Pas beaucoup. .. Vous étiez si malheureux, que ça m'a donné comme un coup.
— Ça ne m'arrivera plus , répondit le vieux garde ; tu ne m'en veux pas ?
— Ah Dieu ! vous en vouloir I... je me jetterais au feu pour vous ! s'écria Catherine en l'embrassant.
— Oui, tu es une bonne fille.... Mais qui sait? comme dit Jean, ça changera peut-être.... Un jour nous serons tous heureux. »
Catherine sortit précipitamment ; elle avait peur d'éclater.
Vers midi, elle se dirigea vers la maison du père Hennebaut. Elle avait les yeux rouges. Gomme elle passait devant l'église, elle y entra et se mil à genoux dans un coin. Là le trop-plein de son cœur se déversa. Elle y resta une heure en prière, puis sortit d'un pas ferme. Quand elle arriva devant la porte de Tenclos, le courage faillit lui manquer. Elle la poussa cependant. Un valet de ferme qui étrillait un cheval sous un arbre lui apprit que Pacôme était sorti.
< Ah!... pensa Catherine, c'est à recommencer!
— Je crois bien que M. Pacôme est aux herbages du côté de la rivière, reprit le garçon tandis que Catherine restait debout devant lui. Si par hasard mamzelle veut voir.... en un petit quart d'heure elle y sera.
— Merci, » dit Catherine en s'éloîgnant.
A cent pas de la ferme , Catherine rencontra le père Hennebaut qui marchait le long d'un pré. « Je vous cherchais, lui dit-elle résolument.
— Eh bien ! me voilà, répondit le père Hennebaut. Qu'y a-(-il pour votre service ?
— Il y a que j'ai changé d'idée ; Simon a dû vous en parler.... Je suis décidée à épouser M. Pacôme.
— Vous savez le proverbe : Mieux vaut tard que jamais ! Donc ça me va ; je n'ai pas de rancune,
62 LE GLOS-POMMIER.
moi, et n'en veux pas au père Glam, bien que nous ayons été la risée du pays. »
Comme il parlait, Pacôme survint. A la vue de Catherine , il pâlit. Catherine se sentit froid au cœur. Elle pensa tout de suite à l'entretien qu'elle avait eu le matin dans les dunes.
« Ah ! pauvre Simon ! >» murmura-t-elle.
Le père Hennebaut frappa sur l'épaule de son fils.
« C'est Catherine, dit-il ; elle a réfléchi, et la voilà qui ne demande pas mieux que de t'avoir pour mari.
— Je n'y mets qu'une condition, dit Catherine, c'est que vous regardiez mon père comme le vôlre.
— Pourquoi ne vous fiez- vous pas à moi ? répondit Pacôme.... Ne vous souvient-il pas de ce que je vous ai dit l'autre jour ? »
Les genoux de Catherine tremblaient sous elle ; sans y mettre d'affectation, elle fit deux pas pour s'appuyer contre le tronc d'un noyer.
« A présent, donnez-lui votre main en signe de bon accord, » dit le père Hennebaut.
Catherine, plus morte que vive, mit sa main dans celle de Pacôme. Au moment où il tirait un anneau de son doigt pour le passer à celui de Catherine, le père Glam parut sur le revers du chemin.
« Eh ! eh I dit-il en regardant sa fille et Pacôme, depuis quand se prive-t-on du consentement d'un père pour achever des fiançailles ? »
Pacôme lâcha la main de Catherine.
« Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria-t-il.
— Reprenez votre anneau, rien de fait ! » dit le père Glam.
Il saisit sa fille par le bras.
« Toi, viens-t'en, » reprit-il.
Pacôme était blanc de colère.
« Prenez garde ! s'écria-t-il, si vous me poussez à bout!...
— Eh bien, quoi ? répliqua le père Glam ; vous me mettrez à la porte du Clos-Pommier.... c'est convenu! »
Il entratn^ sa fille à grands pas. Derrière lui, Pacôme se mordait les poings.
f^ Ah ! c'est comme ça ! dit-il ; eh bien ! je ferai passer la charrue sur la maison I »
Le père Glam marcha quelque temps sans parler. Catherine le suivait la tète basse. Quand on fut à quelques centaines de pas du champ où le garde avait rencontré sa fille et Pacôme, il s'arrêta.
c Comment as-tu pu oublier ce que tu devais à Simon? dit-il.
— Simon me Tavait permis, dit Catherine.
— Et ton cœur, qu'est-ce qu'il en dit? reprit le garde.... Bon! poursuivit-il après un instant de silence, tu ne réponds pas.... j'ai compris.
— Qu'allons-nous faire à présent! dit Catherine.
— Eh bien I pauvres nous sommes, pauvres nous resterons! ».
Il embrassa Catherine et contintia sa marche vers le Clos-Pommier.
« C'est donc pour ça que tu avais les yeux rouges ce matin? reprit-il.... Je ne m'aviserai plus de pleurer, puisque ça vous fait tant d'effet.... Je ne me gênais pas, moi, devant vous.... Le plus souvent qu'on m'y reprendra !
— Voyons, mon père, puisque tout est arrangé entre Simon et moi, qu'est-ce que ça vous fait?
— Ça me fait que je n'ai pas le cœur d'un bourreau. Comme j'étais au sommet d'une côte tout à l'heure, j'ai vu Simon qui profitait du flot pour descendre la rivière. Il ventait rudement. Je l'ai appelé. Le vent portait ma voix ; il a feint de ne pas m'entendre. Dès qu'il a été en mer, il a mis le cap au nord ; ça m'a paru singulier. Je m'en allais cependant à ma tournée pour prévenir notre voisin, à cause d'une clôture que les bœufs ont renversée, lorsque je t'ai vue du côté de Varaville. Tu sortais de l'église et tu allais chez les dennebaut. J'ai marché un bout de temps, puis
tout à coup je me suis ravisé, c C'est un complot, « me suis-je dit.... un bon complot à cause de « l'huissier! » Je suis revenu sur mes pas immédiatement. Bientôt j'ai reconnu que tu étais en conférence avec le père. « Ah I ma pauvre fiUè, » me suis-je écrié, « qu'elle doit avoir le cœur gros I » J'ai voulu courir; mais, si les yeux sont bons, les jambes ne vont plus guère. Pacôme est arrivé avant moi.... Encore deux minutes, et tû avais son anneau au doigt.... Ah Dieu! toi sa femme! je ne m'en consolerais jamais!... Nous sommes ruinés, c'est vrai; mais ces Hennebaut, c'est comme des usuriers !
— Je ne puis pas vous en vouloir , mon père, mais le sacriflce était fait, » dit Catherine. '
Le lendemain, au réveil, ils trouvèrent une af-, fiche jaune collée contre la porte du clos. La vente aux enchères publiques était annoncée pour le jour suivant ; mattre Pelavoix, huissier èr Dozulé, agissait à la requête de M. Isidore Hennebaut, propriétaire.
Nw
Âpres deux ou trois heures de lutte, Simon avait dû renoncer à aborder au Havre : un coup de vent l'avait ramené à Dives. Il avait la mort dans Fâme.
« Si le vent saute, se dit-il, je repartirai demain. »
En attendant, il ne pouvait pas tenir en place. Ses jambes le conduisirent toutes seules du côté du Gios^Pommier ; il se cacha derrière une baie pour voir si Catherine ne passerait pas. Rien ne bougeait dans le clos. Au bout d'une heure , il pensa que, si Catherine le surprenait, elle croirait qu'il voulait manquer à sa parole. Il poussa un grand soupir, regarda une fois encore dans le clos et s'éloigna. Comme il allait devant lui, sans but, il rencontra Pacôme. A l'air de son visage, Simon comprit que quelque chose qu'il ne savait pas s'était passé.
« Ah I c'est vous, dit Pacôme ; je me doutais bien que yous n*iriez guère loin.
— Ce n'est pas ma faute si le flot a été le plus fort, > répondit Simon.
Pacôme haussa les épaules.
< C'était une comédie arrangée entre vous et Catherine pour gagner du temps, » reprit-il.
Simon fronça le sourcil.
« Çà, qu'y a-t-il donc? » demanda*t-il.
Pacôme lui raconta comment le père Glam était intervenu tout à coup; il le fit avec un tel accent de colère que Simon perdit tout espoir de le calmer. La colère est contagieuse ; Jean Simon sentit qu'elle le gagnait.
« Faites ce que vous voudrez, dit-il, mais n'accusez pas Catherine de mensonge.
— Je dis ce que je veux, » répondit Pacôme.
Jean n'était pas, à beaucoup près, aussi fort
que Pacôme, qui avait la moitié de la tête de plus que lui; mais il n'avait peur de rien. Il appuya la main sur le bras de son rival.
« Écoutez, dit-il, l'un de nous gène l'autre. Battons-nous, et que le vaincu s'en aille s'il n'est pas mort.
— Nous battre ? dit Pacôme.
— Eh oui ! mettons au bout de nos bras deux bons bâtons, et finissons-en. »
LE GLOS-POMMIER. ; 69
Pacôme souleva le b&ton de cornouiller qui pendait par un cordon à son poignet, puis le laissa retomber. Ce n'était pas la crainte qui le faisait hésiter, mais bien la pensée que cette lutte ne pouvait rien amener de bon pour lui. Si Jean restait sur la place, quel espoir avait-il d'apaiser Catherine? Si au contraire il était vaincu, quel ridicule ne serait-ce pas, sans compter la honte de céder le terrain à son rival? Pacôme secoua la tête,
«Oh! que nenni! dit-il. La partie n'est pas égale; vous ne jouez que votre peau.... J'ai du bien, moi; merci donc. S'il vous plaît de rester à Gabourg à présent, restez-y.... moi, je vais à Dozulé, chez maître Pelavoix. »
On a vu quel avait été le résultat de cette visite.
Un coup auquel il ne s'attendait pas menaçait le père Glam. Le jour même où le Clos-Pommier devait être adjugé au plus fort et dernier encbérisseur, l'huissier se présenta chez le garde pour procéder à la saisie des objets mobiliers. Le père Glam était avec sa fille, dont le visage amaigri laissait voir des traces de souffrance dont elle ne se plaignait pas.
« Faites, » dit-il à l'homme de loi.
H. Pelavoix portait un habit de drap d'Elbeuf et une montre à chaîne d'or sur un gilet de piqué
jaune ; il avait des prétentions aux belles manières, parce qu'il avait quelque temps pratiqué dans une étude de Paris.
Œ Ne vous dérangez pas, mademoiselle, dit-il d'un air aimable; ce sera l'affaire de quelques instants.... De plus, si vous avez ici quelque objet auquel vous teniez particulièrement, malgré la rigueur de mon ministère, je vous le laisserai vo-
lontiers. »
Catherine refusa par un signe de tête, et M. Pelavoix se mit en devoir d'inscrire les objets à mesure que ses agents les indiquaient du doigt. L'un d'eux, étant entré dans la chambre de Pulgence, . frappa sur la caisse.
« Plus une grande caisse, » dit-il.
L'homme n'acheva pas ; le père Glam Tavait saisi à la gorge et le repoussait violemment.
« La caisse de Pulgence ! s'écria-t-il ; hors d'ici, coquins !
— Qu'est-ce? » demanda l'huissier en voyant son clerc trébucher sur le carreau-
Le vieillard était debout devant la porte, la figure livide et le bras tendu.
« Mais, monsieur, y pensez-vous? reprit l'huissier.
— Mon père*! s'écria Catherine , qui s'élança vers le garde.
— C'est bien, mademoiselle; M. votre père, qui est fonctionnaire public, entendra la voix de la raison.... La loi a des exigences fatales auxquelles il faut savoir se soumettre.... Messieurs, procédons.... »
H. Pelavoix entra, le calepin aux doigts, dans la chambre de Fulgence; mais, quand le père Glam le vit ouvrir la caisse à laquelle il avait laissé la clef et y plonger les mains, son sang ne fit qu'un tour. Il se débarrassa de l'étreinte de sa fille et sauta sur l'huissier.
« Toi aussi, brigand ! » s'écria-t-il.
El le prenant au collet avec une force irrésistible, il l'envoya rouler à l'autre bout de la pièce.
« Des voies de fait! s'écria l'huissier.... il faut cependant que force reste à la loi. »
Mais le père Glam était hors de lui; il s'était emparé d'un lourd bâton et le brandissait en l'air.
« Gare au premier qui bouge ! » cria-t-il d'une voix terrible.
Catherine se jeta les mains jointes au-devant de l'huissier.
•c Ah ! monsieur^ par pitié I murmura-t-elle ; plustard, dans une heure, je vous en supplie.... »
Il y avait tant de larmes dans ses yeux, une terreur si poignante sur son visage, que M. Pelavoix céda.
< Eh bien! soit, mademoiselle, je me retire... • mais je dresserai procès-verbal de cet acte de violence inqualifiable et je reviendrai, s'écria-t-iL
— Ah! mon père, qu'avez-vous fait? » reprit Catherine en tombant épuisée suc une chaise.
Le père Glam jeta son b&ton.
