CHAPITRE XXVII
De la discrétion dans les paroles, et comment l'aimable cœur de Jésus est le principe et le modèle de cette discrétion.
Si quis in verbo non offendit : hic perfectus est vir.
( Jacob, ni. a.)
Celui qui ne pèche pas dans ses paroles est un homme parfait.
Le parole a été donnée à l'homme comme la condition et le charme de son état social. C'est par la parole en effet qu'a lieu la communication des idées et des sentiments; c'est par elle que s'épanche l'amitié, que s'expriment et s'harmonisent les sympathies des cœurs, que s'établissent en un mot toutes les relations intellectuelles ou aifectives qui constituent la nature intime de la société. Mais la langue, organe de la parole, est sous la dépendance du cœur, et se laisse trop souvent pervertir par ses passions; elle détourne alors la parole de sa destinée providentielle , et lui donne une mission funeste ; ce qui devait être le lien des cœurs devient un glaive qui les divise; ce qui devait entretenir la douceur des relations sociales est un poison qui les remplit d'amertume, et ce qui devait être l'écho de l'amitié se fait l'instrument de la haine et de la jalousie. Cette triste révolution opérée par le déréglement de la langue , faisait dire à l'apôtre saint Jacques que la langue est semblable à une
flamme dévorante, lingua ignis est' -qu'elle est en quelque sorte im monde d’iniquité , universitas iniquitatis ; un mal qu’on ne peut apaiser, ni dompter, malum inquietum ; et une source de venin mortel, plena veneno mort i fera. ( Jacob, iii. vi. viii. ) Les désordres qui sont le résultat de l’inconsidération ou de la malice de la langue sont d’autant plus funestes qu’une parole une fois échappée ne peut revenir. «Dès qu’elle est proférée, dit saint Jérôme, pareille à une pierre que la main vient de lancer, il n’est plus en notre pouvoir de la retenir, ni d’empècher le mal qu’elle doit produire. » Il est donc bien nécessaire de peser toutes nos paroles au poids du sanctuaire, et d’imposer à notre langue le frein de la discrétion et de la sagesse.
Or, le cœur de Jésus est le principe et le modèle de la discrétion qui doit accompagner tous nos discours. Le cœur en effet étant la source abondante d’où s’échappent toutes les paroles , nous trouvons dans les sentiments de justice et de charité qui animaient le sacré cœur de Jésus , le principe de tous ses entretiens. Nous devons donc pénétrer nos cœurs de ces sentiments pour en faire l’inspiration et la règle de nos discours.
«Toutes les paroles qui sortent de ma bouche, dit Notre-Seigneur, sont esprit et vie; verba quœ ego locuius sum vobis , spiritus et vita sunt . » ( Joann. vi. 64.) Les paroles du divin Maître avaient pour but l’édification de l’Église, c’est-à-dire, la réunion de toutes les âmes dans la merveilleuse unité de la foi, de ramour et de la gloire. Paroles divinement sociales, elles répandaient ces flots de lumière et de tendresse qui faisaient de tous ceux qui avaient le bonheur de les entendre un seul cœur et une seule âme. Jésus instruit , encourage, console; et si parfois il menace ou fait des reproches, c’est toujours
LE CŒtm DE JÉSUS.
la charité qui parle. Partout où son cœur découvre la vertu* il s’empresse de l’exalter ; c’est ainsi qu’il loue la foi de Pierre * et celle du centenier, les instances de la Cananéenne, l’aumône de la vèuve, la simplicité de Nathanaël, la pénitenoe et le dévouement de Madeleine.
Mais découvre-t-il dans le cœur de Judas la conception de soit crime , voyez comme il protège par son silence la réputation du traître; il semble même vouloir écarter du coupable l’ombre du soupçon ; car il ne diminue en rien à son égard ses anciennes marques de confiance et d’amitié. Exige-t-il de saint Pierre une triple confession d’amour , comme une expiation de son reniement, voyez avec quelle délicatesse il prend à part l’apôtre pénitent, afin que les autres disciples ne puissent deviner l’allusion renfermée dans cette triple demande : Simon, fils de Jean, m’aimez-vous? Simon Joannis , amas me?
