CHAPITRE DEUXIÈME
La scission entre Jacobins et Feuillants. Indécision de la Société, Rôle de Rœderer en cette circonstance . La question du patriotisme des Messins.
La scission qui se produisit en juillet 1791) parmi les membres de la Société des amis de la Gonstitu-* tion séants aux Jacobins à Paris, ne pouvait laisser la Société de Metz indifférente. Elle était en effet réunie à la première par les liens de Tafflliation et de la correspondance et elle se voyait obligé de prendre parti entre les Jacobins et les Feuillants qui prétendaient, les uns comme les autres, être les continuateurs de la Société primitive et sollicitaient les Sociétés de province pour qu'elles les reconnussent comme tels.
Les Jacobins, avaient^ il est vrai, conservé avec le nom de l'ancienne société le local et ses archives. Mais les Feuillants tiraient un prestige considérable de ce qu'ils groupaient maintenant presque tous les anciens membres qui faisaient partie de l'assemblée nationale . Il semble bien que la nouvelle de la scission, considérée en elle-même, produisit d'abord chez les membres de la Société de Metz un sentiment d'étonnement et de tristesse. On était si près encore des
luttes contre les partisans de l'ancien ordre de choses qu'on ne comprenait pas que la division put se mettre parmi les défenseurs du nouveau. On ignorait, sans doute, aussi à Metz les raisons sérieuses et profondes qui avaient rendu cette scission inévitable. Aussi voyons-nous que le premier mouvenàentdè la Société de Metz comme d'autres Sociétés de province fat d'appeler les frères ennemis à Toubli des injures et â la réconciliation.
Lorsqu'enfin il fut devenu bien évident que l'union était impossible et qu'il fallait prendre un parti, la Société de Metz se rallia d'abord aux Feuillants. Le fait est abondamment prouvé par le début de la lettre de Rœderer à la Société de Metz (1) dont nous parlerons plus loin : « J'apprends, lui écrit ce correspondant, que vous avez arrêté de correspondre à l'avenir avec la société qui vient de s'établir aux Feuillants et de rompre avec celle des amis de la constitution séants aux Jacobins ». Une décision avait donc été prise sous l'influence des membres les plus modérés de la société, il y avait eu en même temps, et probablement sous le même influence, un revirement dans les opinions de la société. De ceci nous avons la preuve dans l'adresse qui fut envoyée à l'assemblée par la Société (2) pour protester de son entier dévouement à la Constitution et adhérer
(1) Œuvres du comte P. L. Rœderer publiées par son fils. Tome Vi, page 592-
(2) Procès-verbal de T Assemblée nationale. Séance du 4 avril 1791. i, , . .vi \ ,.
foriB^li^imifMt m ^f^ u qui avait consacré llnviorl^^iUté du roi ^t 6pASoliié la monarchie. »
La Société 4^ Metz serait donc demeurée attachée aux Feuillants si un homme n'avait entrepris de Ten détaeher malgré la première décision qu'elle avait prise. Ce fut Bodderer, alors membre influent de le Société de Pari» (1), qui se chargea de cette tâche et réusmi à U mener 4 bien.
Nous pouvons nous faire une idée des arguments qu'employé Rod^eref pour décider ses compatriotes, en relisent le proeèe^-ver bal de la séance du 5 avril k la Société de Parie, dans laquelle Rœderer donna leeture de le lettre qui! voulait envoyer & Metz (2). Maie il est préférable de recourir à la lettre ellemême, ei longue qu'elle formQ Al elle seule presque un traité, qui a été publiée en entier dans les œuvres de Roaderer (S).
(}) S^der«r devait m an ploA tord être ehassé de eotto miftœe société à cause du rôl^s qu'il ay^it Joué dans }a jo^r^é^ 49 ^ Juil»*
(î) Voici en quels termes elle est conçue : « M. Rœderer a fait leetiiF^ A'nn» lettre qu'il adressa à la Société des amis de la eoastitution de Metz ej^ dai^a laxiu^lliB il lîait un récit eji^act de jtou^ Ig§ évéaeraeBts qui ont eu quelque rapport avec la pétition, dont on acçiaae (anesemêni tea Jaicol^ios d'ilre les auteurs, et qui a servi de prétexte à la scission. Il j montre que cette scission ayai( été depuia loagteœps pfojatée pour dissoudre les Glubs et sociétés pajbiotiquaai qv '^ll# aat Tonvraga 4a buit ou di^^ petits intPigaiH.a qui honorent leurs petites mepées du nom de coalition, et à la tôt^ desquels il pia^ea M. Alex Lameth. Enfin 11 annonce à ses concitoyens de Metz que la plupart des membres qui s'assemblent aux Feuillants sont très attachés à la société mère et qu'ila n'y Fesiafit q«a pour aurveiiler le petit groupe de factieux. Catta lettre a été vivement applaudie. » Aulard. La Société des Jacor
biia^ T9m§ Ulf fêg^ **' (^) Voir Touvraga cité plus haut.