«< Toucher aux vêtements de mon fils, à son lit, à tout ce qui me reste de Fulgence!... Je l'aurais tué comme un chien, » dit-il.
Catherine ne se dissimulait pas la gravité de l'acte que son père venait de commettre. Elle le voyait déjà entre les mains de la justice et dans les prisons de Caen.
« Ah ! pourquoi m'a-t-il arraché des mains l'anneau de Pacôme? » disait-elle.
Simon survint comme elle cherchait à calmer l'effrayante irritation du père Glam, qui, pour la première fois de sa vie, ne l'écputait pas.
« Toucher aux habits de Fulgence! » répétait-il toujours.
Et il tournait comme un dogue devant la chambre. En quelques mots, Simon fut mis au fait de ce qui venait de se passer. Il en eut le frisson.
« Mais vous êtes perdu ! dit-il.
— Bah! dit le père Glam, j'ai encore mes deux jambes et mes deux bras ! »
On voyait que sa pensée était ailleurs et qu'il ruminait quelque projet. Tout à coup il prit Simon par le bras.
« D se peut que l'huissier revienne bientôt, re- / prit-il; il ne faudrait pas qu'il trouvât la caisse ici. Toiy petite, fais le guet, et avertis-nous si quelqu'un vient. Toi, Jean, prends la caisse par un bout, et donne-moi un coup de main. Nous allons déménager la chambre. >
Dans l'état d'esprit où était le père Glam, il ne fallait pas songer, à lui résister. Simon cependant regarda Catherine, qui lui fit signe d'obéir.
La caisse enlevée, Simon demanda où on allait la porter.
« Eh ! chez la mère Doisy ! dit le père Glam ; son mari est un brave homme, et ils la garderont aussi longtemps que nous voudrons. »
Catherine sortit du Clos-Pommier et regarda dans la campagne ; personne ne s'y faisait voir. Le père Glam et Simon se mirent en route. Deux heures après, il n'y avait plus un clou dans la chambre de Fulgence.
« Qu'il vienne à présent, cet huissier du diable ! dit le père Glam joyeux.
— Oh ! il reviendra, dit Jean ; j'ai bien peur même qu'il ne revienne pas seul. »
Le vieux garde se frottait les mains. Les vête-
74 Lfi GLOS^POMMIER.
ments de son fils et ses chères reliques à Tabri, il croyait tout sauvé. Le reste lui importait peu.
« Ils ne m'ont pas encore pris, disait-il ; et puis, en supposant qu'on m'arrête, que voulez-vous que la justice fasse de mes vieux os î »
Catherine, pas plus que Simon, ne . partageait cette quiétude; chaque bruit de pas la faisait trembler. Elle s'efforçait de persuader au père Glam qu'il ferait bien de se cacher. On essayerait d'arranger l'affaire pendant qu'il ne serait pas là.
« C'est bon, répondait le vieux garde, il n'est pas encore temps. »
Rien ne parut dans la journée.
« Ah! quel réveil demain! »» dit Catherine.
Simon, qui voulait être près de ses amis en cas d'événement, demanda au père Glam de coucher au Clos-Pommier.
« Yite une bouteille de cidre, s'il en reste, et fais-nous du café ; nous causerons un peu, > dit le père Glam à sa fille.
Ils s'assirent bientôt autour de la table, devant un feu de souches; le vent soufflait au dehors avec grand bruit. L'histoire de la tempête dans le golfe du Mexique recommença. Le père Glam écoutait de toutes ses oreilles, comme s'il ne connaissait pas ce récit. Quand Simon négligeait un détail, il le lui rappelait, comme font les enfknts à
leurs nourrices lorsqu'elles récitent des contes vingt fois racontés. Au moment d'aller se coucher, on frappa discrètement contre un volet. Catherine sauta sur sa chaise, et ouvrit toute pâle; un enfant de huit ou dix ans lui glissa un petit papier dans la main. Elle reconnut le fils d'un gendarme de la résidence de Dozullé.
« Voilà ce que papa m'a dit de vous remettre, » dit l'enfant.
Et il disparut.
Le papier ne contenait que ces quelques mots, écrits au crayon :
« Le brigadier a reçu l'ordre de vous arrêter « demain.... Agissez en conséquence. »
« Ah ! le brave homme, dit Simon.
— Ah! mon père, voilà que ça commence....
Partez ! partez vite ! dit Catherine.
— Eh ! non, tu as bien lu ce qu'a écrit le gendarme ; j'ai encore cette nuit, » répondit le père Glam.
L'agitation tint Catherine éveillée; aux premières lueurs de l'aube, elle se leva doucement et ' entr'ouvrit la porte du dos. Au bout d'un quart d'heure, elle aperçut sur la route les tricornes de deux gendarmes ; elle rentra précipitamment.
« Pour l'amour du ciel! sauvez-vous, mon père, les voici, » dit-elle.
Le père Glam eut un grand serrement de cœur.
« Ah! te quitter!... » dit-il.
Il hésita un instant, puis embrassa Catherine et sortit par derrière la maison, tandis que les gendarmes frappaient à la porte du clos. Ils firent semblant de ne pas le voir.
Le père Glam rôda trois ou quatre jours dans le pays, mollement poursuivi par les gendarmes et protégé par les gens de la campagne, qui suivaient leur instinct en se mettant contre la justice , et trouvaient en outre dans celte circonstance Foccasion de jouer un tour aux Hennebaut. Geux-ci, de leiu* côté, obtenaient la destitution du père Glam de ses fonctions de garde champêtre et faisaient force visites à DozuUé pour presser le brigadier et lui bien prouver que l'honneur du corps était intéressé à ce que le fugitif fût arrêté promptement. Ils promirent même une pièce de cidre à celui des gendarmes qui mettrait la main sur le père Glam. Deux de leurs gens veillaient toujours autour du Clos-Pommier, dont un défaut de formahté avait fait ajourner la vente, afin de les prévenir si par hasard le^ garde s'y faisait voir.
Cette vie errante fatiguait le père Glam, qui avait l'habitude de marcher librement et le front haut. Sa fille lui manquait; il avait» soif de l'embrasser.
« Je crois que je ferais mieux d'aller tout droit chez le juge de paix, dit-il un jour.
— Gardez-vous-en bien ! dit Simon.
— Eh bien ! si tu veux que je patiente, amènemoi la petite demain, chez la mère Doisy.... Je Tattendrai à midi. C'est en plein jour; on ne soupçonnera pas qu'elle vient me voir.
— C'est bon ! » dit Jean d'un air embarrassé. Le lendemain, le père Glam attendait depuis
une heure, quand Simon parut seul.
« Et Catherine ? » demanda le père Glam.
Le pêcheur se gratta le front.
« C'est qu'elle n'a pas pu venir, dît-il.
— Catherine ! Qu'est-ce que tu me contes là ? s'écria le père Glam. Yoyons, parle, il y a quelque chose là-dessous. »
Simon tortillait son bonnet de laine entre ses doigts. '
« Elle est allée à Caen poifr un ouvrage, repritil en baissant les yeux.
— La petite à Caenî... lorsqu'elle pourrait m'embrasser! Allons donc... »
Simon se tut.
« Voyons ! reprit le père Glam, que me caches-tu?
— Eh ! pardine ! dit la mère Doisy, c'est pour ne pas vous affliger qu'il se tait, ce garçon.... Catherine est malade.
78 LE GLOS-POMMIER.
— Malade, la petite I répéta le garde.
— ^Eh I rassurez-vous, s'écria Simon qui le voyait tout tremblant ; elle est au lit, c'est vrai, mais ce ne sera rien. »
Le père Glam courut vers la porte.
« Y pensez-vous ? reprit Simon.... et les gendarmes ?
— Je me moque bien des gendarmes ! » s'écria le père Glam.
Simon le connaissait trop pour s'opposer plus longtemps à son projet. Il le suivit donc. Le pèrp Glam marchait fort vite, malgré le tic de sa jambe gauche. Chemin faisant, il questionna Simon sur l'origine de cette maladie.
« Ça lui est venu après votre départ, répondit le pêcheur. 11 y avait déjà quelques jours que ça couvait. Ce sont toutes ces émotions qui l'ont abattue. Elle a lutté tant qu'elle a pu. Un soir elle grelottait. Je lui ai demandé si elle avait froid. « Non, « c'est la fièvre, >» m'a-t-elle dit. Elle s'est couchée de bonne heure, et n'a pu se relever. La veille, par la pluie, elle était allée à DozuUé chez l'huissier. Il n'y était pas.... Depuis lors, elle n'a pas quitté le lit. Ça la désespère à c^use du travail qui attend. Ah ! pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'elle épousât Pacôme 1 vous seriez tranquilles tous deux. »
LE GLOS-POMMIER. 79
De grosses larmes tombaient des yeux du père Glam, mais il secouait la tête.
< Je te dis qu'elle ne serait pas heureuse avec lui, feprit-il.
— Cependant, puisqu'elle s'y résigne , et moi aussi.
— Ah bah! dit le père Glam.... je ne suis pas dupe de vos singeries... Tout ça, c'est pour m'assurer une bonne soupe et un bon lit.... Je n'en Yeux pas. »
Ils arrivèrent causant ainsi au Clos-Pommier. La yache, qui était à paître dans son coin, poussa un long mugissement en relevant son mufle.
« Elle me reconnaît , la pauvre bète ! > dit le père Glam.
n entra dans la maison et courut vers le lit de s^ fille. Catherine et lui s'embrassèrent en pleurant. Pendant plusieurs minutes ils restèrent dans les bras l'un de l'autre.
« Ah ! faut-il que ce soit moi qui t'aie mise dans un pareil état ! dit enfin le père Glam.
— Eh! non, père, ce n'est pas vous !... On est malade parce qu'on est malade,» répondit Catherine.
Le premier moment d'effusion passé, elle trembla pour lui.
« Pourquoi l'avez-vous laissé venir? dit-elle à . Simon*
— Et qui l'aurait retenu ? On aurait dit un poulain quand il fait du vent, répliqua le pécheur.
— C'est qu'on vous guette ; il y a toujours quelqu'une rôder autourde la maison! dit Catherine....
— Eh bien ! tant mieux, je ne serais pas fâché d'être arrêté. »
Catherine regarda son père.
« Oh ! ne crains rien, reprit-il, il n'y a plus rien de Fulgence ici... Je ne me fâcherai pas. »
Les craintes de Catherine n'étaient que trop fondées. Un des hommes apostés par les Hennebaut autour du Clos-Pommier courut chez l'adjoint et le prévint de la présence du père Glam. Un quart d'heure après, le brigadier était averti, et il fallut bien expédier un gendarme de Dozullé. Le gendarme entra d'un air gauche chez le vieux garde. C'était précisément celui qui avait envoyé son fils avec les deux lignes écrites au crayon.
« Allons, père Glam, il faut me suivre, dit-il.
— Volontiers, mon brave, dit le père Glam; vous m'avez déjà rendu un petit service, vous allez m'en rendre un second.
— Dame ! si ça dépend de moi.... mais vous comprenez, à présent je réponds de vous.
— Oh ! n'ayez pas peur, je n'ai aucune envie de . m'échapper. . . je veux vous prier seulement de me
conduire chez M. Pelavoiï.»
LE GLOS-POHMIER. 8i
Le gendarme ôta et remit son gant.
« Eh bien ! soit, » dit-il.
Le père Glam se pencha vers sa fille.
« Sois tranquille, je reviendrai, » dit-il.
M. Pelavoix occupait à DozuUé une jolie petite maison à persiennes vertes, située dans la plus belle rue. L'huissier, qui venait de dtner, se chauffait gaiement dans une pièce au rez-de-chaussée. Il était vêtu d'une robe de chambre à ramages, dégustait à petits coups une tasse de café, et regardait son mobilier d'acajou bien luisant, d'un œil de complaisance. Au nom de père Glam, que lui jeta une servante, il fronça le sourcil.
« Ah ! le coquin qui a battu mon clerc ,' dit-il ; qu'il entre. »
Le père Glam se présenta, son feutre à la main, suivi du gendarme.
« Ah ! vous l'avez capturé ! S'est-il défendu ? demanda M. Pelavoix.
— Lui? Ah! le pauvre homme, c'est un agneau,» répondit le gendarme.
L'huissier fit un bond.
« Un agneau, ce scélérat qui a failli m'étrangler ! s'écria-.t-il. La prison lui fera voir ce que c'est que de malmener un huissier. »
Le, père Glam pétrissait son chapeau entre ses doigts.
Tout à coup il se jeta à genoux et joignît les mains:
« Battez-moi, monsieur, dit-il, battez-moi, mais laissez-moi soigner la petite. »
L'huissier resta tout interdit. Le café refroidissait dans la tasse , et il ne songeait plus à le boire.
« Elle est au lit , malade. Qui voulez-vous qui prenne soin d'elle, si <;e n'est moi ? » reprit-il.
Tous le visage du pauvre garde était contracté ; son menton tremblait.
