‹ Le cœur de Jésus; ascétisme et littératureChapitre 262 sur 306 · SAINT FRANÇOIS D’ASSISE · texte numérisé non relu

SAINT FRANÇOIS D’ASSISE

Cantique.

Amour de charité, pourquoi m’as-tu ainsi blessé? Mon oœur est tout en pièces; il brûle d’amour, il brûle et se consume; il ne trouve pas un lieu pour se mettre â l’abri de tes traits.

Il ne peut fuir, parce qu’il est enchaîné; il se consume comme la cire dans le feu; il meurt tout vivant, il languit sans relâche. 11 demande de pouvoir se soustraire un instant aux ardeurs qui le consument , et il se trouve comme logé au milieu d’une fournaise. Hélas ! où me conduira cette terrible défaillance! C’est mourir que de vivre ainsi, tant l’ardeur de ce feu est croissante !

Mon cœur, blessé par l’amour divin, n’est plus à moi; j’ai tout perdu, tout, et jugement, et volonté , et plaisir et sentiment. Toute beauté me semble une boue infecte; les délices et les richesses, une perdition. Un arbre d’amour chargé de fruits est planté dans mon cœur, et me donne la nourriture ; il fait en moi un tel changement, qu’il rejette au dehors tout ce qu’il y avait de volonté, d’intelligence et de vigueur.

Ni le feu ni le fer ne sépareraient mon cœur de cet amour. La division ne peut entrer dans une telle union : la souffrance et

LE GCEUft DE JÉSUS.

Pena ne morte jam non p6 salira A quella altezza, dove sta rapita ; gotto si vede tutte cose ?ire ,

E ella sopra tutte sta grandita.

Anima com'ei salita ,

A posséder tal bene ,

Christo da cui te venne ,

Abbrazal cun dolzore

Che celo e terra grida, et semper clama,

E tutte cose ch'io dibbia amara , Zascunadice : Cun tutto core ama, L'amore che n'ha fatto briga d’abbrazzare ; Che quel amore perzo che te brama,

Tutte nui hà fatte per ti a se trare ,

Vego tanto abundare,

Boutade e cortesia ,

Da quella luce pia,

Che se splande de fore.

Amor voglio plù, se plù podesse ;

Ma como plù à mi lo cor iam non trova,. Plù che me dare con cio che volesse ,

Non posso , questo e certo senza prova : Tutto Ph6 dato, perch'io possedesse Quelamatore, che tanto me rénova.

Bellezza antiqua , e nova ,

Dapoi che t'ho trovata,

O luce smisurata.

De si dolce splendore.

Vegando tal bellezza, si sum tratto For de mi , non s5 b sun portato ;

SECONDE PARTIE

la mort ne peuvent atteindre à la hauteur où elle est ravie. Toutes les choses créées sont bien loin au-dessous d'elle, tandis que, grandie par cette union , elle s'élève au-dessus de tout. O mon âme, comment es-tu parvenue à posséder de si grands biens! C'est du Christ qu'ils te viennent; embrasse-le donc avec délices»

Le ciel et la terre me crient sans cesse, toutes choses me prêchent que je dois aimer. Chacun me dit : Aime de tout ton cœur celui qui t'aime et te désire si ardemment, qu'il nous a tous faits pour t'attirer à lui. La bonté la plus pré^ venante rayonne de cette lumière souveraine qui, dans son amour, s'est épanchée hors d'elle-même.

Je voudrais aimer davantage , s'il m'était possible d'aimer davantage, mais mon cœur ne peut trouver de plus affectueux sentiments. Je ne puis donner plus que moi-même; je me suis donné tout entier pour posséder cet amant qui fait de moi un homme nouveau depuis que je t'ai trouvé, ô beauté ancienne et toujours nouvelle ! ô lumière infinie dont l'éclat me parait si doux!

A la vue de tant de beauté, je suis entraîné hors de moi, Mais où suis-je porté? Je ne le puis savoir. Mon cœur s'amollit

Lo cor se strugge coino cera desfatto, De Christo se rétro va fîgurato ;

Jam non se trovb mai tal baratto s Per vestir Christo, tutlo b spoliato;

Lo cor si transformato ,

Amor grida , che sente ,

Anegata e la mente ,

Tanto sente dolzore.

In Christo transtormata quasi e Christo; Cum Dio unita tutta sta divina,

Sopra ogn' altura e si gran acquisto,

De Christo e tutto’l suo, sta regina.

Or dunca io potesse star plù tristo,

De colpa domandando medicina :

Nulla ce plù sentina ,

Dove trovi peccato ;

Lo vecchio ne mozato ,

Purgato ogni fetore.

In Christo e nata nova crealura , Spogliata homo vecchio, e fato novello; Mà tanto Tamore monta cum ardura , Lo cor par che se fenda cum coltello , Mente cum senno toile tal calura :

Christo se me tra tutto tanto bello, Abrazo me cum ello ,

E per amor si clamo ,

Amor che tanto bramo,

Fa me morir d’amore.

