SAINT FRANÇOIS D’ASSISE
Cantique.
Amour de charité, pourquoi m’as-tu ainsi blessé? Mon oœur est tout en pièces; il brûle d’amour, il brûle et se consume; il ne trouve pas un lieu pour se mettre â l’abri de tes traits.
Il ne peut fuir, parce qu’il est enchaîné; il se consume comme la cire dans le feu; il meurt tout vivant, il languit sans relâche. 11 demande de pouvoir se soustraire un instant aux ardeurs qui le consument , et il se trouve comme logé au milieu d’une fournaise. Hélas ! où me conduira cette terrible défaillance! C’est mourir que de vivre ainsi, tant l’ardeur de ce feu est croissante !
Mon cœur, blessé par l’amour divin, n’est plus à moi; j’ai tout perdu, tout, et jugement, et volonté , et plaisir et sentiment. Toute beauté me semble une boue infecte; les délices et les richesses, une perdition. Un arbre d’amour chargé de fruits est planté dans mon cœur, et me donne la nourriture ; il fait en moi un tel changement, qu’il rejette au dehors tout ce qu’il y avait de volonté, d’intelligence et de vigueur.
Ni le feu ni le fer ne sépareraient mon cœur de cet amour. La division ne peut entrer dans une telle union : la souffrance et
LE GCEUft DE JÉSUS.
Pena ne morte jam non p6 salira A quella altezza, dove sta rapita ; gotto si vede tutte cose ?ire ,
E ella sopra tutte sta grandita.
Anima com'ei salita ,
A posséder tal bene ,
Christo da cui te venne ,
Abbrazal cun dolzore
Che celo e terra grida, et semper clama,
E tutte cose ch'io dibbia amara , Zascunadice : Cun tutto core ama, L'amore che n'ha fatto briga d’abbrazzare ; Che quel amore perzo che te brama,
Tutte nui hà fatte per ti a se trare ,
Vego tanto abundare,
Boutade e cortesia ,
Da quella luce pia,
Che se splande de fore.
Amor voglio plù, se plù podesse ;
Ma como plù à mi lo cor iam non trova,. Plù che me dare con cio che volesse ,
Non posso , questo e certo senza prova : Tutto Ph6 dato, perch'io possedesse Quelamatore, che tanto me rénova.
Bellezza antiqua , e nova ,
Dapoi che t'ho trovata,
O luce smisurata.
De si dolce splendore.
Vegando tal bellezza, si sum tratto For de mi , non s5 b sun portato ;
SECONDE PARTIE
la mort ne peuvent atteindre à la hauteur où elle est ravie. Toutes les choses créées sont bien loin au-dessous d'elle, tandis que, grandie par cette union , elle s'élève au-dessus de tout. O mon âme, comment es-tu parvenue à posséder de si grands biens! C'est du Christ qu'ils te viennent; embrasse-le donc avec délices»
Le ciel et la terre me crient sans cesse, toutes choses me prêchent que je dois aimer. Chacun me dit : Aime de tout ton cœur celui qui t'aime et te désire si ardemment, qu'il nous a tous faits pour t'attirer à lui. La bonté la plus pré^ venante rayonne de cette lumière souveraine qui, dans son amour, s'est épanchée hors d'elle-même.
Je voudrais aimer davantage , s'il m'était possible d'aimer davantage, mais mon cœur ne peut trouver de plus affectueux sentiments. Je ne puis donner plus que moi-même; je me suis donné tout entier pour posséder cet amant qui fait de moi un homme nouveau depuis que je t'ai trouvé, ô beauté ancienne et toujours nouvelle ! ô lumière infinie dont l'éclat me parait si doux!
A la vue de tant de beauté, je suis entraîné hors de moi, Mais où suis-je porté? Je ne le puis savoir. Mon cœur s'amollit
Lo cor se strugge coino cera desfatto, De Christo se rétro va fîgurato ;
Jam non se trovb mai tal baratto s Per vestir Christo, tutlo b spoliato;
Lo cor si transformato ,
Amor grida , che sente ,
Anegata e la mente ,
Tanto sente dolzore.
In Christo transtormata quasi e Christo; Cum Dio unita tutta sta divina,
Sopra ogn' altura e si gran acquisto,
De Christo e tutto’l suo, sta regina.
Or dunca io potesse star plù tristo,
De colpa domandando medicina :
Nulla ce plù sentina ,
Dove trovi peccato ;
Lo vecchio ne mozato ,
Purgato ogni fetore.
In Christo e nata nova crealura , Spogliata homo vecchio, e fato novello; Mà tanto Tamore monta cum ardura , Lo cor par che se fenda cum coltello , Mente cum senno toile tal calura :
Christo se me tra tutto tanto bello, Abrazo me cum ello ,
E per amor si clamo ,
Amor che tanto bramo,
Fa me morir d’amore.
Cor me furato non posso vedere Que diba fare , e que spesso faza ,
SECONDE PARTIE. 473
comme la cire, et reçoit l’empreinte du Christ. Jamais on nç vit un pareil échange ; pour me revêtir du Christ, je me suis dépouillé de tout. Dans cette transformation de mon cœur, l’amour seul me crie qu’il vit en moi , car mon esprit est absorbé et comme anéanti, tant il éprouve de douceurs!
