I. HKRlTAOfc DE LA JIKRE LABOUVOLLE
— C'est trop dur pour vous, Madame !
Afin de rassurer la pauvre femme qui s'excusait de sa maladresse :
— La serrure est rouillée, ajouta-t-il, il faut savoir la manœuvrer ! Ça me connaît !
Il n'eût pas plutôt mis la main sur la clef que la porte s'ouvrit.
Les enfants attirés par la lumière arrivèrent tous et entrèrent en faisant cortège à leur mère.
Le vieux charretier Paisier était assis devant la table, à la lueur d'une lampe, à côté de sa femme. Il fit un léger salut, puis il prit le plus petit des marmots, le posa sur ses genoux, et, riant, lui fourra sa cuiller pleine entre les lèvres.
— C'est bon ! dit le gamin.
Puis il ouvrit toute grande la bouche.
— Dirait-on pas un pierrot qui demande la becquée ? s'exclama le charretier, plus fier que s'il avait dompté un cheval rétif.
La mère Joseph s'excusait encore auprès du fils Paisier, Adjutor, le jeune homme qui avait ouvert la porte, et elle faisait des politesses à la grosse dame :
— Vraiment, vous êtes trop bonne, et comme on vous dérange !
— Mais non ! mais non ! c'est de tout cœur ! Dans les assiettes creuses en faïence brune,
l'excellente hôtesse versait une soupe aux choux fumante. De crainte de se brûler la langue, chacun s'étant installé souffla trois fois dans sa cuiller avant d'en avaler le contenu.
On se familiarisa bientôt. La gailé réarnait. Paisier raconta une belle histoire, où il y avait des singes qui volaient ses bonnets de coton à un colporteur endormi dans une forêt vierge : les sapajous avaient mis les bonnets sur leur tète, comme le négociant ambulant.
— Et l'homme les a repris? demanda Lili.
— Oui, dit Paisier, les singes imitent toujours les gens. A son réveil le marchand a glissé son bonnet de nuit dans sa sacoche, il s'est éloigné un instant, et tous les singes ont replié le leur et l'ont replacé là où ils l'avaient dérobé.
Paisier avait à peine terminé l'historiette que le père Joseph arriva : il fut surpris de voir sa famille attablée :
— Vous n'êtes pas gênés, dit-il.
Il déposa sur le plancher son sac, qu'il portail sur l'épaule. Puis il l'ouvrit en disant :
— J'avais le diner !
Et il exhiba une demi-tête de porc qu'il plaça
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au milieu de la table, sur le beau papier qui l'avait enveloppée et où tremblaient des bribes de gelée transparente.
La maîtresse du logis lui avant indiqué une place près d'elle, le père Joseph ne se fît pas prier et tout le monde déclara n'avoir de longtemps aussi bien soupe.
Lorsqu'on eut partagé plusieurs pommes que Madame Paisier avait été prendre dans son armoire au dernier moment, Adjutor sortit de sa poche un vieux bouton dos percé de cinq trous ; puis, tirant une lame de son couteau, il tailla en pointe le bout d'une allumette et l'enfonça dans le trou du milieu : une « pirouette » était construite ! Il la lança sur la table où elle tourna éperdue et bourdonna comme une abeille. Emerveillés, les petits arrachèrent immédiatement des boutons à leur culotte et les donnèrent à Adjutor pour qu'il fit d'autres toupies. Il ne suffisait pas à les jeter sur la piste : elles tournaient, s'entrechoquaient, grisées par les cris et les rires des enfants. Il y eut des chutes et des bousculades, qui furent applaudies autant que des combats de clowns au cirque.
Le jeu durerait encore, si le père Joseph,
qui savait que la nuit est brève aux travailleurs réveillés par l'aurore, n'eût déclaré :
— Il est l'heure de se coucher !
— Avec les chevaux ! avec les chevaux ! criaient les enfants enchantés comme à la nuit de Noël.
Tous suivirent M. Paisier : il portait une vieille lanterne : par un verre brisé le vent fait danser la lumière et fumer la mèche. Le bonhomme déverrouilla la porte, les rayons entrèrent avec lui dans l'écurie et en firent une sorte de nef, dorée à terre par la paille des litières, aux murs par celle des râteliers.
— Oh ! les chevaux ! cria le charretier. Trois hennissements de plaisir l'accueillirent
et aussitôt il se sentit saisi par son vêtement de toile : c'était les petits : impatients de voir et peureux, pour approcher des bètes ils se mettaient sous la protection du maître.
— N'ayez pas peur! dit Paisier. Ils n'écrase* raient pas une souris. Ici, toi, Toto, viens !
Toto, approcha.
— Arrière, Julie, reprit Paisier, en donnant une lourde claque sur la croupe blanche d'une bète, qui s'était retournée et regardai! d'un grand œil étonné ses visiteurs nocturnes.
