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CHAPITRE CINQUIÈME

Le local de la Société et V ordre des séances. Organisation des fêtes et cérémonies publiques. Les discours.

Nous n'avons encore rien dit du local, dans lequel se réunissaient les membres de la Société, ni de la façon dont se passaient les séances. Le Club tint probablement ses premières séances aux Hécollets, qui avait servi également de centre de réunion aux membres du comité patriotique. Nous le voyons, à une certaine époque, établi à Tabbaye de Saint-Louis, qu'il quitte pour s'installera 1 église Sainte-Croix. Mais au moment de sa toute puissance, le Club était installé dans Tancienne église des Jésuites de TAsson^ption, rue delà Chèvre, devenue depuis l'église Notre-Dame.

Cette église de construction relati vement moderne (l) se prêtait mieux que les vieilles églises et chapelles gothiques de Metz à une transformation en salle de réunion. Elle était placée au centre de la ville, l'accès en était facile, la lumière n'y faisait pas défaut.

Nous pouvons nous faire une idée exacte de l'aspect qui fut donné à l'intérieur de l'église par les plans

(1) Commencé en 1665, terminé en 1739.

de rarchitecte Gardeur Le Brun, auquel ces travaux furent confiés, plans qui sont conservés à la Bibliotlièque de Metz. Le premier projet fut présenté aux autorités le 12 frimaire an ii et d'abord adopté. Mais on ^'aperçut que le nombre des places ne serait pas suffisant et rarchitecte fut invité à refaire ses plans (1). . X.e projet qu'il présenta le 19 frimaire comportait des améliorations notables et fut définitivement accepté (2).

Nous voyons d'après ce plan que tout le pourtour de l'église était garni de tribunes. Il y en avait dans Vabside et les transepts aussi bien que dans le bas de la nef et le long des bas côtés. Les bancs étaient disposés de façon à ce que tous les auditeurs pussent entendre et voir ce qui se passaitau milieu delà salle. Celte' partie, correspondant au haut do la nef, était également garnie de sièges, mais elle était réservée aux membres de la Société, qui devaient ainsi former le centre où convergeaient tous les regards. Dans le premier plan de rarchitecte Gardeur Le Brun, ce parquet s'étendait aussi dans le chœur, mais nous voyons

(1) Local des séances de la Société populaire à Metz. Projet de disposition à faire dans la ci-devant Eglise du collège pour l'approprier à la tenue des séances de la société populaire (Plan à la main signée) Gardeur Le Brun (avec annotations manuscrites). Metz, le 12 frimaire an ii, échelle de 15 toises. (1 f de 735 X 439 mm.). Bibliothèque de Metz M. 75.

(2) Local des séances de la Société populaire de Metz. Projet - des dispositions à faire dans la ci-devant Eglise du collège pour

l'approprier à la tenue des séances de la société populaire (Plan à la main et teintée signée) Gardeur Le Brun (avec plusieurs indications manuscrites et approbation). Metz Tan II le 19 frimaire. Echelle de 15 toises. (1 f de 725 X ^^^ mm). Bibliothèque de Metz, M. 76.

dans le second plan, que cette partie de l'église, débarrassée sans doute de l'autel, était destinée ô recevoir la statue de la Liberté.

Le parquet pouvait contenir 400 personnes et ce serait donc là le chiffre maximum de membres qu'ait eu la société. Quant aux tribunes élevées autour de l'église, elles pouvaient avec la tribune des orgues contenir 1370 auditeurs ou auditrices. Notons en effet que 160 places à gauche et adroite du sanctuaire sont expressément marquées comme réservées aux femmes ; 70 autres places étaient réservées aux musiciens.

La foule entrait dans la salle par les portes du bas qui s'ouvrent rue de la Chèvre, les membres de la Société avaient leur entrée spéciale près de la sacristie, une entrée était aussi réservée aux citoyennes, non loin de leurs tribunes.