« N'ayez pas peur que je veuille me sauver, continua-t-il ; aussitôt qu'elle sera guérie, vous ferez de moi ce que vous voudrez. »•
M. Pelavoix était bon homme au fond, malgré certains airs d'importance qu'il se donnait dans l'occasion. Les paroles du père Glam et cette action d'un homme qu'il avait vu dans un transport de colère l'émurent malgré lui.
c Est-ce que cette demoiselle est vraiment malade î demanda-t-il au gendarme.
— Eh ! oui.... je viens de la voir couchée tout de son long dans son lit, répondit le gendarme ; il n'a fait que me parler d'elle du Clos-Pommier ici, et il y mettait un tel feu que j'ai failli en pleurer.. .. Vous êtes nouveau dans le pays, monsieur Pëlavoîx, ce qui fait que vous ne (connaissez pas le père
Glam, mais il n'y a pas de meilleur père à dix lieues à la ronde.
— C'est qu'il n'y en pas qui ait eu des enfants comme les miens, répondit le père Glam toujours à genoux.
— Gomment se fait-il qu'un si brave homme ait levé le b&ton sur les gens de loi ? dit l'huis-' sier.
— Tenez, reprit le gendarme, je vais vous dire tout. »
Et il lui raconta l'histoire de Fulgence et de sa mort. • On ne sait que ça dans tout le pays,» ditil en finissant.
« Quand j'ai vu qu'on touchait à ses habits, j'ai eu comme un éblouissement, dit alors le père Glam.... Donnez-moi quelques jours, vous m'enverrez en prison après. »
L'huissier n'y tint plus.
« Vous envoyer en prison, mon pauvre homme ! jamais! s'écria-t-il ; je retire ma plainte.... Relevez-vous bien vite et courez vers votre fille. Je suis tout bouleversé, moi.... Ah ! vous pouvez demeurer au Clos-Pommier tant qu'il vous plaira.... ce n'est plus moi qui vous tourmenterai. »
Le père Glam sauta sur ses pieds.
« Je puis m'en aller, bien vrai î dit-il.
—Tout de suite. . . . Et, s'il ne faut qu'un à-compte
pour arranger vos affaires, parbleu ! c'est moi qui le compterai au père Hennebaut.
— Et nous vous y aiderons, monsieur, ajouta le gendarme en plantant son tricorne sur sa tète.... J'ai mon idée, et je cours la mettre à exécution. »
Si le premier mouvement était bon chez M. Pelavoix, le second n'était pas mauvais. Il tira de son bureau une somme ronde et la mit de côté pour la porter au père Hennebaut.
« Si le père Glam est un brave homme, comme il paraît, se dit-il, il me la rendra quelque jour. »
Il fit même plus ; il réunit les pièces de la procédure qui lui avaient été confiées par le père Hennebaut, et se promit de mettre tout en usage pour déterminer son client à se désister de sa poursuite. II espérait d'autant plus y réussir, que l'adjoint ne lui avait pas paru très-animé contre le père.Glam la dernière fois qu'il l'avait vu. Malheureusement les vrais motifs de cette tolérance inaccoutumée échappaient entièrement à M. Pelavoix. Depuis que le vieux garde avait pris la fuite, il importait peu au père Hennebaut de le dépouil-
86 LE GLOS-POMMIER.
1er d'un bien dont il ne pouvait plus jouir et que l'adjoint était assuré de retrouver toujours. Les gendarmes mis aux trousses du père Glam, il n'était plus besoin de recors. Bien plus même, en laissant à Catherine la faculté de rester au Clos- Pommier, le père Hennebaut agissait comme le chasseur, qui laisse un oiseau en cage pour ramener les fugitifs.
Cette marche savante, qui donnait au père Hennebaut les apparences de la douceur, bien arrêtée, Pacôme se proposait, aussitôt que le père Glam serait tombé au pouvoir des gendarmes, d'agir auprès de Catherine et de lui promettre le désistement de l'huissier au cas où elle consentirait à l'épouser. On a vu comment ce beau plan avait manqué, grâce à la sensibilité de l'huissier ; et c'était une chose, on en conviendra, à laquelle le père Hennebaut ne pouvait pas s'attendre.
Il était à table quand M. Pelavoix vint lui apporter un petit sac d'écus de la part du père Glam. Le père Hennebaut ouvrit de grands yeux ; sa fourchette resta suspendue en l'air. Il n'en croyait pas ce qu'il voyait.
« Où diable le pauvre homme a-t-il pu se procurer cette somme ? » dit-il en dénouant les cordons du sac.
Pacôme pensa que quelqu'un des parents que le
père Glam avait obligés autrefois s'était décidé à lui venir en aide.
< Voilà une affaire en bon chemin, dit-Il d'un air doucereux, et certes nous lui laisserons bien quelque temps pour payer le reste ; la vôtre sera plus difficile à arranger.... Il a dû coucher en prison cette nuit, cet enragé de père Glam ?
— Point, messieurs, il a couché au Clos-Pommier, » dit M. Pelavoix, qui conta aux Hennebaut comment il avait relâché le père Glam, et comment il avait écrit sur l'heure au parquet de Gaen pour retirer sa plainte.
Pacôme et le père Hennebaut se regardèrent.
De bon cœur le fils eût étranglé l'huissier. Il ne fallait plus à présent penser à faire céder le père Glam. Pacôme frappa du poing sur la table.
« Alors, dit-il, les poursuites vont recommencer.
— Hein ! dit M. Pelavoix tout surpris.
— Et ne perdez pas une minute.... S'il a de l'argent, qu'il payé; sinon, il faut que le Glos-Pommier soit vendu sous trois jours. »
L'huissier fut saisi d'un mouvement d'indignation.
« Mais, dit-il, tout à l'heure vous consentiez à lui donner du temps.
—Tout à l'heure, c'était tout à l'heure; à présent, c'est à présent, s'écria Pacôme, dont les yeux
88 LE GLOS-POMMIËR.
gris avaient l'éclat et la dureté de Facier.... Allez, vous dis-je, et n'épargnez pas les frais ! »
M. Pelavoix se leva. « Ma foi , dit-il, j'y perdrai peut-être votre clientèle, mais il ne sera pas dit que j'aurai contribué à mettre ce pauvre homme sur la paille. »
On se sépara là-dessus, et cinq minutes après on pouvait voir Pacôme courant au grand galop dans la directioii deLisieux, où il était sûr de trou-
ver un collègue de M. Pelavoix. Il tenait à la main le dossier de la procédure.
Pendant que ces choses se passaient à Varaville, le gendarme qui avait arrêté le père Glam communiquait à son brigadier le beau projet dont il avait conçu l'idée chez M. Pelavoix. Le brigadier l'adopta avec empressement, autorisa ses hommes à faire abandon de trois jours de paye en faveur du pauvre garde, souscrivit lui-même pour une somme égale, et donna permission à l'inventeur de promener cette liste dans le canton.
Le juge de paix, le percepteur, le receveur municipal, souscrivirent. Les maires de Troarn, de Dozullé, de Dives, de Gabourg, de Beuzeval, donnèrent quelque chose, les principaux fermiers aussi; malheureusement la saison était trop avancée pour qu'on trouvât rien dans les châteaux, dont les propriétaires étaient partis. Au bout de
quarante-huit heures cependant, un petit sac était plein de pièces blanches et de menue monnaie , parmi lesquelles brillaient d'un éclat séduisant quelques beaux louis d'or.
Le gendarme, tout joyeux, ^e présenta chez le père Glam, qui ne bougeait pas de la chambre de Catherine. La gène commençait durement à se.
faire sentir dans le ménage. Catherine ne travaillait plus, et ses petites épargnes, qu'elle énonomisait avec grand soin, s'en allaient pièce à pièce ; elle ne souffrait pas qu'on prit rien à crédit, et l'inquiétude où elle vivait l'empêchait de guérir aussi promptement qu'elle l'aurait désiré. A la vue de la sacoche que le gendarme posa sur la table d'un air ravi, le père Glam eut la même pensée que Pacôme.
« Est-ce ma cousine Bonnier ou le père Giraud qui m'envoie cet argent? dit-il.
— Non pas, c'est tout le monde ! » répondit le gendarme, qui, n'y voyant pas de mal, raconta ce qu'il avait fait et comment on avait répondu à sa requête partout où il s'était présenté.
La figure hâlée du père Glam rougit jusqu'aux yeux, c Mais c'est une aumône ! dit-il.
— Ça? reprit 'le gendarme ébahi; ça prouve seulement qu'on vous estime et qu'on vous aime.»
'La main du père Glam restait sur le sac. Tout à coup il le repoussa.
« Tant pis, reprit-il, je n'ai rien demandé, je ne veux rien. »
Une expression de chagrin se peignit sur le visage du soldat.
€ Ce n'est pas de la fierté, père Glam, dit-il, c'est du mauvais orgueil.... Si vous ne voulez pas de cet argent qu'on vous a donné de bon cœur, jetez-le par la fenêtre.... moi, je ne m'en charge plus.
— Vous avez raison , répondit le père Glam en revenant sur son premier mouvement.... merci de m'avoir fait sentir que je n'ai pas le droit de refuser quand la petite est malade.... elle aura du bouillon tous les jours. »
Le soir même, le père Glam, Simon et le gendarme , dînèrent de compagnie. On but au rétablissemeiU de Catherine ; un peu.de gaieté parut autour de la modeste table.
« Ah ! dit Simon, il y avait longtemps que je iTavais ri!... Les beaux jours vont revenir peutêtre. »
Cette bonne soirée fit plus pour la guéri son de Catherine que toutes les tisanes qu'elle buvait. Dès le lendemain, elle se sentait soulagée et en état de reprendre son coussinet de soie verte et ses
petites bobines; mais» dès le lendemain aussi» le papier timbré rentrait dans la maison. L'huissier auquel Pacôme s'était adressé menait rondement les afifoires.
Le rayon d'espoir que Tintervention de M. Pelavoix avait fait briller aux yeux du père Glam fut bientôt évanoui. Celte conviction que le Clos- Pommier» où la famille vivait depuis tant d'années» était perdu, Simon et Catherine la partageaient.
« Il faudrait un miracle pour le sauver, et il n'y en a plus ! » disait Jean.
Catherine s'était remise à l'ouvrage avec une ardeur où l'on sentait comme la fièvre ; mais ce qu'elle gagnait n'aurait pas suffi en deux ans à payer le père Hennebaut. Jean la prit à part :
« Le père Glam a beau dire, il est facile de voir que la pensée d'être mis hors de chez lui le mine sourdement, dit-il ; notre première résolution est la meilleure, la seule bonne même. Cependant j'ai une dernière ressource dont je veux user. Je vais de ce pas à Honfleur chez un parrain qui est fort avare, mais qui a quelque amitié pour moi? Je lui ferai part de mon projet de reprendre du service en mer ; peut-être m'avancera-t-il quelque argent. Si j'en obtiens, je reviendrai et vous l'apporterai ; s'il me renvoie, eh bien ! vous irez chez le père Hennebaut. Une fille se doit à son père.
92 LE GLOS-POHMIER.
— Allez, dit Catherine, vous avez un bon cœur, et Dieu vous bénira. »
Le clos n'était pas vendu quand Jean revint d'Honfleur. Il avait la mine radieuse.
« Ah ! dit-il, je n'ai pas perdu ma journée. Le parrain a paru charmé de mon idée, je pars donc ; à mon retour, il me fera patron d'un gros bateau de pêche qu'on est en train de construire pour lui. De plus, il me confiera une petite pacotille, si mon premier voyage me mène aux îles, et en attendant il m'a glissé ce rouleau de pièces blanches dans la main. C'est le gain d'un procès qui l'a rendu si généreux. »
Jean posa le rouleau sur la table.
« Pesez, père Glam, reprit-il, il est lourd. Avec ça et ce que le gendarme vous a remis, on pourra faire patienter le père Hennebaut. Vous ne vous défendez pas, et c'est un tort.... Je suis sûr qu'avec quelques écus dépensés à propos, on trouverait à Caen.ou à Lisieux un homme d'affaires qui vous ferait gagner du temps. On n'est pas si pauvre, grâce à Dieu ! quand on a ce rouleau et le sac de l'autre jour. »
Parlant ainsi, Jean ouvrit le tiroir dans lequel le père Glam serrait son argent. Il était vide ; il regarda au fond du tiroir, le sac n'y était plus.
« Vous a-t-on volé, père Glam? » s*écria-t-il.
LE GLOS-POMHIER. 93
• Le vieu7[ garde frappait contre le rebord de la table avec le manche de son couteau. Son air embarrassé fut remarqué par Catherine.
« Si vous en avez disposé, mon père, il faut le dire ; cet argent était à vous, dit-elle.
