‹ Le cœur des pauvresChapitre 3 sur 10 · L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE · texte numérisé non relu

L'HÉRITAGE DE LA MÈRE LABOUVOLLE

A mes petits amis Ferdinand, Andrée et Gabriel Fontainas.

L'Héritage de la Mère Labouvolle.

Le brave et doux père Joseph était menuisier. Il se levait chaque jour avant l'aurore, dont la lumière, pendant .l'été, éclairait ses pas sonores par les rues endormies : il les traversait gaiment pour gagner l'atelier où l'attendaient, sur l'établi de chêne, son rabot au cœur d'acier et sa scie aux dents avides de mordre la belle planche d'érable déjà serrée dans l'étau.

D'ordinaire le père Joseph prenait mille précautions quand il se levait, pour ne point réveiller les enfants dormant encore autour de lui : il savait que si les grands ont droit à la vie dure, les petits pour devenir grands ont besoin de la chaleur caressante du nid,

que ce nid soit de plumes comme celui des oiseaux, de duvet comme celui des princes, de, balle d'avoine ou de fougère comme celui des paysans.

Le nid où reposaient les enfants du père Joseph était de simples copeaux, mais de copeaux aussi dorés que les boucles des anges. De plus, étant de sapin, ces copeaux sentaient la résine : ce qui suscite de beaux rêves aux petits qui dorment leur premier dodo, et aussi aux vieux qui font leur dernier somme : car on a choisi le sapin parfumé pour construire le coffre du grand voyage qui conduit aux pays bienheureux.

Mais ce matin-là (le huitième jour d'octobre, et le ciel pleurait, de pitié sans doute, car c'était chez les pauvres le jour du terme !) le pèlj Joseph ordonna à son monde de sortir du lit alors que le premier rayon du soleil n'avait pas encore essayé de percer les nuages au-dessuar de Paris.

— Allons ! Hop, les petiots ! Il faut déimnager !

Et le père Joseph se hausse sur la pointe des pieds pour regarder, à travers les carreaux de la fenêtre dont il essuie la buée d'un revers de

l'hÉRITACE DE LA MÈRE LA.UOUV0LLE 215

main, la voiture à bras, « qui sera bien petite pour contenir tout le butin ! »

Il habite un sous-sol, le pauvre menuisier : pour arriver à son taudis le jour passe sous le perron de la maison, où, plus heureux que les locataires déshérités de la cave, des volubilis grimpant le long des barreaux boivent à plein calice la lumière.

Ah ! le sort de ces fleurs n'est pas celui des enfants du père Joseph : ceux-ci n'ont du jardinet que l'humidité : elle coule, rosée malfaisante, le le long des quatre murs nus.

Et c'est elle qui chasse le père Joseph !

Il a pensé que pour travailler — et il travaille pour six ! — il ne faut pas être perclus. Déjà l'hiver dernier, il a senti son bras lourd à l'ouvrage : il a raboté plus vite, cloué plus fort, et le mal a cédé : mais il ne veut plus courir ces chances ! Aussi a-t-ii trouvé un autre g-îte, et il se réjouit d'y entrer.

— Allons vite ! la femme, les petits, levezvous !

Et c'est par la chambre le trottinement de pieds nus, un va-et-vient de petites palettes blanches sur des chairs roses et potelées. Quelques menottes frottent des yeux mal éveillés,

pendant que la grande Toinette, la vieille ! — elle a dix ans ! — transporte déjà dans la voiture un paquet de hardes et une chaise dont elle s'est coiffée. Toto (huit ans !) tient avec de grandes précautions une cage où sautille un serin affolé. Loulou suit, portant fièrement un vase de nuit.

Pendant que le père et la mère, sur la voiture, équilibrent le buffet le long de leur bois de lit, arrivent ainsi d'innombrables « baluchons noués aux quatre coins. Chaque enfant en amène : c'est incalculable ce que les pauvres gens ont de paquets : toute leur misère y tient !

— Ah ! la voiture est pleine, dit le pèr< Joseph.

Aux brancards la mère enfile par l'anse I; marmite à ventre noir, le seau, le panier ; enfn elle y attache le balai chauve.

Toto, qui sait lire, épèle à haute voix : llo, c-a ca, t-i ti, o-n on, d-e de, v-o-i voi, t-i tu, r-e-s res, a b-r-a-s bras. C'est marque ej lettres blanches sur une planche rouge au? parois de la petite voiture verte. Et il va même 0 fr. 20 c. L'HEURE.