Ge dernier comnieiice par démontrir Id miuiriiise foi de ceux qui reprochent à la Société d^avoir commis un acte anti'conetittttionnel. Cei acte aurait cou» sieté & rédiger et 6 mettre en eirottlatiim une pétition demandant la déchéance dtt roi et l'établiiieemeilt de la république. Rcsderer affirme que la pétition^ ei elle a été rédigée dans le local de la Société, Ta été par des personnes étrangères et hors des séances^ que la Sociétéf loin de s'y associer, a manifesté sa désapprobation et a même pris des précautions pour en arrêter l'exécution* Il n'y avait donc aucune raison pour que les dissidents abandonnassent la société et le fissent avec un pareil éclat, au risque de compromettre son existence et son action»
Puis, passant de la défense à l'attaque, Rcsderer démontre que la révolution importe peu 6 certains intrigants qui voient dans les Sociétés populaires un obstacle à leurs visées ambitieuses.
Ces hommes auraient cherché une première fois & compromettre la Société en y faisant entrer ceux qui par leur violence étaient les plus propres 6 la déconsi^ dérer. Ce qu'ils voudraient aujourd'hui, c'est détruire cette organisation qui fait de toutes les sociétés de France un seul et même corps^ « Gomme ils ne pou« vaient espérer que les sociétés affiliées renonceraient facilement ù correspondre avec une société centrale, ils ont imaginé d'en former une qui promit l'avantage d'une correspondance exacte^ mais qui fut organisée de manière à se démonter d'elle-même et à
tomber prédisément au moment oà la socîlété mère
serait totalement dissoute. )}
Rœderer^ dans son désir de convaincre ses compa- Iriote?, s'était peut-être un peu écarté de la vérité et avait caché un peu plus qu'il ne convient à un correspondant fidèle la situation exacte. Mais les arguments employés étaient bien de ceux qui pouvaient convaincre une Société, attachée, comme celle de Metz, à la révolution et à ses œuvres. Le résultat ne ge fit pas attendre. La Société de Metz, revenant sur sa première décision, renoua ses relations avec la Société des Jacobins et rompit avec celle des Feuillants. Nous voyons en effet, d'après les comptes rendus de la Société de Paris, que la lettre dans laquelle la Société de Metz protestait de son attachement fut suivie à bref délai de deux autres dans lesquelles elle renouvelait ses protestations et promettait une correspondance exclusive (1).
Cette décision eut une réelle importance. Toute société populaire n'est pas nécessairement inféodée aux Jacobins. Le nombre de celles qui plus tard se rallièrent aux Girondins fut assez considérable. Il y en eut même quelques-unes de franchement royalistes. La Société de Metz aurait pu, au moins pour un temps, rester attachée à la politique des Feuillants. Ce fut l'œuvre de Rœderer, en la faisant se jeter dans les bras des Jacobins, de hâter dans son sein la marche du mouvement démocratique et l'éclosion de ridée républicaine.
Hâtons-nous cependant d'ajouter que Rœderer fut
(1) Aulard. Société des Jacobins. Séances des 8 août, 28 août et 11 septembre 1791.
Gonsidêrablement aidé dans sa tâche par la présence dans la Société de Metz, d'un certain nombre d'hommes absolument décidés à aller dans la voie des réformes aussi loin que possible, décidés surtout à abandonner ceux qui, nombreux encore, étaient tout dévoués à la constitution, mais ne pouvaient se persuader qu'aucun progrès pût être réalisé sans elle.
Il est très admissible qu'à la suite de la scission entre Jacobins et Feuillants à Paris et à la suite du succès despremiersà Metz, une scission se produisit entre ceux qui voulaient la liberté et l'égalité avec toutes ses conséquences et ceux qui prétendaient imposer aux esprits le respect d'une constitution vieillie avant même d'avoir été appliquée. Ce sont ces dissidents que nous verrons dans le chapitre suivant jeter feu et flamme contre la perversion de l'esprit public et la décadence des sociétés populaires.