— Je vais tout vous raconter ; tu me gronderas après si tu veux, petite, répondit le pauvre homme d'un air chagrin. C'est hier que la chose s'est passée. Tu étais en course, moi je pensais à nos tristes affaires. Voilà tout à coup que le père Doisy entre ; sa figure me fit peur. « Ah !» me ditil, ■ il m'arrive un grand malheur ; le coup de vent « qu'il a fait cette nuit a emporté mes filets.... U « n'y a plus un petit écu à la maison ; c'est la « vieille qui va pleurer, quand elle saura tout ! » Là-dessus le vieux s'est jeté sur une chaise, sa tête entre les mains. Il faisait mal à voir. Bien sûr il y a un sort sur cette maison ! . . . Vous savez en outre
. comment le père Doisy et sa femme ont caché la caisse de Pulgence dans leur logis et m'ont hébergé du meilleur de leur cœur pendant huit jours ; ils voulaient me donner leur lit. « Çà ! « voyons ! ai-je répondu à mon vieux, qu'allez-vous « faire?— Est-ce qu'on sait?m'a-t-il dit; oh vivra « à la grâce de Dieu. » Il avait la figure comme un mort; moi, ça m'avait remué les entrailles....
, Tout à coup je me suis souvenu de l'argent que
le gendarme avait laissé là. J'ai ouvert le tiroir comme poussé par un ressort. « Prenez ! » lui aije dit. n fallait voir son visage : c'était comme si je l'avais tiré du tombeau. Le pauvre vieux, qui n'avait pas eu une larme dans son malheur, pleurait de joie. Il a tout emporté, et voilà pourquoi il n'y a plus rien.
— Vous avez bien fait, mon père ; ce pauvre vieux Doisy est encore plus malheureux que nous,» répondit Catherine.
On se mit à table pour dîner. Personne n'avait faim. Catherine et Simon échangaient des regards fiirtifs. Une sorte de tristesse se glissait entre ces trois convives unis par tant de liens. Ils avaient comme le pressentiment d'un malheur.
Tout à coup le père Glam, qui ne disait plus rien depuis sa confession, se leva et se frappant le front avec violence :
c Ah ! je vois bien que j'ai eu tort ! dit-il. J'aurais pu disposer de cet argent si j'avais été seul; mais j'ai une fille, et voilà ce que j'oublie trop souvent.... Tai agi toute ma vie comme un mauvais père, comme un malhonnête homme. »
Catherine se leva tout effrayée. « Ah I mon père, que dites vous là î s'écria-t-elle.
— Je dis ce qui est ! reprit le père Glam, dont le visage exprimait tous les bouleversements de la
LE GLOS-POMHIER. 95
tendresse aux prises avec les remords. Est-ce que j'ai agi en bon père ? ai-je eu seulement la prévoyance de Toiseau qui porte à ses petits le moucheron qu'il a trouvé î Non ! j'ai tout gaspillé, tout perdu. Et te voilà malheureuse à cause de moi! Ah ! c'est à'croire que j'ai le cœur mauvais! »
Il se cacha le visage entre ses mains ; sa rude poitrine était soulevée par des sanglots. Jamais Catherine ne l'avait vu dans un pareil état depuis la mort de Fulgence. Elle se jeta au cou de son père et l'embrassa avec passion.
« Si vous ne voulez pas me faire mourir de chagrin, dit-elle, taisez-vous; parler ainsi, c'est offenser Dieu.
— Ah! je sais que tu es une brave fille, reprit, le pèreGJam, qui laissa voir son visage tout trempé de larmes, et c'est pour cela que je m'en veux. Mais, va, je me punirai.... c'est dur de tendre la main à mon âge quand on ne l'a jamais fait.... Eh bien, j'irai à Mézidon pas plus tard que cette nuit; je frapperai à la porte de ton oncle, M. Donavieu, et, s'il a quelque chose dans le cœur, il s'attendrira. »
Rien ne put empêcher le père Glam de mettre son projet à exécution sur-le-champ. Il prit un gros caban de laine, un bâton et sortit. Une minute après, on ne le voyait plus.
Quand ils furent seuls , Catherine et Simon se regardèrent. .
c Quel est ce M. Donavieu dont parle votre père? dit Simon ; c*est la première fois que j'apprends que vous avez un oncle à Mézidon.
— C'est un marchand grènetier fort riche , répondit Catherine; mon père Ta ohiigé autrefois , c'est pour cela qu'il n'en parle jamais.
— Y a-t-il quelque chose à espérer de ce côté-là ? »
' Catherine secoua la tète. Simon prit un bout de bois et tisonna le feu.
« Tenez, Catherine, reprit-il , ce qu'il y a de plus simple est encore ce que nous avons trouvé. ^ Votre père a beau dire que , par amitié pour moi et par respect pour la mémoire de Fulgence, il ne veut pas de votre mariage avec Pacôme, votre devoir est là ; je ne vois pas d'autre moyen d'en finir. Il aura la paix, et ce pauvre vieux ne sera plus obUgé de courir la nuit comme il le fait à présent.
— J'y étais résignée, répondit Catherine ; c'est lui qui n'a pas voulu.
— Faites-lui voir que vous êtes décidée, il cédera. Au moins on meurt tranquille quand on a fait ce qu'on doit.
— C'est vrai I... Ce qui m'arrête, c'est la crainte
LE CLOS-POMMIKR. 97
de désobéir à mon père et de le chagriner dans ses idées.
— C est pour son bien que vous le faites; il n'y a donc pas à hésiter. Personne ne vous blâmera, et moi j'y consens. C'est un crève-cœur, mais on est un homme. Ainsi, dès demain , faites que Pacôme publie les bans.
— Je le ferai donc, puisque c'est votre volonté.... Une voix me crie que vous avez raison. »
Il y eut un moment de silence. Le pécheur regarda par la fenêtre. La pluie tombait par rafales*
« Gomme il fait noir! dit-il. L'an dernier, par un temps pareil, un coup de vent m'a jeté à la côte avec le lougre que je montais.... Le b&timent a été perdu. Le mois de décembre ne m'est jamais bon. » ,
Catherine ôta de son cou un cordonnet de soie auquel étaient attachés trois petits bijoux d'or, un cœur, une ancre et une croix, que son père lui avait donnés au temps de sa prospérité.
« Portez-les en souvenir de moi , » dit-elle avec un regard plein de tristesse.
Simon passa le cordonnet à son cou. '
« Vous êtes bonne, Catherine , reprit-il ; je sais bien que jamais, où que j*aille, je ne trouverai une. femme pareille à vous. »
Ils comprenaient bien tous deux que c'était la
dS LE GLOS-POHMIER.
dernière soirée qu'ils passaient ensemble. Simon ne voulut pas prolonger l'entretien dans la crainte de s'attendrir. Il se leva brusquement.
« Il se fait tard, dit*-il; il faut que demain, avant le jour, je sois à Honfleur.
— Sitôt l dit Catherine avec un frémissement dont elle ne fut pas maîtresse.
— Eh ! répondit Jean , le plus tôt sera le mieux. >>
Elle lui tendit la main ; il la prit entre les siennes et la serra à la broyer. Ses paupières étaient gonflées. Tout à coup il sauta sur la porte, la poussa et disparut.
Catherine Técouta s'en aller ; pendant quelques minutes elle entendit le bruit de ses pas sur le chemin de Cabourg. Puis le vent emporta le son. Elle se sentit alors seule, et un grand chagrin la prit. Cette séparation nouvelle lui était plus douloureuse que la première; c'était comme une plaie qu'on déchire au moment où elle allait être cicatrisée.
H Adieu mon bonheur I 9 murmura-t-elle.
Elle était comme alïaissée près de la table , les bras pendants, regardant la chaise où tou,t à l'heure encore Simon était assis.
Quand elle vit que les larmes la gagnaient, elle fit un effort sur elle-même et se mit à tout ranger
Ifi GLOà-PÛMllIER. «9
dans la maison. Elle s'était si bienpliée au travail, que ce n'était plus une fatigue pourelle. Le mouvement apaisa sa peine. Elle se coucha et put dormirun peu; mais, chaque fois qu'elle se réveillait, elle sanglotait.
Le père Olam arriva de Mézidon Vers taidi. Catherine vit bien à son air qu'il n'avait rien obtenu. « Que vous a-t-il réponduî demanda-t-elle.
— Il m'a dit que le commerce n'allait pas bien, et que d'ailleurs tous ses fonds étaient employés.... puis il m'a rappelé qu'il m'avait rendu la somme que jadis je lui avais prêtée. Ça, je le savais. Il a fini par me dire que j'avais tort d'obliger les gens et que c'était un moyen de faire des ingrats. Làdessus j'ai pris mon chapeau pour m'en aller ; puis j'ai pensé à toi.... Il a ajouté tout de suite qu'il pourrait peut-être te trouver une place de servante à Mézidon. »
Catherine s'approcha de son père , auquel elle avait servi à déjeuner et qui ne mangeait pas ; il avait un air d'accablement qui la navrait.
« J'ai une grâce à vous demander, dit-elle.
— Toi, petite?
— Donnez -moi la permission d'épouser Pacôme. »
A ce nom, le père Glam sauta sur sa chaise.
Catherine lui saisit la main.
iOO LE GLOS-POMMIER.
c Je VOUS en supplie ! répéta- t-elle.
— Et Simon? demanda le père Olam.
— Il est parti. »
Le père Glam laissa tomber sa tète sur sa poitrine.
« Fais ce que tu voudras , dit-il ; mais si c'est pour moi , tu as tort : toi mariée , je ne resterai pas au Glos-Pommier. »
vu
Le consentement de son père arraché, Catherine n*en désirait pas davantage. Elle espérait bien, plus tard • l'amener à d'autres idées. Pour ne pas lui donner le temps de revenir sur celte parole, elle se dirigea sur-le-champ vers la maison du père Hennebaut. Cette fois elle marchait fort vile, comme une personne pressée d'en flnir.
Pacôme était au logis, assis devant une table, débattant les conditions d'un marché à la façon normande, le verre à la main. Il aperçut Catherine à travers la vitre, et laissa tomber son verre plus lourdement sur la table. Un valet de ferme lui dit que quelqu'un le demandait. Son premier mouvement fut de se lever, puis il se rassit.
* Qu'on attende, répondit -ri sans tourner la tête.
— Mais c'est mamzelle Catherine , répliqua le valet.
102 LE GLOS>POMHIER.
— Eh bien ! j'ai dit qu'on attende I reprit-il. Laisse-nous. »•
Et il prit la bouteille pour remplir le verre ; seulement le goulot tremblait dans sa main et frappait le bord du verre à petits coups.
Catherine s'assit sur un banc. Ce Servais, dont Pacôme avait parlé une fois, était là par hasard. C'était un garçon de Varaville qui avait une assez vilaine réputation. Il était jardinier de son état et braconnier de profession , avec un peu de bien qui l'aidait à fhirelebeau. Servais chercha à nouer conversation avec la flUe du père Glam. Elle s'enveloppa de sa mante et détourna la tête.
<i Bon ! niurmura Servais, elle fait sa mijaurée, on s'en souviendra, »
Pacôme resta plus d'une demi-heure à table. Il voyait Catherine par-dessus l'épaule de son interlocuteur et n'entendait pas bien ce qu'on lui di* sait. Quand le marché fut conclu, il s'approcha d'elle-
ç Qu'est-ce qu'il y a pour votre service , mamzelle? » dit-il.
Catherine étouffait; cependant elle trouva le moyen de répondre que , s'il voulait se présenter chez le père Glam, il aurait son consentement à leur mariage.
Servais, qui n*avait pas bougé, sourit.
LE GLOS-POMMIER. 103
c Eh ! il y a mis le temps! » diUI à demi-voix.
Le rouge monta au visage de Pacôme.
«Oui-da! réplîqua-t*il ; qu'il me l'apporte donc ce consentement ! Il a fait l'insulte , qu'il fasse la réparation* t^
Catherine se leva toute droite.
« Vous êtes dur aux pauvres gens, » dit-elle ; et sans ajouter une parole elle se retira lentement.
Pacôme fit un pas vers elle; mais, comme Ser* vais le regardait, il s'arrêta.
c Est-ce que vraiment vous l'épouseriez, celte pauvresse qui se donne et se reprend avec de si grands airs? dit-il; ce serait beaucoup de bonté, après la sottise que le père vous a faite.
— Moi ! dit Pacôme, dont l'orgueil venait de se révolter; oh! que nenni! D'abord, si le père Glam vient, je la refuserai; après quoi, si elle veut causer avec moi à la brune, on verra à s^arranger. »
Servais se mit h rire d'un gros rire. Pacôme avait envie de lui couper la ligure à coups de fouet.
c Çà I que je t'y reprenne à braconner, s'écriat-il brusquement et le visage en feu, et tu auras de mes nouvelles ! »
Il donna violemment un coup de pied à une clô^ ture et laissa là Servais.
Quand elle arriva au Clos-Pommier, Calherine avait le visage si décomposé que le père Glam eut tojit de suite la pensée qu'elle avait vu Pacôme*
« Tu as été à Varaville? » dit-il.
Catherine lui raconta le résultat de sa visite. Le père Glam enfonça son bonnet sur ses yeux.
« Moi, chez les Hennebaut.... et pour te vendre encore..., jamais I » s'écria t*il.
Le père Glam prit sa fille par la main et Fentraîna chez la mère Doisy.