Alors le père Joseph passe à son cou la bricole de cuir et l'on se met en route, laissant

l'héritage de la mère labouvolle 21'

au logis vide les copeaux et les puces. Toinette qui porte le bouquet de mariage de ses parents suit la mère : toutes deux jettent un regard de regret à la maison fleurie de volubilis. Elle avait l'air cossu et gai ! Mais les enfants pas plus que les oiseaux ne peuvent vivre dans les caves !

A peine sortie, la petite caravane en croise une autre.

— Les nouveaux locataires !

— C'est libre ! crie le père Joseph.

— Merci, l'ancien.

Curieusement on se regarde, puis l'on passe.

Et la famille va, à travers les rues, qui se réveillent et s'animent : les premiers fiacres sortent, avec des cochers proprement brossés, les fruitières ouvrent leurs boutiques, alignent des journaux fraîchement plies — édition du matin ! — au-dessus des carottes et des salades ; la voile rouge d'un teinturier volète au coin d'un carrefour, des volets claquent, et les Auvergnats se mettent en route, déjà noirs de charbon, avec leur marchandise.

Maintenant tous sarc-boutent à la voiture. Le père Joseph a fort à faire : la rue monte ! Et il penche le front vers les pavés. Mais enfin,

dans une voie latérale au chemin de fer, qui siffle et ronfle au fond de ses tunnels, il s'aré rête devant une petite maison à façade décrépite.

— C'est ici, dit-il.

— Ah ! s'écrie Toinette regardant la nouvelle habitation, elle n'est pas aussi belle que l'autre!

Au rez-de-chaussée une blanchisseuse repasse du linge, compliquant les plis avec art. Elle sort à demi le corps par la fenêtre, qu'elle tient toujours ouverte à cause de la chaleur, et elle crie à ses futurs voisins, arrêtés autour de leiu maigre bagage :

— Eh mais ! vous savez, vous ne pouvez |»a> emménager, la mère Labouvolle n'est pas encore enterrée ! C'est avant-hier seulement quelle tomba malade en criant : la noix verte ! par un temps à ne pas mettre un chien dehors. Elle s'est mise à tousser, la pauvre vieille, <[ue c'était pitié de l'entendre ! Quand elh est rentrée avec sa marchandise, elle ne pou- \iil plus se traîner. C'est moi qui l'ai aidée à remonter ses paniers et à se mettre au lit. Maij elle avait le coup de la mort: elle a passé. Oi allait vous prévenir, mais vous ries trop nialineux !

l'héritage de la mère labouvolle 219

D'étonnement le père Joseph lâcha les brancards et la voiture tomba à cul : il y eut un bruit de pots cassés, la marmite et le seau s'entre-' choquèrent.

— Où aller ! s'écria le père Joseph.

— Retournez chez vous, répondit la blanchisseuse en approchant un fer de sa joue pour voir s'il n'était point trop brûlant.

— La place est déjà prise, dit Joseph atterré.

— Dame ! fit la blanchisseuse.

Alors Madame Joseph se mit à pleurer.

— Que devenir ? Où coucher ?

Toinette comprenant la détresse se mit à sangloter : ses larmes arrosaient les fleurs de cire du bouquet de mariage. Et les petits versèrent des larmes pour faire comme tout le monde.

— Tonnerre ! dit le père Joseph.

Mais une grosse commère s'était approchée ; apitoyée elle regarda la marmaille :

— Les pauvrets ! Les pauvrets ! murmura-lelle, en hochant sa tête où paradait un bonnet clair qu'elle venait de prendre chez la blanchisseuse.

Alors elle s'informa. Et instruite de ce qui se passait, elle dit d'une voix calme à la mère douloureuse :

— Ecoutez, madame, la maison n'est pas grande chez nous : juste une chambre pour moi et mon mari, qui est charretier, et la cuisine où couche mon fils Adjutor, charretier comme son père. Tout de même, si vous voulez entrer, vous serez mieux ici que dehors pour passer la journée. Quant à la nuit, nous aviserons à ne pas vous laisser coucher à la belle étoile.

— Vous êtes bien bonne, madame, dit le père Joseph.

— Pour la mangeaille, reprit la commère après avoir réfléchi, je pourrai bien ajouter un peu d'eau et un grain de sel à la soupe : il y en aura pour tout le inonde! Mais comme lit, je ne peux vous offrir que des bottes de paille dans l'écurie ! Les chevaux ne sont pas méchants. Et puis une nuit, c'est vite fini !

A ces mots les pleurs cessèrent. Des regards brillant d'espérance percèrent même les tignasses dorées, comme des bluets dans les blés mûrs :

— Papa ! Papa ! Dis oui ! On va coucher avec les chevaux !

— Moi, je monterai dessus, cria Toto.

— Moi, je toucherai sa queue sans qu'il me voie, reprit Lulu.

l'héritage de la mère labouvolle 221

— Je pourrai le caresser tout doucement ? demanda Toinette soudain consolée.