Cor me furato non posso vedere Que diba fare , e que spesso faza ,

SECONDE PARTIE. 473

comme la cire, et reçoit l’empreinte du Christ. Jamais on nç vit un pareil échange ; pour me revêtir du Christ, je me suis dépouillé de tout. Dans cette transformation de mon cœur, l’amour seul me crie qu’il vit en moi , car mon esprit est absorbé et comme anéanti, tant il éprouve de douceurs!

Transformée en lui, mon âme est presque le Christ luimême ! Unie à Dieu, elle devient toute divine : ses richesses sont au-dessus de toute grandeur. Tout ce qui est au Christ est sa propriété; elle est reine. Puis-je encore être triste en demandant la guérison de mes fautes? Il n’y a plus en moi de sentine où se trouve le péché; le vieil homme est abattu, il est purifié de toutes ses souillures.

Une créature nouvelle est née dans le Christ : je suis dépouillé du vieil homme , et me voilà devenu un homme nouveau; mais l’amour est si ardent que mon cœur me semble fendu comme par un glaive ; les flammes qui le consument 6ont si ardentes, qu’elles m’ôtent l’esprit et le sentiment. Ah! puisque le Christ m’attire à lui avec tant de force et de suavité, je m’attache à lui par un embrassement divin, et dans l’excès de mon amour je lui crie : O amour! vous que tant je désire, faites-moi mourir d’amour!

Vous m’avez dérobé le cœur; je ne puis voir ce que je dois faire , et souvent même je ne puis m’apercevoir de

Et chi me vede , dice vol sapere,

Se amor senza aGto à ti Christo plaza : Se non tp place, que posso valere?

Pe tal mensura la mente malaccia :

L'amor che 6i m'abraecia,

Tolme l'operare,

Voler, e operare ,

Perdo tutto sentore.

Sappi parlare, or sun fatto mutto :

Vedeva, e mo son ceco deventuto :

Si grande abisso non lu mai veduto, Tacendo parlo, fugo e son ligato, Scendendo salgo, tengo e son tenuto.

De fora sun dentro , caccio e son cacciato : Amor smisurato Perche mi fai impazzire,

Et in fornace morire De si forte calore?

Christo.

Ordena questo amore , tu che rn'ami,

Non è virtù senza ordene trovata :

Poiche trovare tanto ma brami,

Sia la mente cum virtù renovata.

Ad mi amare, voglio che tu ehiami,

La caritate quai sia ordenata :

L'arbore si è provata Per l'ordene del frutto,

Lo quai demonstra tutto,

Doni cosa el valore.

SECONDE PARTIE. 475

ee que je fais; ceux qui me voient demandent si un amour, qui n’agit pas est agréable au Christ. Mais s’il ne vous plaît pas, que puis- je faire? L’excès de mon amour paralyse mon âme. L’amour qui me tient lié m’ôte l’action et la volonté } je ne puis plus agir, et j’ai perdu tout sentiment.

Je savais parler, mais je suis devenu muet; je voyais, et me voilà devenu aveugle : jamais , non jamais abîme aussi mystérieux! En me taisant, je parle ; je fuis, et je suis enchaîné ; je descends, et je monte; je tiens, et je suis tenu; je suis à la fois dedans , et dehors ; je poursuis , et je suis poursuivi. O amour sans mesure! pourquoi me rends-tu insensé? et pourquoi me fais-tu mourir dans une fournaise par les délicieux excès de tes ardeurs?

LE CHRIST

Règle cet amour, toi qui m’aimes : il n’y a pas de vertu sans ordre. Puisque tu désires tant me trouver, renouvelle ton âme pour la vertu; pour m’aimer véritablement, je veux que tu demandes un amour qui soit réglé ; l’arbre se juge par l’ordre de ses fruits; c’est l’ordre qui fait et qui indique la valeur de toutes choses.

Tutte le oose che aio create ,

Sun faite cun numéro e mensura , Et al lor fin son tutte ordenate, Conservase per orden tal valura ,

E molto plù ancora caritate ,

E ordenata in la sua natura :

Donca com per calura.

Anima tu se impazzita ?

Fora d'ordene tu se uscita , Non te infreno el fervore,

Francesco.

Christe lo cor tu m’hai furato,

Et dici che adamare ordin la mente , Como da poi che in ti sum mutato,

De mi po esser ramaso convenente ?

Si corne ferro, che tutto è infocato.

Et aere dal sol fatto relucente ,

De lor forma perd ente Son per altra figura,

Cosi la mente pura De ti e vestita amore

A tal fornace perche me menavi.

Se tu volevi che havesse temperanza, Quando si smisurato me te davi , Tollevi da me tutta misuranza ;

Poiche picciolello tu me bastavi, Tenerti grande non aggio possanza :

Onde ne ce fallanza ,

Amor, Fe tua, non mia ,

Pero che questa via ,

Tu la facesti amore.

SECONDE MRTlE. 4TÎ

Tout ce que j’ai créé a été tait avec nombre et mesure ; toute créature est ordonnée suivant sa fin. C’est par l’ordre que toutes les choses conservent leur valeur propre; et la charité par sa nature est encore plus ordonnée que le reste. Si donc l’ardeur de ton ème s’exalte jusqu’à la folie > c’est qué tu es sorti de l’ordre, et que dans ta ferveur tu as méconnu le frein de la discrétion.

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