« Si je voyais les gens de justice, disait-il, bien sûr il arriverait un malheur. *
n marchait tout droit devant lui sans retourner la tète.
« Ne te désespère pas, petite, reprenait-il; j*ai appris hier que du côté de Lisieux il y a un château où Ton a besoin d*un garde , nous irons voir.... »•
II s'y rendit en effet , mais la place était donnée.
Pendant plusieurs jours il battit le pays, cherchant un emploi. Catherine faisait de la dentelle. Au bout de la semaine, le vieux garde n'avait rien trouvé. Son désespoir ne saurait se peindre ; comme un vieil arbre qui a subi l'assaut de cent orages et qu'un dernier coup de vent fait craquer,
LE CLOS-POMMlËR. 405
il plia sous cette nouvelle épreuve* « Le sort est contre moi »» répétait-il sans cesse. Cet homme, qui toute sa vie avait donné sans compter, sans même se souvenir^ se troublait à la pensée de devoir quelque argent. Il se mit à travailler la terre et à raccommoder des filets, traînant son pauvre corps partout, de la mer à la campagne, et cherchant de Fo^ivrage. Si sa fille ne Ten avait em-* péché, il n'aurait pris de repos ni jour ni nuit.
Sur ces entrefaites , un matin que Pacôme allait aux herhages , il rencontra Servais qui passait , cachant un lièvre sous sa blouse.
« Hé, Pacôme! savez- vous la nouvelle? dit-il.
— Quelle nouvelle ? répondit Pacôme.
— Si la fille du père Glam ne vous a pas encore donné de rendez-vous , m'est avis que vous vous dépéchiez. Le parrain de Simon est mort à Hon* fleur subitement. On a ouvert le testament. C'est Jean qui a tout.
— Jean Simon !
— Il s'agit de quinze ou vingt mille francs pour le moins , en beaux écus, sans compter un grand bateau et un champ. Yoilà Jean riche comme un seigneur. ,
— Et où est-il, Jean ?
— Pardine l il n'est pas à Honfleur, puisqu'il n'est pas ici. Il est en mer. Le notaire lui a écrit
en adressant sa lettre au port d'arrivée. Sa lettre reçue ^ il partira comme une mouette , et vous pouvez gager que le Clos-Pommier sera racheté et qu'il épousera Catherine.
•«• Qu'il l'épouse, » répondit Pacôme.
Son accent avait une expression si singulière, que Servais jugea prudent de ne pas rester là. Pacôme avait dans les yeux quelque chose de la bête fauve. Une rage incroyable s'était allumée en lui à la pensée que tout ce qu'il avait fait devenait inutile par le ]i:etour de Jean. Que lui servait à présent d'avoir le Clos-Pommier ? La passion réveillée en sursaut l'emportait dans son cœur et faisait taire les conseils de la vanité blessée. Il chercha si aucun moyen ne lui restait de l'emporter sur son rival,
«Hais Jean est loin.... le père Glam ne sait rien encore! » pensa-t-il, illuminé par une idée subite.
Il jeta son fouet , mit une blouse neuve , un chapeau , et courut par le plus droit à la maison du père Doisy. Le père Glam était sur la porte , sa tète dans les mains , ne remuant pas ; sa fille , assise près de lui, travaillait au âoleil*
f Père Glam, dit Pacôme , je viens me confesser à vous ; j'ai eu tort..... Il ne faut pas m'en vouloir; c'est l'envie que j'avais d'épouser Catherine qui m'a fait mal agir. Pardonnez-moi donc. ... et rentrez au Oos-Pommier. »
LE CLOS-POMSIIER. 107
Le père Glam, qui avait cliangé de visage & la vue de Pacôme , demeura tout surpris. Il avait peine à en croire .le témoignage de ses oreilles. Les bobines restaient oisives aux mains de Catherine.
« £st*ce bien vous qui parlez? dit le garde.
*— Ça vous étonne, père Glara, je le comprends; mais le remords m*a pris celte nuit.... c'est pour ça que je suis venu. Le Clos-Pommier sera toujours à vous.... que Catherine consente ou non à m'épouser. »
Le front du père Glam se plissa légèrement.
« Je vous en fais^ encore la demande , reprit Pacôme ; la colère m'avait égaré l'autre jour quand j'ai répondu.... Il dépend de vous de me rendre bien heureux.
— Gela regarde Catherine ; elle est majeure , » répondit le père Glam.
Catherine devint toute pâle.
« Je TOUS remercie , Pacôme , vous avez bien
agi. »
Elle se leva et mit sa main dans celle de Pacôme.
« Enfin ! > murmura le fermier, dont les yeux gris étincelèrent d'une joie orgueilleuse.
Pacôme fit si bien que le mariage eut lieu trois semailles après. Il craignait toujours que Simon n'arrivât avant qu'il eût conduit Catherine à l'église.
10S LE GLOS-POHMIER.
Le jour des noces, la vanité des Hennebaut remporta sur leur avarice. Toutes leurs connaissances de Varaville et des environs trouvèrent à dtner chez eux. Des barriques de cidre étaient dans le clos, ouvertes pour tout le inonde. Catherine avait une robe blanche en soie qu'on avait fait venir de Gaen et une croix de diamants qui fit Tadmiration du pays. Dix musiciens ne cessèrent pas de jouer de leurs instruments; on soupa et Ton dansa toute la nuit. Il y avait du vin à profusion pour la table des gros fermiers et des notables de l'endroit ; les filles trouvèrent des nœuds de rubans sur leur assiette; des paniers remplis de gâteaux et de brioches circulaient partout. Des centaines de coups de fusil avaient éclaté sur le passage des époux. Pacôme avait donné une chasuble neuve au curé qui célébra la messe. Rien ne lui paraissait trop cher. Catherine reçut les compliments de l'assistance avec une simplicité grave, où la tristesse perçait qvielqueCois. Deux fois elle regarda du côté de la mer avec un grand soupir. Le père Glam , qui avait paru à la mairie et l'église , se violenta pour rester pendant la fête. Depuis la parole donnée par sa fille, un chagrin noir le consumait. Il réprouvait bien plus encore qu'il ne le laissait voir. Grâce à l'intervention du père Hennebaut f on lui avait rendu sa plaque de garde.
G*était le seul moment de joie qu'il eût goûté ; mais la protection à laquelle il le devait le lui gâtait en partie. II voulut boire pour s'étourdir. Le premier verre lui resla à la gorge. Il se retira de bonne heure ; comme il passait devant le Clos- Pommier éclairé par une lune froide , il s'arrêta. On avait arraché l'affiche collée contre la porte. Quelques lambeaux de papier jaune frissonnaient encore au vent.
c Ah ! pauvre Fulgence ! pauvre Simon! » dit-il; et, quoiqu'il eût la clef dans sa poche, il passa.
Le lendemain , Catherine se dépouilla de ses riches vêtements et de ses bijoux. Elle serra le tout dans une armoire et ne les remit plus. Gomme son mari insistait , le dimanche suivant , pour qu^elle s'en parât, elle refusa.
< Je ne vous ai point apporté de dot, dit-elle ; il n'est pas juste que je mette de si beaux ajuste* ments. »
Rien ne put la décider à revenir sur cette résolution, et jamais elle n'ouvrit ses tiroirs, qui étaient tout pleins de fichus, de robes et de bonnets que Pacôme avait achetés pour elle à la ville. .
« Ne la contrarie p& , disait le père Hennebaut à Pacôme qui la pressait de s'en servir; rien ne s'usera de cette façon, et un jour tout sera neuf. »
Ce que Pacôme lui avait dit de l'économie et de
ilO LE GLOS-POMAIIER.
Tordre de Catherine se vérifiait. Toute chose était à 8a place , tout reluisait dans la maison, et le travail s*y faisait avec promptitude et régularité, Pacôme regardait son père d*un air fier.
« HeinI disait-il alors, ne nous rapporterat*elle pas bien quinze cents ou deux mille livres par an, grâce à cette surveillance active ?
— Oui, oui, répondait le père Hennebaut; mais un peu d'argent comptant n'eût pas mal fait.-^
Maître de Catherine , Pacôme s'efforçait de la conquérir. Il redoutait le choc que produirait le retour de Jean , et par mille attentions il voulait gagner un cœur où il ne se sentait pas encore. Catherine se résignait à ces attentions plus qu'elle ne les acceptait; Pacôme ne se décourageait pas. Quelquefois seulement l'irritation succédait à la tendresse ; sa nature violente reprenait le dessus , et il rudoyait sa femme. Dans ces occasions , elle ne se plaignait pas plus qu'elle ne le remerciait lorsqu'il était affectueux et bon. On aurait pu croire que Catherine s'était tracé une ligne de conduite; elle n'y pensait cependant pas. Elle agissait ainsi parce qu'il lui était impossible d'agir autrement. Elle ne sentaif plus son cœur. A présent qu'elle était mariée, elle voyait clairement l'étendue du sacrifice qu'elle avait fait à sa conscience. Hors du devoir absolu et scrupuleux , il
LE GLOS-POMHIER. iii
n*y avait place pour rien dans sa vie. Le père Hennebaut, qui la voyait debout dès Taurore, toujours l'aiguille ou la bobine à la main, vigilante et Tœil i tout, ne savait pas ce qu'on pouvait avoir à lui reprocher; mais Pacôme, qui l'adorait, trouvait dans cette égalité d'humeur et cette froide régularité mille sujets décolère.
c Tu la tourmentes trop ! » disait quelquefois le père.*
Le fils frappait du pied.
« Ah ! répondait-il , je ne croyais pas l'aimer comme je l'aime ! »
Le souvenir de Jean était entre Catherine et lui comme un mur d'airain. Pacôme le sentait , et sa haine contre le pécheur en était augmentée. Ga-* therine , de son côté , vivait dans une contrainte qui altérait sa santé. Les belles couleurs de son teint s'étaient effacées ; elle dépérissait lentement. Quant au père Glam, il continuait à ne pas habiter le Clos-Pommier, qui restait fermé, et se montrait rarement à la métairie des Hennebaut. Jamais il n'avait fait de si longues et de si fréquentes tournées ; mais il ne parlait à personne et faisait de grands circuits pour éviter de traverser le village. Il était poursuivi de cette pensée que, s'il avait mis un peu moins de prodigahté dans sa conduite, Catherine et Simon seraient heureux.
112 LE GLOS-POMIIIER.
«Ah! disait-îl, c'est ma folîe qui atout |)erdu. »
Lui, qui n'avait jamais regardé à l'argent, mettait sou sur sou les petits gains que lui rapportaient les rudes travaux auxquels il se livrait. Le matin il allait à la pèche ; le soir il cultivait la terre ou s'employait comme calfat. Il vivait des moules qu'il ramassait le long des rochers et de quelques oiseaux de mer qu'il tuait. Son ambition était de rembourser aux Hennebaut tout ce qu'il leur devait. Le poids de cette dette l'écrasait bien plus encore depuis qu'il était leur parent.
La lettre que le notaire avait écrite à Simon pour lui faire part de l'héritage que lui laissait son parrain trouva le pécheur dans un port de la mer Baltique. La joie de Simon ne peut se dépeindre. Il obtint du capitaine la permission de quitter le navire, et prit le plus court pour rentrer en France. Il n'était pas encore à Yara ville qu'il savait la nouvelle du mariage de Catherine. Ce fut un coup de foudre pour lui, bien qu'il eût le pressentiment de ce malheur.
« Ah ! elle m'a trop vite obéi, dit-il. » Ce fut le seul cri de cet égoisrae du cœur dont les natures les plus dévouées ne peuvent se défendre. Le premier soin de Simon fut d'aller chez le père Doisy, où on lui avait dit que le père Glam s'était retiré. Le vieux garde fit un bond de joie en voyant
LE CLOS-POMUIKR. 113
son fils d*adop(ion cl le serra dans ses bras, c Ali ! pourquoi a-t-elle épousé Pacôme? s'écria-t-îl.
— Ne lui reprochez rien, c'est moi qui l'ai voulu, » répliqua Simon,
Il demanda ensuite au père Glam de lui permettre de payer aux Hennebaut cette dette, cause première de tant de malheurs.
« De cette manière vous pourrez jouir du Clos-Pommier sans remords, » dit-il.
Le père Glam y consentit sur-le-champ. De la part de Simon il acceptait tout, comme il lui aurait tout donné. Sa simplicité de cœur le faisait arriver à la plus extrême délicatesse. Mais, en même temps qu'il rentrait en possession légitime de sa chère maison , il déclara à Jean qu'il ne comptait pas y retourner.
M Catherine n'y est plus; qu'y ferais-je? dit-il. Est-ce que je ne devine pas que ton idée est de ne pas rester au pays ? »
Pendant que Simon cherchait une chaumière propre et commode pour y installer le père Glam, Catherine et Pacôme avaient appris son arrivée. A cette nouvelle, Pacôme changea de couleur; il regarda sa femme : elle paraissait très-émue. Un mouvement de colère le saisit.
c Le voilà riche, dit-il ; Jean ne manquera pas de femmes à présent. »
Catherine ne répondit pas.
