CHAPITRE SIXIÈME
La suite de là réaction thermidorienne. Les épurations et la dissolution.
La journée du 9 thermidor n'eut pas sur les destinées de la Société de Metz une influence aussi immédiate et aussi décisive que sur celles de la Société de Paris. Tandis, en efTet,que la chute de Robespierre et la modification des partis dans rassemblée avaient pour résultat de retirer aux Jacobins de Paris la portion d'autorité qu'ils avaient usurpée dans les affaires générales du pays, la société de Metz lestait en face d'assemblées locales et de fonctionnaires élus sous son influence et en partie soumis à ses inspirations.
Elle sut d'ailleurs se dégager des hommes dont l'attachement trop évident pour les terroristes aurait été de nature h lui attirer l'antipathie générale, Un de ses anciens présidents, Trotebas, put être incarcéré pour avoir <( robespierrisé » la ville sans qu'elle môme se considérât comme atteinte (1). Bien plus oublieuse de ses déclarations précédentes, elle écrivit
(1) La chute de Robespierre fut Toccasion à Metz d'un mouvement populaire en sa faveur. Rien ne prouve que la Société de Mets en ait été l'initiatrice.
à la Convention une adresse, qui fut lue le 16 thermidor, an II, et dans laquelle elle vouait d'éternelles actions de grâce aux mandataires du peuple dont le dévouement énergique avait brisé les fers, que des monstres voulaient faire peser sur le peuple français (1).
La Société continuait d'ailleurs à exercer quelques unes des fonctions que le régime précédent lui avait confiées ou lui avait laissé accaparer. Le 10 thermidor, à l'heure où Robespierre montait sur Téchafaud, une députation de la Société populaire prenait tranquillement part, aux côtés de la municipalité de Metz, aux fêtes organisées pour ralliance avec la République Américaine . En sortant du Temple de l'Etre suprême, on se rendit au siège de la Société pour y enlacer les deux drapeaux aux piedsde la statue de la liberté (2)> Peu de temps après la Société organisait une fête du même genre pour célébrer Talliance avec le peuple de Genève. Pour annoncer cette fête au peuple, elle faisait afficher (3) une proclamation conçue en ces termes : « Déjà vous avez applaudi avec nous aux sentiments de fraternité, au pacte d'alliance, apportés à la Convention nationale par les Etats-Unis d'Amérique. Un peuple non moins estimable, le peuple de Genève, vient également de jurer aux Français amitié franche, sincère. Les heureux sentiments, dont il est
(1) Procès-verbal de la Convention nationale, 16 thermidor, anii.
(2) Délibérations du conseil général de la commune, 10 thermidor, an li.
(2) Affiche intitulée : « La Société populaire de Metz à ses concitoyens * (pas de date, signée par le bureau de la Société).
animé envers nous, sont d'autant plus flatteurs qu'il est libre comme nous, qu'il Test depuis longtemps,que rimmortel Rousseau est sorti de son sein. Si la tyrannie est liguée pour opprimer le genre humain, il faut aussi que les enfants de la liberté se réunissent pour déconcerter ses abominables projets. Empressons nous donc à consacrer par des fêtes simples, naïves comme l'expression de nos cœurs, la bonne intelligence qui se manifeste de toute part entre les nations indépendantes. Que leurs étendards entrelacés forment un ensemble redoutable au despotisme ».
Nous avons cru devoir faire cette assez longue citation pour bien montrer, par le ton de l'affiche, que la Société n'avait pas perdu, malgré les événements, le sentiment de son importance ni de son rôle . Ses membres avaient simplement renoncé au nom de Jacobin, qui, décidément, ne désignait plus que de mauvais républicains.
Malgré ces concessions, la Société représentait dans son ensemble un état d'esprit qui inquiéta le nouveau représentant envoyé par la Convention nationale dans les départements de la Moselle et de la Meurthe. Genevois, homme de la Plaine, était un thermidorien des plus convaincus. Il trouva trop avancée cette Société que Mallarmé autrefois avait trouvé trop rétrograde et il fit ce qu'avait fait en cette occasion Mallarmé, c'est-à-dire qu'il en ordonna l'épuration. Les raisons, sur lesquelles il s'appuie pour décider cette épuration, sont fort curieuses. Le comité de surveillance de la commune lui ayant signalé que des huées
se sont élevées dans les tribunes à Tadresse des membres de la Société, il croit que cette manifestation est de nature à porter préjudice au bon renom de la Société et à faire croire que les sociétaires sont en état d'opposition avec les autres citoyens. C'est donc pour faire cesser ce désaccord qu'il ordonne la dissolution de l'ancienne société (1).