Lili se cramponna à sa sœur pour bien montrer qu'elle voulait être de la partie.

l'n bon sourire de reconnaissance éclaira le visage du père Joseph : il accepta.

Comme la pluie commençait à tomber à nouveau (elle avait interrompu sa chute, Dieu merci ! lors du départ de la famille), la petite voiture fut abritée sous un hangar, près d'un vieux tombereau effondré. Aussitôt, réunissant deux chaînes qui pendaient le long des brancards, Toto en fit une balançoire : cela fît trouver le mauvais temps plus court.

La grosse commère, qui s'appelait Madame Paisier, offrit une tartine pour les enfants. Ils refusèrent bien poliment (on ne voulait pas abuser!). Alors elle retourna à son travail le cœur content d'avoir bien commencé la journée. Son bonhomme grognerait peut-être un [peu, mais il n'était pas plus méchant qu'elle au fond ! Adjutor serait heureux, lui, de se trouver des camarades : le jeune charretier n'avait pas cessé d'èlre enfant: le dimanche, il se reposait du métier d'homme en jouant à la toupie.

Le père Joseph, après avoir encore remercié,

regagna aussi son ouvrage; joyeux d'être tiré d'embarras, il trouva son bois plus brillant que d'habitude et se prit à chanter en maniant le rabot. Seuls avec la mère, les enfants se dirent :

— Si Ton s'amusait ?

D'ailleurs, pourquoi garder rancune au ciel qui souriait maintenant? Et jusqu'au soir avaient-ils d'autre toit que ce firmament, devenu si bleu?

— Si l'on allait manger sur l'herbe au bois de Boulogne ? proposa la mère.

Comme des pantins, les enfants se mirent à danser en battant des mains.

— Oh ! oui !

— Quel bonheur !

— Verra-t-on des moutons avec un berger? demanda Lili.

— C'est un vrai bois avec des loups ? dit Toto.

Toinette y était allée un jour, en compagnie de son père. Elle expliqua que c'était un bois où il n'y avait que des belles dames avec « plein de fleurs » sur leurs chapeaux et des robes à dentelles; et aussi de superbes voitures, qui brillaient aussi fort qu'un miroir, des caniches avec des rubans noués à leurs « cheveux » et des bracelets à leurs pattes!

l'héritage de la mère labouvolle 223

— Allons vite voir les chiens ! pleura Loulou en tirant sa mère par la jupe.

On partit, emportant un panier vide. Chez un boulanger, il fut empli à demi de pain chaud qui sentait la brioche. Un peu plus loin, un charcutier vendit à Toinette, « qui faisait les commissions comme une grande », des saucisses dorées de chapelure.

La petite troupe suivit une belle et large avenue : il y avait à l'un de ses bouts un immense tombeau avec des statues et de colossales portes sans battants :

— L'Arc de Triomphe ! dit Toinette.

Sur l'allée passaient des équipages qui étonnaient les enfants par leur allure arrogante et riche ; puis c'était des messieurs à cheval, quelques-uns en soldat, avec des pantalons rouges et de l'or à leur képi :

— Des chefs, expliqua Toinette.

On arriva au Bois. La verdure, bronzée par l'automne, était transpercée par les petites baguettes du soleil : la pluie qui avait mouillé les arbres scintillait encore aux feuilles.

Déjà régnait une jolie animation, plus familière, plus cordiale que celle de L'après-midi, qui est de pose et d'apparat.

Par ine élégante allée, des bambins sous la garde d'une nourrice à rubans, organisaient un jeu de cache-cache. Les pauvrets les regardèrent un instant avec admiration. Comme une volée d'oiseaux, les joueurs quittèrent tout à coup leur cachette ; une grande s'empêtra dans Lili qui tramait Toinette : la « demoiselle » fut « prise ». Alors, furieuse, elle cria :

— Voulez-vous vous sauver, petits mendiants !

Honteux, les petits se glissèrent dans le premier buisson4 venu. Les ronces, surprises par cette invasion subite, se défendirent et griffèrent les intrus; puis les voyant à peine couverts, elles eurent pitié de leur détresse, firent patte de velours et offrirent leurs fruits sauvages, de belles mûres au sang noir.

Malgré cet âpre régal, la faim sonna bientôt aux creux de tous les petils estomacs vides.

— Maman, nous avons faim !

— Donne les saucisses, dis ?

Il était dix heures. La mère s'assit sur un arbre abattu, les enfants s'installèrent à l'entour. Elle tenait sur ses genoux le panier: lous les yeux étaient fixés sur ce tabernacle de vie, où le bon pain remplaçait le bon Dieu.

Page 1