‹ Le cœur a ses raisonsChapitre 4 sur 12 · SCÈNE lî JACQUES, LUCIEN · texte numérisé non relu

SCÈNE lî JACQUES, LUCIEN

LUCIE.N, se moquant de lui.

Ce n*«st pas encore ça.

JACQUES, il laisse tomber de nouveau eoa «hapetu #6

canne.

Dieu! que tu m'as fait peur!...

LUCIEN

Homets-toi et continue...

JACQUES

Ke te moque pas de m'^i.

LUCIEN

Ah ça! mon garçon, est-ce que tu serais «ùcore amoureux de Françoise?...

JACQUES

Appelle-la luadame Vernières.

LUCIEN

Ça suffit, je sais ce que je voulais savoir : tu en ea amoureux.

JACQUES

Ça se voit?...

LUCIEN

Rffroyablement î

JACQUES

Alors, j'aime mieux tout t'a vouer; oui, je suis amoureux, très amoureux 1

LUCIEN

Depuis?...

JACQUES

Depuis un an à peine.

LUCIEM.

Mais c'est de la frénésie I

ja;:oues.

Peux-tu rire de choses pareilles!

LUCIEN

De quoi rirait on, si c$ n'est des choses sérieusoa.

Alors, paf I ça t'est tombé sur la tête comme un pot de fleurs?

JACQUES

C'était dans une vente de charité, Françoise...

LUCIEN, blagueur.

Appelle-la madame Vernièresl

JACQUES, effrajé.

Tu l'aimes donc aussi?...

LUCIEN

Ne crains rien. Je n'en ai jamais eu môme l'idée, bien que tu l'aimes et que tu sois mon ami. C'étaient des raisons fortes, mais Françoise n'est pas du tout mon modèle de femme. Je la trouve insupportable, maniérée. Elle n'est même pas jolie.

JACQUES, avec éclat.

Oh! ce jour-là, elle tenait un comptoir de petits plumeaux et de balais. On lui avait proposé do vendre des bonbons et des sachets, elle a préféré les balais; c'est une femme sérieuse. Je la vis, et tout de suite je sentis que c'en était fait de ma tranquillité. On me présenta. Elle me tendit la main, franchement, ea bon camarade, et m'invita à de menues emplettes, en souriant un peu, comme si déjà, imperceptiblement, elle se moquait de moi.

LUCIEN

C'était un commencement.

JACQUES

A C9 moment, un grand remue-ménage se fit autour de nous. Tout le monde s'agenouilla. Françoise aussi et moi, auprès d'elle; c'était l'évêque de Persipolis qui venait de fair*» son entrée et qui bénissait

LE CŒUR A SES RAISONS... Il

les dames vendeuses. Il me sembla que je me mariais. Lorsque je me relevai, Françoise avait diàparu. A partir de cet instant, je perdis le sentiment de ce qui se passait autour de moi. Tout ce que je sais, c'est que, vers huit heui'es, je m'entendis vigoureusement interpeller, place de l'Opéra, par un monsieur décoré dont je venais d'épousseter le monocle avec six plumeaux qui s'épanouissaient sous mon bras.

LUCIEN

Oh! oht... Mais si tu en es là, j'arrive bien mal à propos.

JACQUES

Pourquoi?.., Parce que...

LUCIEN

JACQUES, vivement.

Pas du toutl... Ta présence me fournit un prétexte envers moi-même pour reculer encore l'aveu que je ne lui ai jamais fait.

LUCIEN

Non!... ce ïi'est pas vrai!... tu ne?... Depuis le temps que tu platonises auprès d'elle... tu n'as jamais?...

JACQUES

Jamais. */e sens déjà que je l'ennuie quana je ne lui dis rien... Alors, tu comprends, je n'ose pas aller plus loin... Oh! je désespère de jamais lui plaire I

LUCIEN

Tu as pourtant certains avantages. Tu es assez le type de l'amant pour honnête femme.

JACQUKS.

En tout cag, je n'ai pas de chunco.

LUCIEN

C'est ta faute. Tu mets tout contre toi... Ainsi tu demeures au Luxembourg... rue de Vaugirard. C'est tout direl

JACQUES

J'ai un très joli appartement au premier, avec une vue superbe sur les jardins et sur le palais du Sénat.

LUCIEN

Il vaudrait vieux une mansarde place Vendôme, et pour horizon le toit de la Madeleine et celui do l'Opéra.

JACQUES

Mais pourquoi ça ?

LUCIEN

Parce que jamais une femme ne croira qu'on peut penser à elle rue de Vaugirard.

JACQUES

Tu n'es pas sérieux!... Et, à part ça, qu'est-ce que tu as encore à me reprocher?...

Eh bien... lève-toi... Je ne louerai pas non plus ton tailleur.