Voici sur quelles bases sera reconstituée la nouvelle. Genevois commence par désigner 25 membres qui s'en adjoindront eux-mêmes 75 autres, élus à l'unanimité. Les 100 membres formant le noyau de la Société se réuniront alors et, dans des séances privées, élaboreront le nouveau règlement et fixeront en particulier les conditions d'admission desnouveaux membres.
Le fait que Peupion et Gilles, les secrétaires de l'ancienne société, étaient appelés, non-seulement à faire partie de la nouvelle société mais à présider à sa formation, est peut-être une preuve que Genevois ne songeait pas à modifier complètement la composition de la Société populaire . Il est permis toutefois de penser qu'il s'inspira dans son choix pour les autres membres du même esprit qui lui fit désigner pour les fonctions municipales et départementales les adversaires les plus marqués de la Montagne. En même temps, en effet, que Genevois épurait la Société populaire, il épurait les autorités, rayait de la liste des notables un certain nombre de membres qui lui pa-
(l) Voir dans les pièces justificatives le discours et Tarrôté du représentant Genevois.
raissaient suspects et les remplaçaient par des hommes qui comme Pacquin, l'ancien maire» présentaient plus de garanties.
Au mois de ventôse suivant, la Société populaire était sans doute réorganisée suivant les vœux de Genevois, car elle envoyait à la Convention nationale une adresse qui figure au procès-verbal du 11 ventôse (1) et dans laquelle il est dit : « La Société populaire et les citoyens des tribunes de Metz remercient la Convention nationale de leur avoir envoyé le représentant Genevois qui les a fait jouir des bienfaits de la journée du9 thermidor ; ils jurent de ?e rallier toujours 6 la République et à la Convention ». Dans d'autres adresses et sans doute sous Tinfluence de Genevois, « des citoyens réunis en société populaire de la commune de Metz » et « des citoyens membres de la Société populaire de Metz (2) » (non pascomme autrefois « la Société populaire » proprement dite) félicitaient la Convention des mesures qu'elle avait prise pour assurer le règne de la justice et détruire à jamais celui de la tyrannie, approuvaient le rappel des Girondins et allaient jusqu'à la féliciter d'avoir suspendu les Jacobins.
Genevois était peut être allé un peu loin, et son but avait été dépassé; ce fut du moins l'avis de Mazade qui succéda à Genevois dans les fonctions de représentant du peuple dans les départements de la Moselle et de la Meurthe. C'était un homme d'origine plus
(1) Procès-verbaux de la Convention, 11 ventôse, an m.
(2) Idem, 10 frimaire et 5 pluviôse, an ii.
modérée encore que Genevois, et, dans la lettre qu'il adresse au département peu de tempsavant sonarrivée, il écrit : « Loin de nous les délateurs intéressés, les exécuteurs et les satellites spoliateurs des ordres de la tyrannie, les bastilles, les tribunaux iniques et sanguinaires, loin de nous ces instruments de servitude dont on avait voulu faire des instruments de liberté.»
Malgré Thorreur que lui inspiraient les Jacobins, Mazade ne voulait pa§ que la direction des Sociétés populaires et l'administration de la ville tombassent entre les mains de ceux qui étaient les ennemis déclarés des institutions démocratiques. Il put constater, en arrivant à Metz, que la Société avait été envahie par des hommes que leurs opinions et leur passé rattachaient à l'ancien régime et que ces hommes y formaient, grâce àTappui de leurs amis, un parti déjà puissant. Pour réagir contre cet état de choses Mazade décida de procéder à une nouvelle épuration, qui eut lieu le 11 germinal, an m (1). Il ne se contenta pas, comme l'avait fait Genevois, de désigner 25 citoyens qui auraient pour mission de nommer les autres membres, il en choisit du premier coup 150, et décida que ceux, que la Société s'adjoindrait par la suite, devraient* non seulement posséder un caractère indéniable de civisme et de probité, mais encore être des amis reconnus de la Constitution de 1793 et de la République française une et indivisible.
L'intérêt que portait Mazade à la Société populaire
(1) Voir dans les pièces justificatives, le texte complet du décret d'épuration de Mazade.
était d'ailleurs réel, encore qu*il ne voulut pour rien au monde la voir retomber dans les errements où elle était tombée autrefois, alors qu'elle empiétait sur les prérogatives des corps élus et s'immisçait dans le gouvernement. Il trouvait que les Sociétés avaient encore un rôle très grand et très noble à remplir et il en traça les grandes lignes dans une circulaire adressée aux districts de la Moselle et de la Meurthe le 14 germ., an m.