La séance s'ouvrait généralement par le chant de l'hymne à la liberté. L'ordre du jour ordinaire comprenait la lectui'e de la correspondance et celle des papiers publics. Ce fut la Convention qui prit Tinitiative de faire expédier elle-même le compte rendu de ses séances aux sociétés les plus importantes de provmce. Cette lecture amenait naturellement des remarques et des controverses. La Société recevait fréquemment à sa barre des députations dentelle écoutait les doléances. Vers la fin de la séance, on procédait à la réception des nouveaux membres, auxquels le président donnait Taccolade, puis on se séparait après avoir de nouveau chanté Thymneà la liberté. Le rôle des auditeurs, appelés « citoyens des tribunes »» était

ordinairement passif. Mais si l'un d'eux, dans l'ardeur de son zèle, demandait la parole, elle ne lui élait pas refusée. Les citoyens des tribunes intervex:^aient parfois aussi pour donner plus de force ù la motion d'un membre par leurs approbations et les procès "^^^erbaux en font généralement mention. Dans les ^^^rand6s circonstances enfin^ lorsque Tenthousiasme ^^Stait & son comble, les membres de la Société ije se ^c^ontenlaient pas de sVmbi'asser entre eux, ils ten- ^^cîaient les bras aux citoyens des tribunes et la frater- :aiisûtion avait lieu d une façon tout à fait positive. La Société populaire ne restait pas confinée dans Tancienno église qui lui servait de lieu de réunion, elle se montrait fré({uemment au dehors, prenant une part active aux fêtes publiques et aux réjouissances, dont l'organisation était très souvent son œuvre.

C'est que les cérémonies officielles étaient pour les Jacobins une occasion de propager leurs idées dans cette masse, qui ne pouvait pas toujours assister à ses séances, ni en retirer tout le fruit (|u'ils auraient voulu lui en voir retirer. Leur but était de faire pénétrer dans les cerveaux au moyen d'images ou de symboles» les vérités qu'ils croyaient utiles de propager dans le peuple. Ces symboles et ces images étaient souvent accompagnés d'explications, alln qu'elles ne manquassent pas le but auquel elles visaient.

Pour faire comprendre au peuple le rôle qu'ils se sont assignés dans 1 état, les Jacobins portent devant eux deux emblèmes, le coq et l'œil, qui sont les signes de la vigilance et de la surveillance. Les grandes

vertus comme la fraternité, le patriotisme, Tamour de la paix, le respect de la vieillesse sont représentées par des personnages allégoriques, précédés de bannières, où se trouve inscrit, afin que nul ne S'y trompe, ce que l'allégorie est censée représenter (1).

Les victoires sur les ennemis de la patrie, le vote de lois populaires, les grands anniversaires étaient pour les Jacobins des occasions d'organiser des cortèges qui se déroulaient dans la ville, à la grande joie du peuple, toujours ami du bruit et du mouvement. Les autorités administratives et judiciaires faisaient partie du cortège, mais c'était pour elles moins une occasion de se faire voir que de montrer au peuple leur attachement, à la chose publique. Ils n'étaient d'ailleurs revêtus d'aucune insigne : (c L'homme dans les fêtes publiques, lisons-nous, dans le protocole de la fête aux victoires de la république du 24 vendémiaire an 3, ne doit apporterd'autres décorations que ses vertus ». On promenait donc, dans ces fêtes, des emblèmes accompagnés d'inscriptions. A la fête du 10 nivôse an II (2), organisée pour célébrer l'organisation du régime révolutionnaire, le plus ancien militaire de la garnison marchait en tête du cortège portant une inscription conçue en ces termes : « Le citoyen naît, vit et meurt pour la patrie ». Puis venait une compagnie de sexagénaires armés de piques, l'un d'eux portait un étendard avec Tins-

(1) Délibî^'ration du cons. gén. de la commune du 20 nivôse, an II.

(2) Lucien Nicol. Los fêtes révolutionnaires à Metz (reine alôacîenne 1884).

Gripiion : « La constitution française honore la vieillesse ». Venaient ensuite la liberté, figurée par une pique et un bonnet, la raison représentée par un flambeau ardent, Tégalité par un équerre et la vertu par ^n enfant sur les bras d'une citoyenne. Les grands hommes, morts pour la patrie et la liberté, étaient paiement honorés. Des bustes, portés par des Jacobins, représentaient Marat, Lepelletier, Franklin et Anthoine.