JACQUES

C'est celui de ma famille... Il habillait mon grand» père, qui était président à la cour d'appel...

LUCIEN

Si tu crois que c'est excitant pour une femme!... Hefearde-moi ce col. Il a quelque cbosô d'ecclésias:t^

que. Et cette cravate... Est-ce que tu a? des manchettes?...

JACQUES^ qui leg chercha sous ses manches trop Jangues. Mais oui!

LUCIEN

Tire-les .. Oh! ces boatous!...

JACQUES

Qu'est-ce qu'ils ont, ces boutons?

LUCIEN

Donne-les à ton domestique. Et ce chapeau, ce chapeau... Il est navrant, calamiteux!... Tiens, veux tu que je te dise?... Tu prends la vie comme tu bros ses ton chapeau à rebrousse-poil. Alors, voilà la figure qu'elle fait, ta vie... piteuse et hérissée. Regardemoi ça l

Il lui montre le chapeau.

Tu m'ennuies. D'abord, je ne suis pas si maladroit que tu dis; et, même auprès de Françoise, j'ai fait quelquefois preuve de beaucoup de finesse. Ainsi jo lui ai raconté mes aventures, mes maîtresses... Ça, ça n'est pas niai, j'espère I

LUCIEN

C'est même très bien. Elles ont été norabreus- .tes maîtresses?...

JACQUES

Elles ont été trois !

LUCIEN

Les dieux se réjouissent de ce nombre im]n

JACQUES

Trois... «ans compter les autro^t

i( CR CŒUR A .^ES RAISONS.,,

LUCIEN

Pourquoi ne comptes-tu pas les autres?

JACQUES

Parce que je n'ai pas été leur amant.

LUCIEN

Ail bien I...

JACQUES

Mais, au fait, tu les as connues... (D'un air sufâsant.) Tu te rappelles Vera Tchekoff?

L'écuyère? Celle que le priiice Holstein a épousée... Diable I tous mes compliments 1...

JACQUES, lui serrant la main.

Merci!... Eh bien, j'ai été l'amant de l'institutrice de sa fille.

LUCIEN

Ahl c'est moins élégant.

JACQUES

Oh I j'avais bien pensé à Vera elle-même, mais ça ne s'est pas arrangé. Elle passait sa vie à cheval. J'ai voulu l'accompagner au Bois. Elle exigeait que ses amants montassent sans étriers. A la troisième fois, j'en pleurais.

LUCIEN

C'est dommage. C'eût été un joli souvenir. Ensuite..

JACQUES

Ensuite... Tu sais que j'étais très reçu chez la duchesse de Biscaye.

LUCIEN

Ah I ah !... Est-ce gue?...

JACQUES

Non, non! Mais tu te souviens qu'elle avait deux filles adorables, graves et douces comme des infantes de Yélasquez, avec leur teint mat, leurs yeux ùe velours sombre...

Eh! eh!... quoi?... Tu...

JACQUES

Non. Mais elles prenaient des leçons d'allemand avec une Suissesse d'un blond ardent^ une fille admirable 1 Elle n'avait jamais eu d'amant.

LUCIEN

Jamais?

JACQUES

Jamais en France. Elle m'aima pendant six mois

LUCIEN

Mais pourquoi n'avais-tu pas songé à la duchesse? Elle passe pour ne pas être inaccessible...

JACQUES

C'est possible. Mais elle n'a aucune instruction, et moi...

LUCIEN

Le fait est que, sous ce rapport-là, tu avais été gâté.

JACQAES.

Quant à la troisième...

LUCIEN, riant.

Je parie que c'était une institutrice f

JACQUES, aveo défi.

Parfaitement! C'était une institutrice, miss Bird i'ai connue chez Suzanne Danè^je. c?

16 LE CŒUR k SES RAISONS. ••

LUCIEN

La petite Suzanne, des Ambassadeurs? Très gebtille.

JACQUES

Oui. Miss Bird donnait des leçons de français à la mère de Suzanne.

LUCIEN

C'est très touchant. Pourtant, à ta place, j'aurais préféré Suzanne Danège.

JACQUES

J'y avais pensé... Ça allait se faire... et puis, ça ne s'est pas fait.

LUCIEN

Et c'est tout?

JACQUES

Mais oui, c'est tout.

LUCIEN

Ahl

Vn tempa.

JACQUES

A quoi penses-tu?...

LUCIEN

Je pense que Dumollard ne tuait que des bonnes et que, toi, tu n'aimas que des institutrices 1... A chacun sa destinée... Et c'est ce passé-là que tu as eu l'heureuse idée de raconter à Françoise?... l'a as dû bien l'amuser.

JACQUES

Certainement. Elle a ri tout le tcmp» I

LUCIEN

Je n'en doute pas. Mon pauvre garçon, tes ma!tressas ne sont pas (le celles dont on se vante.

