‹ Le code des femmesChapitre 6 sur 35 · N . LE · texte numérisé non relu

N . LE

PRÉAMBULE

Tout le monde connaît la maxime : « Nul n'est censé ignorer la loi. »

Ce précepte est sage.

Il serait, en effet, trop commode, après avoir commis un méfait quelconque, perpétré un crime, ou simplement méconnu les prescriptions d'une loi spéciale, — la loi sur la presse par exemple, ou celle qui régit les sociétés civiles ou les sociétés commerciales, — de se tirer d'affaire en établissant qu'on n'a pas fait son droit.

Gela mènerait très loin. De conséquence en conséquence, nous arriverions aux résultats les plus absurdes.

L'assassin se croirait fondé à dire : « — J'ignorais qu'il fût défendu de tuer. »

Le voleur : « — J'ignorais qu'il fût défendu de voler. »

La proxénète : « — J'ignorais qu'on n'eût pas le droit de faciliter les tendres rencontres. »

Et ainsi de suite.

On ne trouverait plus un seul coupable ; — il n'y aurait que des ignorants.

Ce serait le chaos, la confusion, le désordre, le renversement des choses, la ruine de tout.

Autant vaudrait remonter à la barbarie.

Mais puisque personne ne conteste le principe, puisque nous sommes tous d'accord sur ce point que nul n'est censé ignorer la loi, — ce qui équivaut à dire que nul ne doit ignorer la loi, — d'où vient que si peu de gens se donnent la peine de l'étudier ?

La réponse est facile. On considère cette étude comme une « spécialité ». On se figure que ceuxlà seuls ont besoin de pâlir sur un code, qui se destinent soit à la magistrature, soit au barreau. L'étude du droit est une préparation naturelle à l'exercice d'une certaine catégorie de fonctions ou de professions, comme tout apprentissage est une préparation nécessaire aux divers métiers dont se compose l'industrie. Gela regarde les juges, les avocats, les notaires, les avoués, les agréés, les huissiers; mais, pour de simples commerçants, c'est chose inutile.

A plus forte raison est-ce chose superflue pour les femmes a destinées à devenir des épouses et des ménagères. »

Cependant je me permettrai de faire remarquer que tout le monde a des droits à exercer, des devoirs à remplir, des intérêts, sinon à défendre, au moins à ne pas compromettre.

C'est peu de savoir qu'il est interdit de tuer et de

PREAMBULE

Yoler, la morale courante suffit pour nous éclairer là-dessus; mais je ne crois pas qu'il soit de trop qu'un homme, qu'une femme sachent quelle est la mesure de leurs droits réciproques. lime semble au contraire important, lorsqu'on est appelé tous les jours à contracter, à s'obliger, à lier même sa propre personne, qu'on se rende exactement compte de la portée ultérieure des obligations prises ou à prendre.

Combien de gens acceptent des charges ou des fonctions, celles de tuteur, par exemple, ou de fondé de pouvoir, sans mesurer l'étendue des responsabilités qui vont peser sur eux !

Pour ne parler que des femmes, où sont celles qui, la veille de leur mariage, se rendent un compte exact de l'acte qu'elles vont accomplir? Quelle jeune fllle se doute du degré de servitude qu'elle accepte, du renoncement auquel la condamne pour toute sa vie le Gode, ce vilain Gode qu'elle n'a jamais ouvert?

C'est bien le moins pourtant qu'une femme connaisse l'esprit général des lois sous l'empire desquelles elle vit, auxquelles elle doit obéissance et respect ; c'est bien le moins surtout qu'elle sache à quoi s'en tenir sur les conséquences d'une législation, qui, en l'espace d'un jour, change, modifie, transforme du tout au tout les conditions de son existence.

Donc, bien loin d'accorder que l'étude des lois qui déterminent nos rapports ne regarde ou n'intéresse que les jurisconsultes, ou de n'en admettre l'enseignement que pour les hommes, — sous le prétexte fallacieux que ce sont toujours eux, et eux seuls, qui règlent lesafi'aires de la famille, — je voudrais

ô LE CODE DES FEMMES.

que, dans toutes les écoles secondaires de jeunes filles, il fût créé un cours sommaire de droit civil et de droit commercial .

Il ne s'agirait pas, qu'on se le persuade bien, de faire des avocats de toutes nos filles, mais d*en faire des femmes en état de comprendre la situation qui leur est faite et de veiller plus tard, comme épouses et comme mères, àla conservation de leurs intérêts matériels souvent compromis, et, — co qui n'est pas moins indispensable, — à la garde de ce bien précieux entre tous : leur dignité !

La femme est personne humaine, il faut qu'elle se le dise. La loi, qui semble ignorer ce principe, n'en tient aucun compte. Soit! Mais aussi longtemps que la loi ne sera pas revisée, je veux que la femme sache à quel point on Famondrit, à quel point on l'abaisse. Si elle entre dans la servitude, qu'elle y entre au moins ayant conscience du sacrifice qu'elle fait, de l'abdication à laquelle elle souscrit ; qu'elle ait, avant de s'engager pour toujours, connaissance complète des obligations qui lui seront imposées.