« Est-ce que tu n'iras pas lui faire compliment de sa nouvelle fortune? reprit Pacôme avec une âpre ironie.
— Je le verrai certainement, répliqua-t-ellc alors; mais ce ne sera pas pour ce motif.
— Tu le verras, Simon! s'écria Pacôme.
— Et pourquoi ne le verrais-je pas î II a été comme mon frère, il a toujours été bon pour nous. . . Si je ne le voyais pas, il serait en droit de m'accuser d'ingratitude. »
Pacôme avait la main appuyée sur le dossier d'une chaise ; il la souleva de terre violemment et la brisa en morceaux.
« Tu n'iras pas! » s'écria-t-il.
Catherine le regarda froidement.
« Si vous avez quelque chose à me reprocher, reprit-elle , dites-le«n)oi , je verrai à réparer mes torts; mais quant à m'empéeber de faire ce que ma conscience me commande, n'y comptez pas. »
Le sang-'froid de sa femme exaspéra Pacôme ; sa figure devint livide. On voyait qu il ne se con*naissait plus
c Je te le défends! s*écriart-il la main levée.
— C'est inutile, » répondit Catherine.
La main de Pacôme tomba sur l'épaule de Catherine avec une sauvage brutalité. Puis, la saisis-
sant par le bras, il la secoua rudement et la poussa sur le grand fauteuil du père Hennebaut. Il semblait fou.
Catherine retroussa sa manche, et posant un doigt sur ses chairs meurtries :
« Je voulais lui dire que je n'avais cédé qu'à la contrainte, reprit-elle; il le verra bien à présent. >
Elle sortit lentement ; Pacôme ferma les yeux comme un homme qui a un étourdissement, et tomba atterré sur le fauteuil qu'elle venait de quitter. Lorsque Catherine rentra , il ne lui adressa aucune question. Pacôme se sentait vaincu.
Ainsi que le père Glam l'avait prévu, Simon ne resta pas longtemps à Cabourg. Tout dans le pays lui parlait d'un bonheur qu'il ne pouvait plus es* pérer. La vue de Catherine au bras de Pacôme lui faisait mal. Dans tout ce qui était arrivé pendant son absence fatale, une chose surtout l'étonnait: c'était la démarche faite par Pacôme auprès du père Glam. Un si grand désintéressement n'était pas dans ses habitudes. Servais , qui en voulait aux Hennebaut à cause d'un procès-verbal que Pacôme avait fait -dresser contre lui dans un jour de mauvaise humeur, raconta à Simon à la suite de quel entretien avait eu lieu cette démarche.
« Je comprends tout h présent I » dit Simon.
ii6 LE CLOS-POMMIER.
A celle nouvelle , le chagrin du père Glam eiv devinl plus vif.
M Pourquoi ma fille n'a-t-elle pas tenu bon comme moi? • s'écria-t-il.
Simon lui représenta qu'elle avait agi pour son bien.
« Eh bien ! quoi ! j*aurais souffert ; je ne suis pas né dans du colon, » répliqua brusquement le vieux garde.
Au bout d*un mois de séjour, un malin, Simon annonça au père Glam qu'il allait reprendre la mer.
< Je me suis raisonné, rien n*y a fait, dit-il ; je vais mettre quelques centaines de lieues entre Catherine et moi.... Si je guéris, je reviendrai; si je meurs, tout sera à vous. »
Le père Glam passa le revers de sa main sur ses yeux.
« Si j'avais mes jambes d'autrefois, je te suivrais, répondit-il.... Maintenant je reste au pays.... ça ira tant que ça pourra. »
Le départ de Simon calma la sourde irritatiou dans laquelle vivait Pacôme. Il respira plus librement. Catherine ne laissa rien paraître à la nouvelle de cette séparation qui pouvait être éternelle. On remarqua seulement qu'elle resta plus longtemps en prière à l'église, où elle se rendait près-
que tous les jours. Débarrassé de la crainte qui le tourmentait 9 Pacôme se montra plus affable, et, comme aux premiers jours de son mariage, il entoura sa femme de soins et de prévenances où perçait à la fois une sorte de timidité et un levain de colère dont il contenait àgrand'peine les bouillonnements. Accoutumé à tout voir céder devant lui, il ne comprenait pas la longue résistance qu*ii rencontrait dans le cœur de celle qu'il avait choi« sie. Qu*avait donc ce Jean Simon qu'il n'eût pas ? Qu'elle Teût aimé un jour quand elle était libre, cela se concevait; mais qu'elle ne fût pas heureuse, à présent que, femme de Pacôme et maitresse de la plus belle ferme de l'endroit, elle pouvait comparer , voUà ce qui le remplissait d'étonnement et, par intervalles, d'une rage qui partait en fusées. Le même calme et la même patience, la même douceur et la même fermeté l'accueillirent dans cette nouvelle tentative où son cœur et son orgueil étaient intéressés au même degré. Mais , par un singulier travail intérieiûr dont l'influence se devine -plus qu'elle ne s'explique ^ à mesure qu'il reconnaissait l'inutilité de ses efforts, son amour allait en augmentant et son orgueil diminuait. Le désespoir l'emportait sur sa colère. .
Un jour qu'ils étaient seuls devant quelques ti-
lis * LE CLOS-PÛMMIËR.
sons à detni consumés, tristes et silencieux tous deux, Pacôme prit la main de Catherine. Les yeux de cet homme si dur étaient humides.
« Tu es ma femme et tu es bonne, dit-il; pour* quoi me témoignes*tu tà peu d*amitié ? »
Le cœur de Catherine fut remué. Elle ne lui connaissait pas cet accent plaintif
« Je fais ce que jô peux, dit-elle; vous ai-j6 niianqué en quelque chose t »
PacOme àecoua la tête.
5 Je n'ai point de reproche à te faire» sinon que tu ne m'aimes pasu.. C'est mon chagrin de tous les jours. »
Catherine ne savait pas mentir ; elle détourna les yeux sans répondre.
« Tu sais bien cependant comment je me suis rendu auprès de ton père , reprit-il ; j*ai confessé mes torts et les ai rachetés du mieux que j'ai pu. »
Cette fois^ Catherine tressaillit comme un blessé dont on vient de toucher la plaie.
« Ne parlez pas de cela j dit-elle ; il y a des choses sur lesquelles il vaut mieux ne pas revenir. »
Pacôme devina d'un regard qu'elle savait tout.
Pacôme eut un moment de colère folle. Il se leva, les deux bras en l'air ; mais il rencontra les
LE GLOS-POHMIEH. * 119
yeux de sa femme qui le regardait tranquillement.
•c Croyez- vous que ça me fasse peur de mourir? dit-elle ; à présent mon père a du pain. »
Toute la colère de Pacôme tomba ; il s'affaissa sur sa chaise comme un corps inerte.
« Ah! si j*ai mal fait, vous êtes bien vengée, > dit-il.
Depuis le dépari de Simon, le père Giam Tirait dans une solitude profonde ; le soir, il allumait sa pîpe et s'enfermait avec la caisse, d*où lentement et un à un il tirait les yètements de Fulgence. Sa seule compagnie était le pauvre ménage Doisy, qu'il visitait quelquefois. Il ne voyait plus Catherine. Ce vieux garde, qu'on avait connu si bon et si communicatif, était comme un loup blessé. Pour ne pas rencontrer sa fille, il partait de grand matin et ne rentrait qu'à la nuit close. Il déjeunait au pied d'une haie, d'un morceau de pain, et dînait çà et là. Mais , quand par hasard il surprenait des enfants pillant un pommier, il avait gfand soin de siffler pour leur donner le temps dé fuir.
Catherine était allée vingt fois à la cabane du père Glam sans le trouver jamais. Unep élite fille, qu'il avait prise par charité et pour lui faire gagner
122 LE GLOS-POMHIER.
quelques sous, lui répondait invariablement que le garde était sorti pour alleV aux champs. Elle se douta qu'il la fuyait. Ce lui fut un coup bien dur. Sa conscience lui criait bien haut qu'elle ne méritait pas un pareil traitement. Un soir, elle s'assil derrière un arbre, sur le chemin que le père Glam suivait pour regagner son lit. Dès qu'il fut auprès d'elle, Catherine se leva. Le père Glam, tout ému, a regarda.
< C'est toi I dit-U.
--^ Vous attendiez'-vous à ne plus me voir ? b ^ dit-elle d'une voix suffoquée par les larmes.
Le père Glam ne répondit pas. Il n'était pas moins attendri qu'elle, mais entêté dans son idée.
« Vous êtes cruel, reprit Catherine avec force ; si je ne vous respectais pas tant» je dirais in-iuste.... Simon m'a pardonné, lui; que voulezvous que je devienne entre un mari que je n'aime pas et un père qui ne m'aime plus! »
Ce dernier mot fondit la glace ; le père Glam prit Catherine entre ses bras.
« Ne plus t'aimer l dit-il en l'accablant de baisers ; tu ne le crois pas ?
. — Alors pourquoi me fuyez-vous ?
— Tu as raison, petite. Mais que veux-tu î il me semble toujours entendre la voix de Fulgence qui
LE CLOS-POMMIER. i23
te voulait pour femme à Simon, et je f en voulais d'avoir épousé l'autre. »
Lé père et la fille restèrent longtemps ensemble. Catherine ne pouvait se lasser de le regarder, de lui prendre les mains, de l'embrasser avec une effusion et un élan qui donnaient la mesure de ce profond amour qu'elle lui avait voué. Gomme il revenait toujours sur ce regret de ce qu'elle avait épousé Pacôme , contre lequel son animosité n'avait rien perdu de sa violence :
• n faut me pardonner, dit-elle d'un air soumis ; si je me sui» trompée, ce n'est pas pour moi. »
Il fut convenu que deux fois par semaine Catherine dînerait chez son père, et que deux fois encore elle irait le matin chez lui passer une heure pour visiter ses bardes et prendre soin de son petit ménage. En la quittant, le père Glam ne comprenait pas qu'il eût pu rester aussi longtemps sans là voir. Il lui fit promettre de ne pas manquer de revenir. Il avait mille choses à lui dire.
' c Ah l quelles bonnes soirées nous passerons ! » reprit-il.
Cette entrevue rafratchit le sang de Catherine. Elle rentra chez Pacôme plus légère et mieux pliée à son sort. Pacôme se soumit à l'arrangement qu'eUe avait fait sans trop, de résistance,
lâ(fc LE GLOS-POMMIER.
bien qu'il n'aimât pas que sa femme quittai la métairie. Il s'était accoutumé petit à petit, et presque sans s'en apercevoir, à faire tout ce qu'elle voulait; mais la certitude où il était qu'elle ne partageait en rien l'affection qu'il avait pour elle empoisonnait sa vie. Plus elle se montrait soumise, attentive à remplir tous ses devoirs, bonne à tous et réservée dans sa conduite, plus il avait de chagrin. Quand il était seul, il avait parfois des accès de désespoir; alors il enfonçait ses deux mains crispées dans ses cheveux et sentait des larmes brûlantes couler sur ses joues.
« Ah ! Simon ! Simon ! si tu reviens, j'aurai ta vie ! » s'écriait-il dans des élans de colère folle.
Sur ces entrefaites, le père Hennebaut tomba malade. Ce ne fut d'abord qu'une petite fièvre» puis le mal empira, et, malgré la crainte de la dépense et l'horreur des tisanes qui poursuivaient le bonhomme, il fallut appeler un médecin. Celui-ci prescrivit le repos le plus absolu et des remèdes pour lesquels il laissa une ordonnance, en ajou«tant qu'il reviendrait le lendemain. Le père Hen* nebaut, qui n'avait jamais eu une migraine et prenait sans sourciller dix tasses de café par jour, eut beau jurer, il dût se mettre au lit. Quand \me maladie s'attaque à un corps vigoureux qui n'a jamais chancelé, elle est parfois dangereuse et
prend souvent du premier coup des allures terribles. Trois jours après cette première visite, le père Hennebaut était en péril de mort. Gatherine, qui n'avait pas bougé de la maison, s'installa dès lors à son chevet et veilla sur lui avec une sollicitude que rien ne pouvait rebuter, ni la fatigue de nuits sans sommeil, ni la mauvaise humeur et les colères d*un homme qui avait Thabitude de se lever avec le jour. Pour le mieux soigner, elle renonça à dîner avec ft père Glam, auquel elle ne rendit plus que de courtes visites, pour retourner plus vite auprès du malade. Mais si le père Hennebaut se f&chait souvent, il finissait toujours par obéir à la main patiente qui lui présentait le breuvage ou le ramenait doucement dans son lit. Trois semaines n'étaient pas écoulées, qu'elle avait pris sur le vieux fermier une influence à laquelle il n'essayait plus d'échapper. Un soir qu'épuisée de lassitude elle refusait de se faire remplacer par une servante, le père Hennebaut l'attira sur le bord du lit :
c Une fille n'eût pas mieux fait, dit-il. * — Ne suîs-je pas la vôtre î » répondit-elle simplement.