LB CŒUR À SES HATS01l3..é 17

JACQUES

C'étaient trois jolies filles...

LUCIEN

Tu pouvais en tirer de la joie, mais non de rameurpropre. Et je doute que Françoise se soucie de compléter ta petite université amoureuse. Une femme no tient pas du tout à ce que son amant ait été comblé de faveurs par de jolies filles. Mais elle veut qu'il ait eu des maîtresses un peu notoires par leur rang, leur talent ou leur situation dans le monde, avec lesquelles elle pourra, sans déchoir, se rencontrer dans ses souvenirs. Mais ce n'est pas là le plus grave de ton affaire. Tu as eu tort de ne pas te déclarer tout de suite et de laisser Françoise s'habituer à ne pas t'aimer. Elle t'aurait été reconnaissante de la moindre offrande.

JACQUES

Comme ta y vas 1 Mais je la connaissais à peine. Je savais seulement qu'elle avait une tenue parfaite, des relations distinguées et que, veuve de l'architecte Vernières, elle avait porté pendant quelques mois un grand deuil et un demi-chagrin.

LUCIEN

Oui, pendant un an, le noir l'a rendue triste,

JACQUES

Nous n'avons eu un peu d'intimité que pendant une huitaine que j'ai passée à Trouville. Nous nous promenions quelquefois sur la plage, elle, brillante et railleuse, moi, tremblant et silencieux. J'ignorais tout de sa vie. Je n'ai iamais osé m'informor. Tantôt je croyais qu'elle avait eu des amants, et je trsm- Llais si je devenais le sien, de les lui faire regretter. Tantôt je pensais qu'elle pouyait être restée 7f»r«

tueuse, et j'avais une peur horrible d'être sa premiôre faute et de lui faire perdre mon estime.

LUCIEN

Elle y eût survécu.

JACQUES

Tu sais donc quelque chose d'elle?...

LUCIEN

Je sais qu'elle aime la société des hommes et que, de temps en temps, elle les dédaigne tous dans la compagnie d'un seul.

JACQUES

£lle a eu des amants t

LUCIEN

Aimerais-tu mieux qu'elle en ait eu ou qu'elle n'en ait pas eu?...

Ça dépend. Elle a eu des amant?.?

LUCIEN

Oui.

JACQUES

Alors, je préfère qu'elle en ait eu. Gombieat

LUCIEN

Pauvre curieux !

JACQUES

Plus d'un?

LUGIBKT.

Coi.

JACQUS9,

Tant mieuxl

tu CŒUR A SES RAISONS. •• 4^

LUCIEN

Pourquoi?

JACQUES

Je ne sais pas, mais j'aime mieux qu'elle en ait eu ieux.

LUCIEN

Je ne t'ai pas dit que c'était deux.

Tu m'as dit : plus d'un.

LUCIEN

Comme tu l'aimes!... Eh bien, je suis certain de Pierre de Giievilly et de François Tillet. Et puis Lucien Versannes... Mais il ne compte pas: il a quitté l'Europe I

JACQUES

C'est tout?...

LUCIEN

Oui, car les autres, s'il y en a eu d'autres, elie les a certainement oubliés : par conséquent, ils n'existent plus pour toi.

JACQUES, heureux.

Alors, c'est presque une honnête femme. Tu me rends bien heureux, mon cher Lucien, et je ne savait» pas quel ami dévoué j'avais en toi. Tu es bon, loyale généreux, tu ne dis pas de mal des femmes...

LUCIEN

Ta sais, ce n'est pas à moi qu'il faut faire une déclaration!...

JACQUES

Que veux-tu? c'est le sortilège de l'amour que j'ai

pour Françoise : il déborde d«î mon cœur trop pîeïn et se répand sur tout ce qui l'entoure; elle m'a fait aimer de la sorte un tas de choses qui m'étaient plutôt antipathiques.

LUCIEN, lui serrant U maia*

Tu es bien gentil!...

JACQUES

Je te demande pardon.

LUCIEN

Ne t'excuse pas : ta sincérité me touche. Seulement, c'est justement cette sincérité-là qui te perd auprès des femmes, auprès dû Françoise... Tu manques d'indifférence. La force de ton ?^,ntiment t'enlève le moyen de l'exprimer. Voilà pourquoi elle doit te trouver ennuyeux.

JACQUES

Mais...

LUCIEN

Ennuyeux et un peu bête. Il fallait lui donner l'im» pression que tu étais à prendre, et non pas que tu étais pris. Tu lui proposes une jolie partie, et tu la lui donnes gagnée : il n'y a plus de jeu. Tu veux qu'elle t'aime, et tu lui laisses voir dés la première rencontre que tu en es éperdument épris : il n'y a plus d'amour!...

JACQUES

Tu ne crois à rien.