Puisque nous parlons de Marat, il nous faut men- Wonner la cérémonie organisée en Thonneur de ce dernier par les Jacobins de la quatrième section de ^^ ville. Ce fut un membre de la Société, le citoyen •'^^a-Louis Dupleit qui prononça Toraison funèbre ^^ terrible tribun et exalta ses vertus (1) .

lies autodafés d'objets provenant de Tancien régime

lurent organisés à différentes reprises par la Société

Populaire. Nous avons le procès- verbal de celui qui eut

ue\x sur son initiative le 10 frimaire an II (2). Les

autorités s'étaient rassemblées sur la place de la

^i « un bûcher y était dressé, il était formé de con-

^^èionnaux, de titres féodaux, de lettres de prêtrise

^^ de tapisseries chargées de fleurs de lys et d'autres

^Hributs de la royauté, de la superstition et de la féo-

^^lité » . Le feu fut mis au bûcher par les présidents

{V Oraison funèbre de Marat, prononcé par le citoyen Jean- Louis Dupleit, curé de la paroisse de Seille à un service qu*a fait célébrer dans l'église de Saint-Martin, pour ce député républicain, la quatrième section de la ville de Metz. Metz, veuve Antoine et flls, S. D. in-4'' de 11 p.

(2) Délibération du conseil général de la commune 10 frimail'e an n.

des corps administratifs et la fête se termina par le chant de l'hymne à la liberté et par une danse autour du bûcher. On ne se contentait pas de brûler les confessionnaux et des titres féodaux. Des livres en grand nombre furent enlevés à la Bibliothèque et livrés aux flammes sous prétexte qu'ils se rapportaient aux ordres disparus et aux privilèges abolis. J.-B. Trotebas, administrateur du district, dont le nom mériterait d'ctre voué pour ce seul fait àTexécration publifiue, présidait à ces actes de vandalisme et de stupidité. I^our attacher la population au nouvel ordre de choses il y avait mieux ù faire qu'à détruire les vestiges du passé et les monuments de l'histoire, il fallait montrer par la pratique de la vertu et du désintéressement qu'on était digne de la liberté.

Le rôle de la Société populaire, dans les cérémonies dont nous venons de parler, ne se bornait pas à en régler les détails. Son local était souvent le point de départ du cortège, c'était aussi généralement le lieu où l'on revenait, la cérémonie terminée, pour prononcer un dernier discours ou pour déposer une couronne aux pieds de la statue de la liberté. C'est ainsi qu'après la fôte qui avait eu lieu le 12 juillet 1793 pour fêter la i)roclamation de l'acte constitutionnel, le représentant Maignet qui avait pris part au cortège s'en revint avec les autres autorités dans la salle de la rue de la Chèvre et célébra, daijs un discours pompeux, les bienfaits de la nouvelle constitution. Le maire Barthélémy, qui lui succéda, félicita à son tour la Société en disant : « Gomment pouvons* nous

mieux terminer la solennité qui nous rassemble qu'en venant au sein de cette société, où les principes consacrés par Tacte constitutionnel ont été sans cesse professés ». L'éloge était un peu exagéré. La Constitution de 1793 n'était ni la première que la Société de Metz eut accueillie avec enthousiasme ni la dernière à laquelle elle dut applaudir.

Quelques discours imprimés à cette époque nous montrent assez bien l'évolution qui s'était faite dans les idées de la Société et les domaines nouveaux dans lesquels elle exerçait son activité. Celui du citoyen Cïaron (1), fusilier au 6® régiment d'infanterie, nous montre la Société encourageant la dénonciation, regardée par les purs Jacobins comme une des premières vertus républicaines. Garon et son camarade Soulier avaient pris sur eux de dénoncer au comité de surveillance de la commune leur capitaine, accusé de correspondre avec les émigrés. Ayant reçu à cette occasion les félicitations de la Société^ le fusilier Caron avait voulu l'en remercier et il insiste dans son discours sur cette idée que les éloges d'une assemblée républicaine sont la seule récompense que puisse accepter un soldat républicain.