11 voudrait qu'en attendant la promulgation de la nouvelle constitution qu'il faudra expliquer au peuple, comme on lui a expliqué les précédentes, la Société s appliquât à répandre les principes de la morale et du droit naturel. Et ce représentant, bien intentionné, cite quatre ouvrages : le livre des devoirs de Cicéron, les principes de droit naturel de J.-J. Burlomaqui, citoyen de Genève, le livre des bienfaits de Sénèque et celui des mœurs de Toussaint, dont il voudrait qu'on commente des extraits sans citer de noms, pour ne pas paraître pédants : « Lorsque les maximes répandues dans ces ouvrages seront généralement connues, dit-il, les hommes ne seront point fanatiques; ils seront justes, bienfaisants, graves et laborieux ». Ces explications auront encore un autre avantage, selon Mazade, ce sera de purifier la tribune souillée par les récents discours,
Il est certain qu'une Société populaire qui aurait rempli le programme que lui- traçait Mazade, eut pu vivre paisible^ à l'abri des décrets du gouvernement. Restait ù savoir si les membres de la Société popu-
— solaire entendaient se confiner dans le rôle qu'on voulait leur assigner.
Il semble bien en tout cas que le prestige de la Société populaire diminuât considérablement à partir du moment où la discussion des grands sujets lui fut interdite et dès qu'elle fut dans l'impossibilité de réaliser les décisions qu'elle pouvait prendre. Nous n'avons pas de cette époque des preuves évidentes du zèle qu'elle aurait mis à suivre les indications de Mazade. Mais une pièce, datée du 29 messidor an m, nous montre quelles modifications elle avait subi dans la personne de ses membres comme dans ses idées (1). Cette adresse à la Convention porte en tête le timbre de la Société des amis de la liberté et de l'égalité, mais les citoyens qui l'ont signée se dénommBnt « membres de la Société républicaine ». Après avoir félicité la Convention d'avoir abattu tous les hydres qui se dressaient sur son passage, elle lui en indique un dernier à abattre ; c'est.... le droit qui est laissé aux fermiers de payer leurs baux de ferme en argent ou en assignats et d'après le même tarif qu'avant la révolution. Les soussignés démontrent l'injustice de cet état de choses ; vu la cherté des vivres, le canon d'une ferme de moyenne importance permet à peine au propriétaire d'acheter de la subsistance pour une décade. Ils demandent qu'on adopte un système plus
(1) Adresse des citoyens réunis en Société républicaine à la Convention nationale. Imprimée par ordre de cette société à la demande des tribunes. Gliez G. Lamort, imprimeur et membre de la Société républicaine. (Bibl. de Nancy, fonds lorrain, n» 1619)..
équitable et qu'on oblige le fermier « à donner autant de grains que le canon en représentait à l'époque de la passation du bail » .
Il y eut cependant encore quelques discussions orageuses^ si nous en croyons la plainte qui fut faite contre le citoyen Saint-Jacques, agent des messageries nationales à Metz, transmise par Tallien à la oonunission des transports et renvoyée pour enquête à la municipalité de Metz (I). 11 Iparaitque Saint- Jacques aurait, dans une séance publique, fait la motion d'égorger tous les hommes au-dessus de 60 ans comme bouches inutiles et que, tirant un poignard de sa poche, il aurait invité les assistants à le suivre en promettant de donner lexemple.
Vraie ou fausse, cette accusation montre que le temps n'était plus aux propositions radicales, d'autre part que la Société avait perdu son droit de surveillance sur les autorités et que c'était à son tour d'être soumise à la surveillance de la municipalité. Mais ce qui mérite d'attirer particulièrement notre attention c'est que cette plainte fut imprimée à un très grand nombre d'exemplaires à en juger par ceux qui sub. sistent. Nous sommes amenés à nous demander s'il n'y eut pas là une manœuvre analogue à celle dont usa jadis le directoire lors de l'affaire des piques et si cette accusation n'avait pas pour but, comme la précédente, de compromettre la Société.
(1) Les membres composant la commission des transports miliuires» postes, messageries et remontes à la municipalité de Metz. Paris, le 20 prairial, l'an m de Tère républicaine.
Ce n'étaient cependant ni les fureurs de Saint Jacques, ni les dénonciations des autorités messines qui devaient amener la dissolution de la Société. Le décret qui en ordonna la fermeture était un décret d'ordre général qui s'appliquait à tous les clubs de France.