On lui amène une femme dont le crime ne peut être niéi C’est un piège tendu à la miséricorde de son cœur; mais sans flétrir par un blâme inutile un mal qu’il ne peut exciiser , il sait trouver dans les ressources de sa charité et de sa sagesse des paroles qui réduisent au silence les accusateurs triom* phants de cette femme pécheresse.
Faut-il s’étonner après cela que tous ceux qui entendaient les paroles du divin Maître , fussent dans l’admiration devant le charme céleste et la prudence de ses discours? et mirabantur in verbis gratiœ, quœ procedebant de ore ipsius* (Luc, îv. 12. )
Imitons ce touchant modèle ; que la charité et la discrétion de nos paroles nous fassent reconnaître pour les disciples de Son aimable cœur; ne permettons pas que notre langue , sur laquelle daigne se reposer fréquemment le Dieu d’amour , devienne un dard empoisonné, qui porte dans l’âme deno9 frères la désolation et la mort. Veillons soigneusement sur
mtoèfifi partie*
noü^thèmés; ê&t l'indisctétion des paroles ést, suivant F expression de saint Paulin, le dernier piège du démon dans lequel son habileté nous attire après que nous avons évité tous les autres. Fermons l'oreille de notre cœur aux insinuations de l'amour-propre et aux mauvais conseils de l'envie, que saint Grégoire le Grand signale avec raison comme la mère de la médisance. « Bannissons, dit saint Éphrem, les tristesses de la jalousie qui rongent le cœur, et ne lui font trouver de soulagement que dans des paroles contraires à la charité; dans des rapports malicieux ou dans des critiques d'autant plus coupables qu'elles sont plus piquantes et plus spirituelles. » Mais surtout appliquons-nous à faire passer dans nos âmes les sentiments d’amour et d'abnégation du cœur de Jésus ; qu'ils deviennent l'âme de tous nos discours, et qu'ainsi toutes nos paroles puissent consoler nos frères, les édifier, les encourager dans le chemin de la vertu et resserrer les doux liens qui nous unissent à eux , soit dans l'ordre de la nature, soit dans l'ordre de la grâce.
FLEURS SPIRITUELLES
« Dites à celui qui vous aborde pour vous parler du prochain : Avez-vous du bien à me dire, je vous écouterai avec plaisir; et votre discours me sera plus doux que le miel ; n'avez-vous que du mal à dire, sachez que mes oreilles sont fermées pour de tels entretiens. » (S. Jean Chrysostome.)
t Si on vous rapporte Une faute de quelqu'un, si l'on médit, si l'on prononce une parole peu religieuse, soyez sourds, » vous ne pouvez l'empêcher, et faites comme si vous n'avie^ rien entendu, n (Cassten, 1. IV. Institut . c. xli.)
« Que toutes vos paroles passent par la lime de la discrétion avant qu’elles vous échappent de la langue. »
(S. Augustin.)
« Ayez plus de soin pour régler votre conduite que de zèle à blâmer celle des autres. Non-seulement abstenez-vous de souiller votre langue par la médisance, mais gardez-vous d’ajouter foi aux paroles de ceux qui médisent, de crainte qu’en les honorant de votre confiance vous ne les entreteniez dans leur malice. »
(S. Paulin, Lettr. à Célante.)
« Tout homme qui médit montre qu’il n’a point de charité. Que se propose-t-il, en effet, sinon d’attirer sur celui dont il médit la haine et le mépris de ceux à qui il parle ? C’est ainsi que la langue du médisant blesse et tue la charité dans le cœur de ceux qui l’écoutent... Je dis même qu’elle produit ce funeste résultat dans toutes les personnes absentes auxquelles cette parole volante pourra parvenir par le moyen de ceux qui l’entendent. »
(S. Bernard, Serm. 24 sur le Cantique des cantiques.)
a La langue a ce privilège sur les autres membres du corps, d’être la dépositaire des mystères précieux de Jésus-Christ. Celui donc qui reçoit Jésus-Christ sans faire pénitence des fautes commises par la langue, est semblable à celui qui, amassant des pierres sur le seuil de sa porte, en frapperait son ami à sa venue. »
(Ste Gertrude, ses Écrits.)
« L’âme de notre prochain est l’arbre du bien et du mal; il est défendu d’y toucher pour en juger, sous peine d’être châtié, parce que Dieu s’en est réservé le jugement. »
(S. François de Sales.)