Pour la première fois depuis de si longues années employées à calculer et à s'enrichir, le fermier fut ému. Il embrassa Catherine.
«r Va, tu n'y perdras rien, >• dit-il.
Catherine sourit.
« C'est bon..., on en parlera plus tard, ajoutat^elle ; vous avez votre idée là-dessus, moi j'ai la mienne. »
Si la maladie du père Hennebaut avait été longue, sa convalescence demanda beaucoup de ménagements. Sa bru fit paraître alors son autorité. Quand il se révoltait et menaçait de reprendre ses anciennes habitudes, elle Avait qu'à parler; il murmurait bien un peu, mais se soumettait à tout ce qu'elle exigeait.
oc Tu avais raison, dit-il un jour à son fils, c'est un agneau que Catherine ; mais sous la toison on sent qu'elle a des cornes comme un bélier.
— Comprenez*vous à présent pourquoi elle m'a ensorcelé ? )» dit Pacôme.
Un incident prouva quelle autorité Catherine avait su prendre sur le père Hennebaut. Un jour une pauvre femme s'arrêta à la porte de la métairie et tendit la main. Catherine prit un pain dans la huche et le lui donna.
c Un pain tout entier pour une seule personne ! dit le père Hennebaut; y penses-tu ?
— C'est une mère, et elle a deux enfants, répondit Catherine.
— C'est égal ! s'il fallait donner un pain à
LE CLOS«.POMMIBR. 4Î7
toutes les mendiantes, on n'y suffirait pas.... C'est trop.
— £b bien t dit Gatherine, ne grondez pas.... je ne nqiangerai rien à dîner, et ce sera comme si vous n'aviez rien donné. »
Le père Hennebaut haussa les épaules.
« Tu te fâches parce que j'ai raison , » dit-il, croyant qu'elle ne parlait pas sérieusement.
Le soir, à table, Catherine ne toucha à aucun mets.
. « Tu n'as pas faim? dit Pacôme.
' — Non, » répondit Catherine, qui regarda le père Hennebaut.
Le fermier baissa les yeux sur son assiette.
Le lendemain , une pauvresse se présenta par hasard. Le père Hennebaut se leva et lui porta un pain en rechignant ; il glissa même quelques pièces de monnaie dans sa main:
« Mangeras-*-tu ce soir? » dit-il après à sa bru en lui frappant sur la joue.
Le père Hennebaut avait donné une première fois, il donna une seconde. Quand il avait fait l'aumône, il s'en retournait à son grand fauteuil, branlant la tète.
c Le plus singulier, c'est que çsl me fait plaisir, ' disait*il ; cela prouve que je suis malade* >
Quand la guérison fut.complète, on célébra cet
128 LE GLOS-POMMIER.
heureux événement par un grand repas auquel le père Glam refusa d'assister. Il ne pouvait s'empêcher d'avoir le frisson quand il voyait Pacôme. A la suite de ce dtner, où rien ne fut ménagé, Pacôme prit Catherine à part.
« Je sens bien que je te dois le père Hennebaat; ce sont tes soins qui l'ont sauvé bien plus que la médecine, dit-Il. Gomment, étant si bonne et si dévouée, ne m'as-tu pas encore p^donné?
— Je ne vous en veux pas, répondit Catherine embarrassée.
— Au moins m'aimes-tu un peu ? reprit-il.
— J'y fais tout mon possible. »
Toute la violence de Pacôme était tombée. Au lieu de frapper du poing, et de se fâcher, comme il n'eût pas manqué de le faire autrefois, il tira de sa poche un papier et le présenta à Catherine.
« Par cet écrit, je te donne tout après ma mort, dit-il; il n'est pas juste qu'ayant vécu avec moi, tu n'aies que le peu que t'assure notre contrat. »
Catherine parcourut le papier d'un seul coup d'œil.
« Je vou§ remercie, Pacôme, dit-elle, mais tous les papiers du mondç ne peuvent rien s^r les sentiments ; comptez seulement que je serai toujours une honnête femme. »
Là-dessus elle déchira l'écrit et en jeta les morceaux. Pacôme ne répondit rien ; mais le lendemain il en fit faire un autre et l'enferma, en présence de Catherine, dans un petit coffret dont il la BÉa de garder la clef.
^* c Ça vous forcera peut -être de penser à moi quand je n'y serai plus, > dit-il.
Cette douceur déchirait le cœur de Catherine. Elle aurait bravé les plus rudes traitements ; elle était sans force devant une tendresse si persévérante et si désarmée.
c A présent qu'il est bon , je suis bien plus malheureuse, disait-elle au père Glam.
— Il n'y a que Jean qui soit bon , > répondait le garde entêté dans son affection.
Catherine priait alors de bonne foi pour ne plus penser à Simon et avoir pour Pacôme le cœur d'une vnûe femme comme elle en avait l'abnégation. Quand elle allait à l'église, elle demandait à Dieu avec ferveur la grâce de ne plu^ penser à celui dont elle retrouvait sans cesse l'image dans son cœur. Elle retournait à la ferme d'un pas plus léger, désireuse de bien faire ; mais, à la vue de Pacôme, un certain frisson la prenait qui la glaçait. Cependant, et bien que sa nature répugnât à l'hypocrisie, elle s'efforçait de lui témoigner plus de complaisance et d'amitié et y mettait une atten-
tion soutenue. Le père Hennebaut, qui raffolait de sa bru , s'apergut de ce changement et s'en réjouit.
— Eh bien, es-tu content? dit-il un jour à Pacôme.
— Ah ! ce n'est pas cela ! dit Pacôme , » qu'un instinct cruel avertissait que Teffort prenait la place de l'élan.
Comme le printemps était venu, un dimanche, Servais, qui sortait d'un cabaret de Gabourg, rencontra Pacôme, auquel il en voulait à cause de certaines rebuffades qu'il en avait reçues au sujet de son indiscrétion. Il prit un air bonhomme :
« Tu m'as toujours malmené, dit-il, et j'aurais le droit de t'en garder rancune ; mais je ne suis pas méchant et veux te donner un bon avis« Un pêcheur m'a dit que Simon était à Honfleur : il a cru le voir sur le môle.
— Ah ! Simon ! dit Pacôme , qui devint blanc comme un linceul.
— Oui, et je t'en préviens à cause de Catherine ; elle est jolie, ta femme, et on dit qu'elle l'a aimé dans le temps... Prends garde, d'autant plus qu'elle ne parait pas folle de toi... »
La colère fit bouillonner le sang de Pacôme.
D'un bond il sauta à la gorge de Servais, et l'étranglant à demi :
LE CLOS-POMMIER. i3i
« Tu vois ces mains, dit-il les yeux rouges ; j'en ' ferai une cravate à Simon. »
Pois , le poussant rudement sur le sable , il courut du c6té de la rivière , où il avait un bateau amarré. Servais se releva, grondant comme un dogue.
« C'est égal, dit-i], je t'ai rendu plus de mal que tu ne m'en as fitit. i*
Au bout d'un instant, il vit Pacôrae qui coupait la eorde de son bateau et descendait vers la mer. Il avait sa voile dehors et aidait le mouvement à grands coups de rame?. Le canot, porté par le reflux, volait. Servais regarda le ciel : une barre de nuages noirs et cuivrés fermait Thorixon ; le vent était sec et dur et soufflait par raflales courtes et violentes ; le flot qui descendait avait de brusques ressauts*
« Mais il est fou ! s'écria-t-il ; il y a un grain dans l'air. »
Il s'élança du côté de la plage ; mais déjà on ne voyait presque plus le bateau de Pacôme, dont la coque était prise entre les lames ; sa voile seule toute blanche ap)[mrais8ait au-dessus de Teau, qui avait des frémissements de sinistre augure.
Servais mit ses deux mains en porte-voix devant sa bouche pour héler Pacôme ; le vent emporta le son.
i32 LE CLOS-POMMIER.
- Ma foi! ça le regarde, dit-il; pourquoi esl-il rageur comme un blaireau ? »
Deux fois, en se reàrant, il tourna la tête. Pacôme avait mis le cap sur Honfleur. Sa voile était comme un point blanc dans la mer.
« Hum ! reprit Servais , j'ai peut-être fait une bêtise. Son bateau file comme un lièvre, mais gare tout à l'heure I Et tout ça pour une nouvelle qui n'est peut-être pas vraie. »
Ce jour-là même, et le matin, Catherine avait demandé à Pacôme l'autorisation de s'absenter une partie de la journée, qu'elle devait passer en courses avec son père. Pacôme ne s'y était pas opposé. Dès les premiers mots de Servais, l'idée lui vint que Catherine était informée du retour de Simon , et qu'elle avait le projet de le voir la première avant tout le monde. Cette idée entra comme une vrille dans son cerveau; de là ce mouvement de rage folle qui l'avait emporté. Un précipice eût été béant devant lui qu'il s'y serait jeté.
Deux heures après cette scène, Catherine rentrait au logis, ramenée plus tôt qu'elle ne pensait par le mauvais temps, et le père Glam continuait sa marche avec le projet de prendre son repas chez les Doisy. Le soir venait et le vent soufflait à grand bruit ; un de ces orages si fréquents aux
LE GLOS-POMMIER. . 133
approches de l'équinoxe balayait la mer. Gomme il approchait de la rivière, le vieux garde vit un groupe nombreux de femmes et de pécheurs qui criaient et gesticulaient avec force. Le père Glam pressa le pas et arriva à l'embouchure de la Dives. Un des pêcheurs lui montra du doigt un bateau qui courait sans direction vers de gros rochers couverts par le flot au moment de la marée, et qu'on appelle dans le pays les Vaches noire». Deux ou trois lambeaux de toile pendaient au màt. Chaque lame chassait le bateau vers la c61e. Le vent venait du large et enlevait des flots d'écume.
p Le bateau ne gouverne plus ; cependant il y a un homme à bord, dit un pêcheur.
— S'il court encore comme ça pendant un quart d'heure , il sera brisé comme une coquille , » dit un autre.
Tous les yeux suivaient les mouvements du bateau, qui allait à la dérive. Une clarté fauve couvrait la mer, sur laquelle pas un rayon ne tombait. Rien n'annonçait que la tempête dût se calmer. Le. père Hennebaut, qui était à Cabourg chez un voisin, rejoignit le groupe, attiré qu'il était par ce spectacle et par les mêmes cris que le père Glam avait entendus.
« Qu'est-ce donc? » dit-il à sa voisine.
Le père Glam, qui tenait sa main au-dessus de ses yeux pour mieux voir, poussa un cri.
c Mais c'est Pacôme 1 »
Le père Hennebaut leva les bras en Fair.
« Mon fils ! s'écria-t-il«
— Eh oui ! dit le père Glam. Regardez la flamme rouge et blanche qui est au bout du m&t. ^
Le père Hennebaut tourna les yeux de tous côtés d'un air effaré ; il tremblait de tous ses membres et tomba sur ses genoux*
K Mais il ne sait pas nager! » s^écria^t-Û tout à coup.
Deux ou trois femmes s'essuyèrent les yeux. Le père Hennebaut voulut se relever; il ne Iq put pas.
« Sauvez-le I sauvez-le I cria-t-jl, i»
On regarda le père Glam, qui* malgré son âge, était le meilleur marin du pays, et celui qui savait le mieux diriger un bateau. U secoua la tête d'un air sombre.
« Ce n'est pas un chrétien, dit- il; il m'a fait trop de mal ! »
Le père Henneba^it se dressa à demi, regarda la mer, et poussa un gémissement.
« Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! » dit^il.
Tout à coup le père Glam, qui tournait le dos à la mer, se frappa le front.
« Ah! dit-il, si on avait porté secours à Pulgence, peut-être Faurait-on sauvé t »
n courut vers un canot qui dansait dans la rivière, sauta dedans avec Fagilitê d'un jeune homme et poussa au large. A peine eut-il atteint la ligne où la mer rencontre la Dives, que le canot disparut à demi dans un tourbillon d'écume.
Quelques femmes joignirent les mains, d'autres tombèrent à genoux auprès du père Hcnnebaut Il se fit un grand silence sur la plage.
Le père Glam maniait sa légère embarcation avec une force peu commune et une adresse merveilleuse. Il connaissait les moindres accidents de la côte et faisait force de rames pour arriver le plus tôt possible à l'endroit où le bateau de Pacôme flottait au hasard. La mer déferlait avec violence contre les Vachei noires , qu'elle dépassait à chaque élan. Derrière ces roches, semées çà et là sur le sable, la plage est coupée par de hautes falaises d'argile bleuâtre , dont l'accès est presque impraticable. Le père Grlam , qui pous« sait droit vers le canot en dérivé ,' tournait parfois la tête pour voir quelle distance le séparait encore du mari de Catherine, qu'il pouvait distinguer déjà. Pacôme était assis au pied du mât, autour duquel ses mains étaient comme cramponnées.
136 LE CLOS-POMIflER.
« Ah! le malheureux! pensa le pèreGlam, il a perdu son gouvernail. »
Il se souvenait de Fulgence, jeté un jour sur des récifs, et il faisait voler ses avirons.