Les autorités mirent, en tout cas, une promptitude remarquable à le mettre à exécution. Ce décret adopté par la Convention le 6fructidof, an m, fut transmis le 11 par le district à la municipalité (1) et le même jour le conseil général de la commune chargeait deux de ses membres, les citoyens Paixhans et Bodart d'en assurer Texécution (2).
La salle fut fermée et, le 14 fructidor, le conseil général arrêtait que ^les mêmes commissaires feraient « mettre sous les scellés les papiers de la société, dont le dépôt doit être fait au secrétariat de la municipalité (3) ».
Nous n'avons trouvé nulle part des preuves que cette suppression ait suscité des troubles ou des prot3Stations. D'ailleurs les membres les plus violents de la Société n'en faisaient plus partie, d'autres s'étaient ralliés au nouvel ordre de choses, prêts à se rallier également à tous les gouvernements qui allaient se succéder en France.
(1) Délibérations du directoire du district de Metzi Séance pu* blique du 11 fructidor, an m.
(2) Délibérations du conseil général de la commune de Metz* 11 fructidor, an m.
(3) Délibérations du conseil général de la commune de Metz. 14 fructidorj an m.
L'esprit qui avait animé la Société populaire ne disparut pas cependant avec elle, et la crainte de voir se reformer un club des Jacobins hanla pendant longtemps encore la pensée des modérés qui, avec Barbé Marbois, avaient repris possession de la municipalité de Metz. Voici en quels termes s'exprime sur les derniers membres du parti jacobin, le conseil général de la commune dans la lettre h Tadministration supérieure, qu'il rédigea, à la séance du 13 fructidor, an III, pour lui faire connaître Tesprit public : « Ils n'ont pas perdu tout espoir^ ils se rassemblent, ils correspondent. Paris est le centre de leurs mouvements... L'anéantissement des clubs leur a fait cependant une blessure profonde, mais ils conservent encore les germes de l'association, ils regardent comme leurs fidèles la plupart des désarmés; ils entretiennent même des relations avec ceux de leurs anciens amis qui ont abjuré leurs maximes soit en réalité soit en apparence, et s'il était possible que l'autorité rentrât un seul instant dans leurs mains, elle y serait aussitôt consolidée par le rétablissement des sociétés jacobines sousquelque autre dénomination ».
Les efforts de la municipalité tendirent dès lors à empêcher la renaissance des sociétés politiques quelles qu'elles fussent.
Elle obtint du directoire qu'il fermât, à la date du 12 germinal, an vi, une société qui s'était formée à Metz sous le nom de « Cercle constitutionnel » et qui selon les termes de l'arrêté était dirigée « par des agitateurs qui y prêchent l'anarchie et la discorde,
qui ne s'occupent que de dénonciations et y font violer journellement la constitution et les lois ».
Le 16 germinal suivant^ Tadminislration municipale décida de dissoudre également les petites sociétés, connues sous le nom de « Tabagies » sous prétexte quelles n'étaient que des fractions du cercle constitutionnel : « elles ne sont pas ouvertes indistinctement à tous citoyens, elles ont des règlements imprimés, un mode particulier d'admission et d'exclusion, elles ont des chefs ou régulateurs et correspondent entre elles par députations ».
Il devait suffire bientôt que des citoyens s'assemblassent pour paraître jacobins, qu'une société opérât une sélection parmi ses membres pour devenir dangereuse. L'administration municipale en arriva à ordonner le 25 brumaire an vi, la fermeture de la société dite « Société de Nexirue » qui pourtant ne s'occupait qu'à organiser des bals, a Mais, disent les termes de l'arrêté, à l'exemple des sociétaires de l'année dernière, ceux de l'année actuelle soumettent les candidats à un scrutin épuratoire, dont le résultat est l'expulsion de citoyens qui ont montré de l'attachement à la chose publique ».
Ainsi les hommes, qui avaient repris en main la direction de l'administration de la ville, en arrivaient, dans leur terreur de voir se ranimer le vieil esprit jacobin, à poursuivre toutes les institutions qui pouvaient permettre à l'opinion publique de se manifester.
Ils ne devaient que trop bien réussir dans leurs efforts. La voix du peuple qui s'était élevée un mo-
ment si puissante, ne devait plus se faire entendre. Les révolutions allaient se succéder, amenant avec elles des changements de dynastie, l'ennemi même pouvait venir s'installer dans leurs foyers sans que les Messins, habitués au silence, exprimassent leurs sentiments autrement que par la bouche de leurs magistrats et de leurs représentants.