LUCIEN

Moi, je crois à tout : je suis un sceptiquo.

Moi. j« ne crois qu'à Françoise. Et lorsque )e lui

LE CŒUR À SES RAISONS... ai

avouerai tout ce dont mon cœur est plein, je lui dirai : <c Partons, renonçons au monde, quittons cette "vie de frivolités, de coquetteries et de vains plaisirs. Ne vivons plus que l'un pour l'autre, tout seuls, tout aeulsl... » Voilà ce que je lui dirai I

LUCIEN

Eh bien, mon cher, ça suffira. Tiens, tu me fais pitié f... Mais les femmes ne veulent pas de passion. Ce qu'il leur faut, c'est de la distraction, de l'agrément, une petite, toute petite tendresse. Elles te demandent à goûter : tu leur oiîres un banquet. Elle» veulent un bibelot : tu leur apportes un mobilier.

JAGQUBS.

Mais alors qu'est-ce que c'est donc que l'amour ?..,

LUCIEN

L'amour?... C'est des histoires de femmes... (un temps.) Veux-tu la recette du succès? Un peu de désir, un peu de mélancolie, pas trop de sentiment. De 1 a légèreté à propos des sujets graves, de la gravité à propos de rien. Quelques comparaisons choisies : l'étoile, la fleur, l'oiseau. Surtout ne pas sortir de là I Une absence d'originalité qui leur fait dire : « Tiens I il n'est pas comme les autresl... » Une banalité de propos qui leur fait penser : a Mais on ne m'a jamais parlé ainsi!... » Un air à la fois profondément convaincu et spirituellement détaché, qui leur inspi re dans le même temps ces deux réflexions si gentiment îontradictoires : « Avec lui, ce sera pour la vie!... m 3t : « Je pourrai m'en débarrasser quand je vou* irai... »

JACQUES

Je t'admire 1 Qu'est-ce qui a pu te donner cette conftance en toi?

LUCIEN

Mais moil

JACQUES

Et ta maltresse t'aime?

LUCIEN

Ijucette? assez pour que ses amies ne me résistent qu'un moment.

JACQUES

Ah t si je pouvais suivre tes conseils.

LUCIEN

C'est pourtant bien simple 1 Mais à quoi bon donner des conseils à une cravate pareille? Un nœud tout fait!... Malheureux! Un chef de rayon n'en vou draitpas! C'est une infamie!... (il veut l'arranger et

larolontairement la casse.) Aïe!..o

JACQUES, regardant sa cravate défaite.

Eh bien, c'est gai! Tu es fou, Lucien! Qu'est-ce que je vais devenir?... Donne-moi la tienne.

LUCIEN

Mais non I mais non!... Le mauve, avec ton teint, ce serait une hérésie.

JACQUES

Et Françoise qui va venir!... Je ne peux pas l'af* i'ronter sans cravate... Oh! mon Dieu!...

LUGIENc

Va en acheter une.

JACQUES

Et si Françoise arrive?...

LtrCIBN.

Eb bien, je lui ferai une déclaration de ta part.

LE C(ËUR A SES RAtSONâ... ^3

JACQUES, vivement.

Tu ferais cela?

LUCIEN

Jamais de la vie! Je plaisantais.

JACQUES

Ohl je t'en prie, Lucien... C'est une idée admira* ble. Tu me rendrais un tel service 1

LUCIEN

Tu n'y penses pas! C'est un vieux moyen; c'est usé, périmé.

JACQUES

Franchement, tu me dois bien ça.

LUCIEN

Mais non! Je te dis que c'est ridicule... Tu serais ridicule...

Ma foi, si je dois l'être, j'aime autant l'être en mon absence. Je t'en prie I... Consens au moins à lui parler vaguement, à la pressentir, en sorte que, lorsque je reviendrai, tu puisses me dire si j'ai quelques chances, si je dois aller de l'avant. Je t'en prie!...

LUCIEN

C'est assommant!... Enfin, même si je consentais.., comment te prévenir?...

JACQUES

Un signal.

LUCIEN

Lequel?

JACQUES

Eh bien, si ça marche, tu mettras un gnnt. Si ça ne marche pas^ tu mettiv'-s Iab deux... C'est entendu?..

LUCIEN

Eh bien, soiti Mais, tu sais, je risque fort de na pas être brillant : car, vraiment, il n'y a pas da femme qui m'inspire moins. Quelle corvée l.„

JACQUES, reprenant de l'audao».

Voyons, sapristi, un peu de courage!

LUCIEN

La voici.

JACQUES, de nouveau éperdu.

Ahl mon Dieu!... Parle-lui. Sois éloquent! Je t'en prie... Un gant : oui ! Deux gants: non!... Du cou* rage I Adieu. Je me sauve...

Il sort.

Page 1