Transformée en lui, mon âme est presque le Christ luimême ! Unie à Dieu, elle devient toute divine : ses richesses sont au-dessus de toute grandeur. Tout ce qui est au Christ est sa propriété; elle est reine. Puis-je encore être triste en demandant la guérison de mes fautes? Il n’y a plus en moi de sentine où se trouve le péché; le vieil homme est abattu, il est purifié de toutes ses souillures.
Une créature nouvelle est née dans le Christ : je suis dépouillé du vieil homme , et me voilà devenu un homme nouveau; mais l’amour est si ardent que mon cœur me semble fendu comme par un glaive ; les flammes qui le consument 6ont si ardentes, qu’elles m’ôtent l’esprit et le sentiment. Ah! puisque le Christ m’attire à lui avec tant de force et de suavité, je m’attache à lui par un embrassement divin, et dans l’excès de mon amour je lui crie : O amour! vous que tant je désire, faites-moi mourir d’amour!
Vous m’avez dérobé le cœur; je ne puis voir ce que je dois faire , et souvent même je ne puis m’apercevoir de
Et chi me vede , dice vol sapere,
Se amor senza aGto à ti Christo plaza : Se non tp place, que posso valere?
Pe tal mensura la mente malaccia :
L'amor che 6i m'abraecia,
Tolme l'operare,
Voler, e operare ,
Perdo tutto sentore.
Sappi parlare, or sun fatto mutto :
Vedeva, e mo son ceco deventuto :
Si grande abisso non lu mai veduto, Tacendo parlo, fugo e son ligato, Scendendo salgo, tengo e son tenuto.
De fora sun dentro , caccio e son cacciato : Amor smisurato Perche mi fai impazzire,
Et in fornace morire De si forte calore?
Christo.
Ordena questo amore , tu che rn'ami,
Non è virtù senza ordene trovata :
Poiche trovare tanto ma brami,
Sia la mente cum virtù renovata.
Ad mi amare, voglio che tu ehiami,
La caritate quai sia ordenata :
L'arbore si è provata Per l'ordene del frutto,
Lo quai demonstra tutto,
Doni cosa el valore.
SECONDE PARTIE. 475
ee que je fais; ceux qui me voient demandent si un amour, qui n’agit pas est agréable au Christ. Mais s’il ne vous plaît pas, que puis- je faire? L’excès de mon amour paralyse mon âme. L’amour qui me tient lié m’ôte l’action et la volonté } je ne puis plus agir, et j’ai perdu tout sentiment.
Je savais parler, mais je suis devenu muet; je voyais, et me voilà devenu aveugle : jamais , non jamais abîme aussi mystérieux! En me taisant, je parle ; je fuis, et je suis enchaîné ; je descends, et je monte; je tiens, et je suis tenu; je suis à la fois dedans , et dehors ; je poursuis , et je suis poursuivi. O amour sans mesure! pourquoi me rends-tu insensé? et pourquoi me fais-tu mourir dans une fournaise par les délicieux excès de tes ardeurs?
LE CHRIST
Règle cet amour, toi qui m’aimes : il n’y a pas de vertu sans ordre. Puisque tu désires tant me trouver, renouvelle ton âme pour la vertu; pour m’aimer véritablement, je veux que tu demandes un amour qui soit réglé ; l’arbre se juge par l’ordre de ses fruits; c’est l’ordre qui fait et qui indique la valeur de toutes choses.
Tutte le oose che aio create ,
Sun faite cun numéro e mensura , Et al lor fin son tutte ordenate, Conservase per orden tal valura ,
E molto plù ancora caritate ,
E ordenata in la sua natura :
Donca com per calura.
Anima tu se impazzita ?
Fora d'ordene tu se uscita , Non te infreno el fervore,
Francesco.
Christe lo cor tu m’hai furato,
Et dici che adamare ordin la mente , Como da poi che in ti sum mutato,
De mi po esser ramaso convenente ?
Si corne ferro, che tutto è infocato.
Et aere dal sol fatto relucente ,
De lor forma perd ente Son per altra figura,
Cosi la mente pura De ti e vestita amore
A tal fornace perche me menavi.
Se tu volevi che havesse temperanza, Quando si smisurato me te davi , Tollevi da me tutta misuranza ;
Poiche picciolello tu me bastavi, Tenerti grande non aggio possanza :
Onde ne ce fallanza ,
Amor, Fe tua, non mia ,
Pero che questa via ,
Tu la facesti amore.
SECONDE MRTlE. 4TÎ
Tout ce que j’ai créé a été tait avec nombre et mesure ; toute créature est ordonnée suivant sa fin. C’est par l’ordre que toutes les choses conservent leur valeur propre; et la charité par sa nature est encore plus ordonnée que le reste. Si donc l’ardeur de ton ème s’exalte jusqu’à la folie > c’est qué tu es sorti de l’ordre, et que dans ta ferveur tu as méconnu le frein de la discrétion.