LES PASSIONS
ii^ I . Dieu nous a donné les passions ; donc , les passions sont bonnes : Dieu ne donne rien de mauvais.
f 1, Les religions venant toutes des hommes , la religion qui vient de Dieu ayant été bannie de la terre, les religions n'ont pas manqué de condamner les passions.
^ 3. Quand je dis que les religions ont condamné les passions , et que je les blâme de les avoir condamnées , je ne veux pas dire qu'il n'y ait rien de condamnable dans les passions.
^ 4- Ce qui est excès dans une passion quelconque, je le condamne, parce que Dieu, la nature et l'intérêt social le proscrivent.
^ 5. Mais y il ne faut pas proscrire la chose parce qu'on en abuse; il faut condamner l'abus, et conserver la chose.
^ 6. Les passions ne sont pas des vices; Dieu
nous a donné nos passions , il ne nous a pas donné nos vices.
^ 7. Les faux moralistes enseignent qu'il. faut étouffer les passions dans Imtérêt des bonnes mœurs. .
^ 8. Et en étouffant les passions , ils provoquent au meurtre , à l'assassinat, au crime.
5^ 9. Fous et hypocrites qu'ils sont, ils disent à l'homme : Tu ne rechercheras pas la femme ; et à la femme : Tu ne rechercheras pas l'homme.
^10. La nature et Dieu disent le contraire : car la nature et Dieu disent que la femme est faite pour l'homme, et l'homme pour la femme.
^ I r . Mais que sont Dieu et la nature pour les hypocrites du siècle ? de vains mots qu'ils font servir à leur convoitise.
J^ 12. Cependant à quoi aboutit cette sévérité de mœurs qu'ils affectent ? pas même à les rendre continents , eux qui exaltent la continence.
^ i3. Non ; ils veulent tuer la nature, et c'est la nature qui les tue pour prix des outrages qu'ils lui font.
t 14. Qu'importe au père de famille qu'il y ait dans son champ des arbres chargés de feuilles et de belle apparence , s'ils ne produisent point de fruit ?
ii^ i5. Est-ce pour la stérilité ou pour la fécondité que sont faits les ouvrages de Dieu?
ji^ 16. Quelle folie donc d'étouffer la vie de ce qui donne la vie et dé ce qui est fait pour donner la vie 1
i!^ 1 7. Réglez vos passions , ne les étouffez pas. N'en
détournez point la direction qu'elles tiennent de Dieu et de la nature.
y 1 8. Prêtres et moralistes , ne prêché^ plus la continence absolue , mais bien la tempérance. Car rhomme n'a pas reçu des appétits pour ne pas les satisfaire :
ii^ 19. Quand ta chair a soif, donne-lui à boire; quand elle a faim , donne^ui à manger ; quand ton cœur a besoin d'amour , laisse-le s'épancher au doux sentiment de Famour.
S^ 20. Seulement, ne vis pas uniquement pour la satisfaction de ta chair , ô homme ! que ton âme soit ton guide pour la direction de la vie de ton corps.
3^ 2 1 . Songe que tu ne vis pas seulement de pain , songe que les jouissances de l'âme ne doivent pas plus être comprimées , détruites par les plaisirs et les délectations de la chair, que les délectations de la chair ne doivent anéantir les jouissances de l'âme.
jt 22. C'est là toute la science de la vie , de bien combiner la vi^de Tâme avec la vie du corps.
^ 23. Jusqu'ici , tu n'as pas su vivre, ô homme ! et comment aurais-tu pu le savoir, toi qui as toujours été la proie des intrigants et des menteurs ?
jl^ 24. Comment le saurais-»tu encore aujourd'hui où, dominé parle préjugé, où, aveuglé par cette nuée de philosophes ou de prêtres immondes qui te font de la morale pour te dépouiller ; où, effrayé du pouvoir exorbitant qu'ils exercent encore sur la pauvre humanité, tu trembles dé suivre les inspirations de
ta conscience, parce que tu crains d'allumer la colère de tes pédagogues et de tes maîtres ?
^ a5. Homme , écoute la voix de ton Dieu ; ce n'est point une voix mensongère : tes précepteurs déclament sans cesse contre tes passions , bien qu'ils sachent que les passions c'est tout l'homme , et que l'homme sans passions ne serait qu'une momie.
^ 126. Ils ont des passions comme ceux dont ils attaquent les passions; ils veulent les satisfaire, et quand ils disent aux autres : Ne satisfaites point vos passions , c'est comme s'ils ajoutaient: Car, si vous les satisfaites, il ne nous restera pas de quoi contenter les nôtres.
^ 27. A vous la haire et le cilice; à nous les plaisirs, la joie, les festins.
^ 28. A vous l'abnégation, le désintéressement, le poids du jour; à nous le doux sommeil de la nuit, la fraîcheur du matin, le repos durant la chaleur brûlante du jour...
^ 29. A vous de remuer péniblement la terre, de tracer de rudes sillons; à nous de récolter ce î que vous avez semé, et de dévorer le fruit de vos labeurs.
^ 3o. Vous ne possédez rien, disent ces docteurs de mensonges ; ne désirez pas d'acquérir des richesses; car pour entrer au ciel il faut être nu.
j^ 3i. Vous possédez; dépouillez-vous , car la richesse perdrait et votre corps et votre âme, pour le temps et pour l'éternité.