La Société populaire cependant ne la jugea pas suffisante, cai* elle décida de recevoir les deux, soldats comme membres, sans passer au scrutin et elle arrêta en outre « qu'il serait donné connaissance au

(1) Discours prononcé à la Société des amis de la liberté et de régalité de Metz par le citoyen Garon, fusilier au sixième régiment dlnfanterie« A Metz^ chez G. Laihort (Archives de Metz).

ministre de la guerre du courage et du civisme de ces citoyens. »

Le discours prononcé par le citoyen Marchand (1) le 23 brumaire an ii, nous montre la position prise à cette époque par la Société dans les questions religieuses. Il ne s*agit plus de blâmer les prêtres réfractaires ni de célébrer les bienfaits de la constitution civile du clergé : « Français, vou's êtes libres enfin, vous n'avez plus de prêtres », s'écrie en débutant l'orateur, qui continue en prêchant la doctrine d'une religion sans prêtres et sans autels. Ce n'est pas l'athéisme de certains contemporains, c'est un déisme assez vague et incomplet. Notons que le président de la Société était ce jour-là l'ancien abbé Dupleit, devenu prêtre constitutionnel, puis sorti complètement du sacerdoce après avoir déposé ses lettres de prêtrise. Le discours de Marchand obtint un vif succès et fut suiA^i d'une pétition au corps municipal pour demander la suppression des signes extérieurs du culte. La religion subissait à ce moment une crise terrible, l'évèque Francinà bout de concessions, allait bientôt être arrêté et envoyé en prison à Glermont-Ferrand, à la suite de son refus de laisser affecter la cathédrale au culte de la raison (2).

A côté de ces discours dont la polémique n'est pas absente, il y a les discours de pure édification pa-

(1) Discours prononcé par le sieur Marchand à la Société populaire le 23 brumaire, an ii. Metz^Lamort, an ii, 4p. in-4" (BibL de Nancy, fonds lorrain, n* 1617),

(2) Florange. Nicolas Francin,évôque constitutionnel delà Mo-i seUe. Paris, Met2 1905.

triotique et républicaine. Nous en avons un du 30 prairial 1793, dont l'auteur ne nous est pas connu, et qui est intitulé : Réflexions sur V amour de la patrie {i). L'orateur s'y propose simplement d'éclairer le peuple en l'instruisant de ses devoirs. Du même genre est le discours du citoyen Labaubie, médecin à l'armée de la Moselle, dont le long titre est un abrégé du contenu : De la liberté^ de V égalité, de la justice^ de leurs rapports,... de V accord de la vraie liberté avec la soumission aux lois et la subordination aux magistrats j comment Vinégalité peut se concilier avec r égalité des droits et l'égalité devant la loi (2) ».

Mais, en somme, les discours, qui furent prononcés à cette époque, n'offrent qu'une importance secondaire. La Société populaire avait en effet perdu le caractère, qu'elle avait à son origine, d'une réunion d'hommes éclairés, réunis pour s'aider mutuellement de leurs lumières, elle était devenue un corps politique, qui pouvait mettre à l'occasion la force des lois au service de ses aspirations et fatalement elle en était arrivée à chercher à dominer plutôt qu'à convaincre. Quelques-uns do ses membres les plus influents, au lieu dé restepdes censeurs impitoyables, avaient commencé eux aussi à prévariquer. Si nous en croyons Merlin de Thionville, peu suspect pourtant de partialité envers les Jacobins, l'arrivée des commissaires choisis dans la Société de Metz était plus redoutée dans

(2) A Metz, chez C. Lamort, an ii, 4 p. in-4» (Bibl. de Nancy ^ fonds lorrain, n"* 1616).

(3) A Metz, chez G. Lamort, an ii, 5 p. in-4' (Bibl. de Nancyj fonds lorrain n* 1615].

les villes environnantes que ne l'avait été celle des concussionnaires fameux de l'ancien régime, et la réputation de la société et de la ville en subissait les conséquences. A Thionville, on désignait sous le nom de Messins la bande d'oiseaux de proie, qui, avec Trotebas et Remoissenet à leur tête, venaient parfois s'abattre sur le pays pour y exercer des réquisitions abusives (1). De bons patriotes et de bons républicains commençaient à se lasser de cette organisation révolutionnaire qui ne faisait qu'aggraver les maux, dont on avait si longtemps souffert. La Société populaire n'avait réussi autrefois à lutter contre ses ennemis que parce qu'elle était soutenue par la faveur presqu'unanime du public. Gomment allait-elle faire pour se maintenir lorsque le gouvernement qui l'avait soutenue envers et contre tous aurait disparu?

(1) Vie et correspondance de Merlin de Thionville.

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