Quoi ! subitement, un jour, la jeune fille se trouve en face de l'irrévocable, et elle ne sait rien de ce que cet irrévocable lui réserve pour plus tard d'humiliations, d'abaissements, de renoncements douloureux! Elle ne sait pas qu'elle sera sans liberté devant son mari, sans autorité personnelle sur ses enfants ! Gomment le saurait-elle ? Qui le lui a jamais dit ?

Su elle savait, accepterait-elle ?

Question grave I

J'ai connu, moi, des femmes, des mères, qui, après avoir souffert longtemps, se sont écriées : « Ah ! si | j'avais su ' »

PREAMBULE

Ce livre est publié pour que lès femmes sachent.

Car, insistons-y, c'est avant d'enchaîner irrévocablement sa vie, avant d'abdiquer sans retour possible, sans autre remède que la mort, qu'une jeune fille, soucieuse de son avenir, doit s'inquiéter de connaître jusqu'à quel point elle fera, dans le mariage, abandon de son libre arbitre.

Sij'avais une fille, je voudrais qu'elle sût tout. Le jour où elle prononcerait le oui sacramentel, elle comprendrait ce qu'elle fait. S'instruire est toujours' hon, sans doute. Le proverbe : « Mieux vaut tard que jamais », a certainement son côté utile. Mais, en matière de législation, je trouve que, pour ap- ' prendre, il est un peu tard, — quand il n'est plus temps.

Ce n'est pas que j'aie l'intention d'écrire un cours complet de droit à l'usage des femmes. Non. D'autres, plus tard, entreprendront cette grande et difficile tâche. Ma prétention ne va pas jusquelà. Je n'écris qu'une étude sommaire, forcément incomplète au point de vue de l'ensemble; mais aucun article de notre Code civil portant atteinte à la dignité de la femme, aucune disposition violant le droit imprescriptible supérieur, essentiel, qui lui appartient entant que personne humaine, c'est-à-dire en tant quêtre conscient et librCy ne seront oubliés.

Quand on aura lu ce livre, on saura tout ce que l'on peut désirer savoir au sujet des dénis de justice dont la loi se rend coupable envers les femmes, et sur la façon dont on pourrait y remédier. Mon plan ne va pas au delà ; je circonscris mon sujet dans ces limites. Pour un commencement, c*est assez. Une œuvre plus ét3ndue détournerait peut-

être les femmes, déjà prévenues contre les arides questions de droit. II semble que ce soit une grosse affaire. Ouvrir un livre qui parle comme un notaire ou comme un avoué, quand on a sur sa table le dernier roman paru, ou le journal de mode illustré de belles gravures coloriées et de dessins nouveaux de tapisserie , — c'est difficile !

Pardon ! celles qui prendront la peine de parcourir ces pages reconnaîtront bien vite qu'elles offrent moins d'ennui que le sujet ne semble l'indiquer. Celles-là trouveront, de temps en temps, à l'appui de la doctrine défendue par l'auteur, — doctrine d'égalité, d'impartialité, de justice, — des récits de malheurs vrais qu'il eût été facile de prévenir etdont il ne tient qu'à nous de rendre le retour désormais impossible. Je veux rendre cette lecture non seulement instructive, mais attachante. Le raisonnement , la dissertation , la discussion pure et simple des textes auraient une sécheresse que je tiens par-dessus tout à éviter. C'est pourquoi, en plus d'une occasion, des faits poignants, incontestables, prouvés par la notoriété ou le retentissement judiciaire, seront invoqués. A côté de la théorie, le drame. L'émotion ne peut être bannie d'un livre qui s'adresse à des âmes . Personne, plus que celui qui écrit ces lignes, n'a vu pleurer; personne plus que lui n'a entendu maudire.

Est-il donc vrai que tant de femmes souffrent ?

Mais presque partout nous les voyons sourire!

Oui, le sourire au dehors ; au dedans la douleur morne, refoulée, cachée, silencieuse! Ah! combien nous en coudoyons, chaque jour, de ces martyres résignées au sacrifice, qui se composent un visage de convention ! On sauve les apparences. Le mal étant

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sans remède , on se dit que le mieux est de se taire.

De là, tant de plaintes étouffées. Il en coûte d'étaler en public les misères du foyer domestique. Gela répugne.

Mais quelquefois le courage vient à manquer, ou bien un incident imprévu déchire tous les voiles. Alors le secret devient impossible à garder. C'est ainsi que la constatation officielle de procédés abusifs, souvent monstrueux, me permettra <l'appuyer de preuves mes affirmations et de fournir, à titre d'exemples, des faits justifiant toutes mes critiques.

On comprendra ainsi que nous réclamions des réformes.

Dire que la loi est mal faite, cela peut être utile; le prouver est mieux.

Ce livre a donc un double but :

Faire connaître aux femmes qui l'ignorent ce que nos lois osent faire d'elles ; puis, — la seule connais sance du mal ne suffisant pas à le faire disparaître , — suggérer à toutes celles qui nous liront la pensée de joindre leurs efforts aux nôtres pour obtenir la revision du Gode, dans le sens d'une plus équitable répartition des droits et des devoirs.

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