Gomme il n'était plus qu'à quelques brasses de Pacôme, auquel il criait de prendre courage, une lame saisit le canot par le travers et le renversa. Pacôme poussa un grand cri et disparut dans l'eau. Le père Glam lança sa barque dans la direction du naufragé, et regarda de tous côtés. Les Vaches noires^ avec leurs cimes lavées à toute seconde par le flot, n'étaient pas à vingt pas de lui ; la mer était bouillonnante. Il crut voir un instant le corps de Pacôme roulé par la vague comme une masse inerte. Un frisson passa dans les veines du père Glam, et, lâchant les rames, il sauta dans l'eau. Pacôme, poussé et ramené par les lames, ne fadsait que paraître et disparaître. Le père Glam avait déjà plongé trois fois sans Tatteindre, lorsqu'il put enfin le saisir par le br^s. Il ne fallait pas songer à regagner le bateau, que la mer avait chassé plus loin ; le père Glam se mit à nager vers la plage en ayant soin de s'écarter des Vaches noires^ et, pro* fitant d'une vague qui l'emportait, il se laissa rou* 1er sur le sable ; un nouvel effort le fit avancer de quelques pas hors des atteintes de la mer,' et il s'affaissa à côté de Pacôme, qui ne remuait pas.
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Les spectateurs de cette scène accoururent au plus vite ; mais quand ils arrivèrent le père Glam se redressait déjà sur ses vieilles jambes. Le père Hennebaut marchait en tète du groupe.
c Voilà Pacôme ! dit le père Glam.... Ah ! il était temps, mes forces s'en allaient. »
Le père Hennebaut souleva la, tète de son fils pour l'embrasser. Tout à coup il poussa un cri, et regardant ses mains rouges de sang :
« Ah! mon Dieu! dit-il» il est blessé. »
Le père Glam s'aperçut alors seulement que le sang coulait sur le visage de Pacôme, que la mer ne balayait plus. Il écarta le père Hennebaut doucement et lava la plaie souillée de sable et de Umon. Le crâne était brisé en deux endroits et la cervelle à nu. Il devint tout pâle et recoucha Pacôme sur la plage. Le père Hennebaut, qui ne le perdait pas de vue, comprit ce mouvement.
« Il est mort! > s'écria-t-il.
Le père Glam n'eut pas la force de répondre.
c Ah! murmura-t-il, voilà comment devait être Fulgence! »
Le lugubre cortège rentra dans la soirée à Yaraville, où Catherine ne savait rien encore. La vue .de ce cadavre déjà froid lui fit venir les larmes aux yeux.
« Je savais bien que vous l'aimiez ! » dit le père Hennebaut.
Pour la première fois depuis le jour des noces de sa fille, le père Glam passa le seuil de eette maison : il devinait que Catherine aurait besoin de lui. Ils firent la veillée du mort tous ensemble. Le père Hennebaut pleurait dans un coin, près du lit sur lequel Pacôme était couché. De temps à autre il élevait la voix.
« Mon pauvre fils ! il était si fort et si beau ! » disait<-il.
Et il se remettait à pleurer.
On fit à Pacôme un enterrement superbe. Tous les habitants de Varaville, de Dives et de Cabourg, suivirent le corps. Servais était là un peu pâle et décontenancé. Le père Hennebaut et le père Glam marchaient côte à côte. Le vieux garde pleurait pour le moins autant que le fermier. Cette mort soudaine avait ravivé sa douleur : il lui semblait qu'il suivait le cercueil de Fulgence.
A quelques jours de là, Catherine entra un matin chez le père Hennebaut, et ouvrant la botte dans laquelle était serré le papier par lequel Pacôme lui donnait tout son bien, elle le déchira et en brûla les morceaux dans la cheminée,
« C'est d'une honnête fille ce que vous faites
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là, dit le père Hennebaut, je m'en souviendrai un jour.
— n n'est pas besoin, reprit Catherine ; je désire seulement que vous m'aimiez toujours quand j'au« rai rejoint le père Glam, qui m'attend au Clos- Pommier.
*-* Je vais donc rester seul 1 s'écria le père H^n* nebaut tout inquiet.
— Mon père n'est-il pas resté seul bien longtemps, lui aussi? »
Le père Hennebaut, sans répondre, regarda autour de lui lentement. On voyait que l'idée de la solitude lui faisait peur.
Le père Glam attendait en effet Catherine au Clos-Pommier, où il avait tout fait rétablir dans Tordre primitif. Il n'avait pas même demandé à sa fille si elle le rejoindrait ; il en était sûr d'avance. Quand ils se retrouvèrent dans la salle commune, ils s'embrassèrent par un mouvement spontané.
c A présent j'ai le droit de penser à lui, dit Catherine.
— Et j'aurai quelqu'un à qui parler de Fulgence ! » dit le père Glam.
Le mariage, la contrainte dans laquelle elle avait vécu, ses regrets, une «orte de remords qu'elle éprouvait quelquefois de ne pouvoir aimer son
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mari comme elle en était aimée, et la mort foudroyante de Pacôme succédant tout à coup à ces longues angoisses, avaient changé Catherine comme si une longue maladie eût épuisé toutes ses forces. Elle était pâle à faire peur et on ne la voyait plus sourire. Peut-être allait-elle enfin retrouver le repos après un sacrifice dont elle seule pouvait apprécier l'étendue ; mais ce repos n'était pas complet, puisque Simon lui manquait. Elle était tellement assurée de la durée de son souvenir, qu'elle n'aurait pas hésité à lui écrire si elle avait su où le trouver; malheureusement, la petite fortune qui lui était inopinément arrivée n'avait pas rendu le pécheur plus prompt à correspondre, et on n'avait pas eu de ses nouvelles depuis son départ. Quelquefois le père Glam s'impatientait de ne pas le voir; il questionnait tous les matelots qu'il avait occasion de rencontrer : aucun d'eux n'avait vu Simon. Le notaire d'Honfleur ne savait rien non plus , sinon qu'avant de partir il lui avait remis un testament olographe par lequel , en cas de mort, il instituait le père Glam son héritier universel.
c La belle précaution ! dit le vieux garde ; ce n'est pas son argent, c'est lui que je veux ! >
Il y avait près de trois mois que Catherine était couverte de vêtements noirs, lorsqu'un soir le
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père Hennebaut se présenta au Clos-Pommier. Il jEaisait un grand vent ce soir-là, et on entendait la mer qui se brisait avec violence derrière les dunes. Le pauvre ïiomme avait vieilli de dix ans en trois mois ; l'expression astucieuse de ses yeux, et cette &preté joyeuse et rubiconde qu'on voyait sur sou visage, avaient lait place à une tristesse profonde. < Écoutez, Catherine, dit le père Hennebaut en entrant, j'ai une gr&ce à vous demander....
— A moi.... père Hennebaut? parlez sans crainte, répondit Catherine.
— Il faut que le père Glam me permette de res* ter ce soir au Clos -Pommier.... Si vous saviez comme je suis seul là-bas !... »
Il se rapprocha de sa bru, et baissant la voix :
« Il fait un vent terrible, reprit-il, aussi terrible que le soir où Pacôme était en mer.... »
Les lèvres du vieiUard tremblaient.
« Ça m'a tué, ce coup-là, » ajouta-t-il.
Ces quelques mots émurent profondément Catherine. Elle prit les mains de son beau-père et le conduisit près de la fenêtre.
« Asseyez-vous là, dit-elle ; vous serez toujours le bienvenu chez le père Glam. »
Le père Hennebaut releva la tète d'un air inquiet.
« Je me rappelle toujours le mal que nous lut avons fait!,.. Peut-être qu'il s'en souvient, lui
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aussi ; il faudra lui dire que Pacôme vous aimait de tout son cœur. »
Quand le père Glam parut, le père Hennebaut se leva tout tremblant. Cet homme, qu'on avait vu si hautain et si dur, balbutiait :
« Faites-moi place, dit-il enfin.... vous aviez Fulgence, moi j'avais Pacôme. >
Le père Glam éprouva comme un sentiment de colère au rapprochement de ces deux noms.
« PacAme ! reprit-il avec amertume.
— C'était mon fils, et il est mort.— même il est mort entre vos bras, » reprit le père Hennebaut.
Le vieux garde se sentit tout boulerersé. La bonté de son cœur l'emporta sur son ressenti-' ment, et il tendit la main à son ennemi.
c Asseyez-vous là et dtnez avec nous, » dit-il.
Les deux vieillards s'assirent à la même table, ce qui n'était pas arrivé depuis le mariage de Pacôme et de Catherine. Le malheur avait fait ce* que la plus étroite parenté n'avait pu faire. Catherine était placée entre eux et les soignait également. Dans ce rapprochement inattendu, elle voyait le doigt de Dieu et elle voulut s'appliquer à le rendre ferme et durable.
Le père Hennebaut avait une maisonnette dans les environs. Il s'y installa, et il prit l'habitude de rendre. vislle tous les jours aux hôtes du Clos-
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Pommier. Ua peu de gaieté reparut sur sou visage; i} avait pour Catherine des paroles et de petites câlineries qui surprenaient chez un homme qui n'avait jamais brillé par la tendresse et Tamé^* nité. Il aimait en elle la femme que Pacôme s'était choisie, et ressentait par contre-coup des jalousies singulières , si elle témoignait plus d'amitié au père 61am qu'à lui-même.
Rien n'était plus touchant que de voir ces deux vieillards qu'on aurait crus irréconciliables se promener ensemble dans le clos et s'asseoir sous Tombre du gros pommier» où le même sujet 'de conversation les ramenait toujours. L'un parlait de Fulgence^ l'autre parlait de Pacôme» Leurs longs entretiens finis, ils rentraient plus légers à la maison ; leurs; cœurs s'étaient dégonflés. Quand le vent soufflait, le père^ Hennebaut échangeait avec le père Glam de rapides regards qui atten** drissaient Catherine. Sans elle, ces deux pauvres pères seraient morts de chagrin»
La grande, la seule inquiétude du père Henné* haut, était que le père Glam ne se lassât de le voir rendre de fréquentes visites au Ûloi-Pommier. Il fallait que Catherine le rasl^uràt sans cesse* Un matin il arriva avec un acte qu'il avait fait dresser par son notaire, et par lequel il faisait donation entière & Catherine de tout ce qu'il possédait.
< Quand je n'aurai plus rien à moi» dit-il, je suis bien sûr que vous ne me renverrez pas. »
Ce mouvement alla droit au cœur de Catherine. Elle embrassa le père Hennebaut avec effusion.
< Gardez l'acte, dit-elle, et ne vous inquiétez plus.... Je suis votre fiUe à présent, et pour toujours. »
A l'insu de Catherine, le père Glam se rendait souvent à Honfleur pour savoir du notaire s'il n'avait reçu aucune nouvelle de Simon. A chaque réponse négative, il s'en retournait tout triste. Il ne comprenait pas que le voyageur ne sentit pas que Catherine était libre; il avait souvent des accès de mauvaise humeur contre lui, et déclarait alors qu'il ne voulait plus qu'on lui en parlât. Le lendemain , il était le premier à tirer Catherine par sa manche pour l'entretenir de Simon.
A quelques mois de là, un soir, il rentra tout ému. Simon était au Havre ; il arrivait du Brésil. Le lendemain, il devait être à Honfleur, d'ob il comptait prendre une voiture pour se rendre à Cabourg. *
« Comprends-tu ? dit-il à Catherine.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria le père Hennebaut qui essaya de se lever de sa chaise; mais si Jean
revient, il me faudra ne plus vous voir, à cause de ce pauvre PacAme qu'il n'aimait pas I »
Catherine lui posa doucement la main sur Tépaule et le força de se rasseoir.
« S*il avait Iq coeur de ne pas faire comme nous, est-ce que je l'aimerais ? » dit-elle.
Le père Glam se leva avant le jour et fit dix fois la moitié du chemin qui mène de Yaraville à Gabourg ; il ne pouvait tenir en place. Catherine vaquait comme à l'ordinaire aux soins du ménage. On aurait pu croire que rien n'était changé en elle, seulement ses mains tremblaient; dix fois elle faillit laisser choir un objet qu'elle changeait de place. Ses yeux rayonnaient Le père Hennebauty qui la regarda, en fut bouleversé.
« Âhl murmura-t-il, je ne vous avais jamais vue ainsi. »
Le père Glam courait à la porte du Clos-Pommier à toute minute ; sa jambe gauche allait tout droit.
c Hais voyez donc s'il viendra ! » disait-il.
Tout à coup on entendit sur la route le claquement d'un fouet et le bruit d'une voiture. Elle approchait rapidement et s'arrêta à la porte du Clos- Pommier. Catherine, qui travaillait au coin de la fenêtre, les yeux dehors, se leva toute droite et tomba le visage inondé delarmes dans les bras de son père.
« C'est lui ! c'est lui ! » criait le père Glam fou de joie.
La porte s'ouvrit et Simon parut.
Quand on se mit à table pour déjeuner, Catherine ne portait plus au doigt l'anneau de mariage que Pacôme lui avait donné.