^ 32. L'ambition des honneurs de la terre est
aussi un écueil au salut; ne soyez point ambitieux.
i^ 33. Fuyez les places ^ les honneurs, les dignités comme les richesses; car tout cela conthiit à la perdition.
^ 34. Vous avez cru que vous étiez sur la terre pour jouir de la terre, qu'il y avait des biens ici-bas pour vous : eh bien! non, tout cela, vous devez le voir, et ne pas y toucher ! que dis-je ? vous devez le voir comme si vous ne le voyiez pas ; et , si vous en -jouissez, en jouir comme si vous n'en jouissiez pas!
^ 35. Tel est le langage de vo» philosophes et de vos prêtres; tels sont leurs enseignements.
^ 36. Us confondent ou feignent de confondre , dans leur folie ou leur hypocrisie, ce qui est bon avec ce qui est mauvais, l'abus avec la chose dont on abuse.
ii^ 37. Quand ils ont établi cette horrible confusion entre le bien et le mal , quand ils vous ont poussés, pauvres mortels , à lutter sans cesse avec vos passions, ils se ruent comme des bétes fauves sur le champ de bataille arrosé de votre sang, couvert de vos dépouilles, et ils se revêtent de vos dépouilles et boivent votre sang.
}li 38. Voilà ce que produisent les passions comprimées : chez les uns , elles étouffent tout sentiment de grandeur d'âme, de courage , d'indépendance; chez les autres, elles changent ce sentiment en un désir effréné de domination et de convoitise.
^ 39. Dieu ne vous demande point que vous
étouffiez vos passions; il veut que vous leur donniez une direction utile à la société et à vous-
mêmes.
y 4o. Soyez ambitieux, mais ne le soyez pas du bien d'autrui. Soyez ambitieux sans jalousie, sans animosité, sans haine.
f ^\. Ayez une noble émulation; courez au danger, quand il s'agit de défendre votre frère, de le protéger contre ses persécuteurs.
jlr [\i. Soyez ambitieux de gloire acquise à édairer Thumanitc, à la moraliser, à la rendre meilleure. •
^ [\S, Vous voyez la société dans un état de conflagration générale, et vous dites : C'est là l'œuvre des passions des hommes.
^ 44- Que voulez- vous dire ? les passions , vous dis-je, ne sont point faites pour troubler l'humanité; elles sont faites pour l'harmonie et le bonheur.
"i 45. Sans amour, il y a atrophie sociale; saus ambition, point d'actes de dévouement, point d'actions d'éclat.
^ 46. Ce ne sont pas les passions qui troublent l'ordre; c'est la mauvaise direction que leur donnent vos lois, vos mœurs, vos usages, vos préjugés.
^ 47* "Quant aux vices, qui sont toujours un dérangement, une désharmonie, c'est aussi votre ordre social qui les produit.
^ 48- On n'est vicieux que parce qu'on s'imagine que le vice sera plus profitable que la vertu.
)^ 49- Or , ce sont bien vos lois qui ont fait que souvent le vice est plus profitable que la vertu.
f 5o. Quand on a vu mille fois l'iniquité triomphante parmi vous et la vertu conspuée; quand on a vu le droit du plus fort, du plus riche et du plus puissant érigé en loi dans vos codes, on s'est dit : Pratiquons Tinîquité; peut-être l'iniquité nous donnera-t-elle le droit d'insolence et d'impunité. C'est par l'iniquité que se isbnt élevés ceux qui nous oppriment.
ii^ 5 1 . Je vous le dis en vérité , vous avez tout bouleversé dans la nature. Les passions vous étaient données comme les jouissances de la vie, et vous en avez fait le tourment de votre existence.
3^ Sa. Vous avez repoussé lé naturel; vous êtes tombé dans le désonlre.
. ^ 53. Il fallait que votre âme vînt régler vos désirs ; et cVst votre esprit irréfléchi, votre imagination vagabonde qui vous ont dirigé.
j!^ 54. Et la vivacité chez vous s'est changée en colère ; l'amour de la conservation , de la propriété, en sordide avarice ; la louable émulation, en envie criminelle; lamour-propre, en orgueil, et la satisfaction des appétits de la chair, en débauche.
^ 55. Ayez de la vivacité, de l'activité; le friouvement, c'est la vie; mais n'ayez pas de colère, car la colère peut mettre en péril là vie de vos frères et votre propre vie.
^ 56. Aimez à posséder, à conserver: il faut bien que vous aimiez à posséder et à conserver ce que
Dieu vous donne ; mais ne possédez pas, ne conservez pas pour vous seul ; car ce serait là de Tavarice, et l'avarice est meurtrière pour la société, en ce qu'elle prend toujours et ne donne jamais.
i 57. Ne jalousez point vos frères dans leurs biens, dans leurs talents; la jalousie vous pousserait à les supplanter, à les renverser et à profiter de leur malheur; mais tâchez, par votre travail , d'arriver à leur état de prospérité ; Dieu ne vous défend pas une noble émulation.
3^ 58. Ne soyez point indifférent de vous-même; cherchez à paraître avec quelque avantage et du corps et de l'esprit ; mais ne cherchez point à humilier, à écraser vos frères ; car, quiconque s'élève sera humilié, et quiconque s'abaisse sera élevé.
^ 59. N'étouffez point les appétits de la chair . mais ne satisfaites point les appétits de la chair aux. dépens de la chair et de l'esprit.