Le premier soin de la Société populaire de Metz après s'être montrée jacobine fui de se déclarer patriote. L'insistance qu'elle mit à le faire non seulement devant la Société de Paris, mais devant l'Assemblée législative elle-même est un fait qui mérite d'être étudié attentivement.
Il semble bien que la ville de Metz ait joui à cette époque dans les cercles jacobins de France d une réputation détestable. Pendant longtemps et malgré les efforts des patriotes messins, le nom. de Metz avait été fâcheusement uni dans les esprits à celui de Bouille. Metz était le lieu qui devait servir de quartier général aux émigrés arrivant
êe Ck'blendd, elto déts^H se joindre ft êWi^^ OAif M» tossoiifCefg aux leurs. C'efst ô Mëte qftô le foi at»H dù^ ft |iflu9i€mrs reptisesy se reli^er piniP y raUi#t- àéB atméés et reconquérir son I^Oyaame sur le pMJifo (1)/ C'ébyi éufiu de Metz ei STec uue» {ra^Ue dd la garde nëtîonale de ceUé rille que Bouille étdil parti pottf châtier lés soldala suisses rétoltés^/ dont Topiiiion jiublique faisait maintenant des héros et des martyrs .^1),
La Société de Mët2 ëUlrëprit de diëslper (^ette fliëU^ talae réputation et se |K>rta garant pour Ums ses concitoyens. Elle m se doiitenta pas d'ê(5rire dans M mm a la Soelétô de Parts, elle entoyd un député eàpable de donner plus de force à ses afnrffiat}««is^ Celui qu'elie choisit en cette qualité fut AHtholDëi ancien député aux Etats-Généraux, futur fflëifé de Metz et député à la Ciontention. AUthoinë Se pré» seiila d'abord aux Jacobins et le 39 décembre 1791 il apporta Une lettre de sèS compatriotes a destinée k repouëser Tinculpation faite aux habitants de Mcft^ d'aToir le dessein de livrer leUi* tillé aUx émigrés p. La Société qui le connaissait de longue date, Taoeueillit avec faveur et applaudit ù ses déclarations. Le lerh
(1) Plusieurs personnes furent déférées aux tribunaux de Paris C6m^e cotitiablèd â'atoir comprloté l'enlèreMent du foi et soft transfert à Metz.
(2) Le 13 avril 1792 deux citoyens de Metz dépratés par la garde fiaUonalë de cette ville e( qui l'un et l'autre ont été blessés daas TafTalre de Naftcy, tieltnent, en reconnaissant Yéfr&éP dans laquelle â été induite cette garde nationale, demander à êltë admid à célébrer avec les soldats de Chateauviedi là fêté de la liberté .» (Aiilard.; ^acgbîR^, tome llly p. 595.)
deifiêiînj 24 âééémht&i Anthoine fat admis ft la hûffè de l'As^ettiblée et pronoriça an nôtlvefau plaidoyer plm tibfdiit eôccffë, ce VBttùout dô la tiié s'alliô ft celui de la patrie et de la liberté. Après avoir moûtPê que les accusations lancées contre le patriotisme des Messins sont Toeavre des émigrés et ont pour but de semer le découragement et la crainte chez les patriotes, il s'écrie : « Législateurs, la ville de Metz jadis république, a connu la liberté avant vous, elle a reçu des fers avec vous, elle les a brisés comme vous ; aucune place de Tempire ne peut s'enorgueillir d'avoir vu briller dans son sein plus de patriotisme ni d'avoir fait avec plus d'enthousiasme des sacrifices plus pénibles à l'intérêt général ». Anthoine déclare en terminant que les habitants de Metz s'enseveliront plutôt sous les débris de leur ville que d'en ouvrir les portes aux adversaires de la liberté.
Le président répondit avec bienveillance à cette harangue en rappelant l'héroïque défense de la ville contre Charles-Quint et en exprimant l'espoir que rien ne saurait prévaloir contre le patriotisme des Messins.
La ville de Metz ne trompa pas les espérances des Jacobins; elle fut pendant toute cette première période des guerres révolutionnaires, si dangereuse pour nos libertés, le plus ferme boulevard de la patrie. Elle ne se contenta pas de dresser ses murailles contre les envahisseurs, elle remplit l'armée de ses enfants, dépensa sans compter lès ressources modestes dont elle disposait alors pour faciliter l'armement, la subsistance, rbabillen^Qnt des troupes en campagne.
Aussi la Convention put-elle lui décerner la récompense, qui à celte époque suffisait à payer tous les sacrifices, en déclarantqu'elle avait bien mérité de la patrie.
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