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Docile, elle bougea un peu, remit le nez au râtelier et ne parut pas s'apercevoir que le charretier venait de lui camper un gamin à califourchon sur le dos.
— Je veux monter sur le gros noir ! criait Loulou en s'accrochant à Adjutor.
Celui-ci l'enleva comme une plume ; puis, dune main le tenant en selle, de l'autre il mit Lili en croupe à côté de Loulou : l'énorme timonier ne fit pas plus attention à cette charge inattendue qu'à deux mouches posées sur son poil.
Ces ascensions finies, M. Paisier dit :
— Je vais laisser la lanterne comme veilleuse.
Il la fixa à un grand clou qui sortait du mur. Puis il ajouta :
— Maintenant arrangez-vous et attention à la marmaille ! Parce que les bêtes, c'est toujours des bêtes ! Couchez les petits dans ce coin-là, et vous, Joseph, mettez-vous auprès de Julie, c'est le meilleur !
Et il dit en manière de plaisanterie :
— A moins qu'il ne se vautre sur vous, vous serez encore vivant demain matin. Bonsoir !
Il s'esquiva, mais au moment de fermer la porte :
— Prenez les couvertures, si vous n'avez pas le nez trop délicat, dit-il.
Une heure après tout le monde dormait sur la paille brillante et fine que Madame Paisier avait préparée avec soin. Seul, le père de famille luttait contre le sommeil. De temps en temps, lorsqu'un coup de sabot de la jument résonnait sur les gros pavés inégaux, sa voix criait dans le silence :
— Julie ! si tu bouges !
Cela dura jusqu'à ce que le coq chanta: alors la more s'éveilla et l'homme prit un léger repos.
Vers cinq heures Paisier et son fils vinrent soigner les chevaux.
— Avez-vous bien dormi, au moins ?
Ces paroles sortirent avec peine du gosier
rugueux du charretier. On eût dit le grognement d'un ours : c'était la voix de la bonté.
— Les petits n'ont fait qu'un somme, répondit le menuisier. Je crois bien que l'étable de Nazareth n'a pas été plus douce au petit Jésus et à sa Mère. Quant à moi, je suis saint Joseph lui-môme. Ah ! je n'oublierai jamais cette nuitlà! D'autant plus que la prochaine nous la fera regretter davantage. Entre nous, j'aime mieux sentir le fumier que l'odeur des morts.
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— C'est plus sain, dit judicieusement le charretier. Moi qui vous parle, avant de me marier, je n'avais jamais couché dans un lit et je ne m'en portais pas plus mal ! Si vous m'en croyez, pour laisser à votre logement le temps de prendre l'air, vous dormirez encore ici ce soir. Ça ne vous coûtera pas plus cher.
Pour tout remerciement le père Joseph lui serra fortement la main : cotait convenu !
Durant ce colloque Adjutor étrillait les chevaux et ceux-ci, pour ne point rester à rien faire, mangèrent goulûment leur avoine : cela faisait le bruit d'un moulin qui tourne, engouffre et broie le grain. Les enfants furent éveillés. Tous s'assirent sur leur litière ; les yeux écarquillés dans un demi-jour, dans un demi-rêve, il regardèrent Adjutor passer à la blanche Julie un énorme collier recouvert d'une peau de mouton bleue. Puis, prenant la queue de la bête docile, l'homme la passa dans la croupière. Juste à ce moment éclatèrent des rires frais et purs comme le cristal, car des crottins roulèrent sur la paille, ainsi que des œufs d'or : il en tombait encore et toujours : Toto qui s'était levé en compta douze !
Puis on redevint grave lorsque Adjutor, après
avoir mis la têtière à la jument, glissa le mors brillant entre les grandes dents jaunes de l'animal. Les enfants tinrent le fils du charretier pour un invincible dompteur. Toto passa sa culotte, noua ses souliers et ne quitta plus Adjutor qu'au moment où, en tête de ses lourds chevaux, colossalement grandi par le prestige de son fouet qui cinglait l'air et par l'ample collet de sa limousine aux rayures multicolores, le garçon s'en alla s'écriant :
— Hue!
Petit à petit, Toto le regarda disparaître,
effacé par les brumes matinales, qui ne laissèrent plus voir que les grandes roues du chariot. Un peu plus tard, les enfants qui jouaient sur le pauvre seuil de Madame Paisier entrèrent en se bousculant :
— Les croque-morts ! Voilà les croque-morts ! C'était pour Madame Labouvolle !
La mère Joseph sortit pour s'informer. On
allait partir tout de suite au cimetière. Une vieille boiteuse, la sœur de la morte, ajouta :
— On n'attend plus personne. Elle n'avait que moi.
Et toute seule la pauvre se mit derrière le corbillard. Elle pleurait, pleurait.
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— Nous suivrons aussi, dit Madame Joseph apitoyée par la vivante plutôt que par la morte, qui n'avait plus besoin de personne en ce monde.
L'excellente femme courut au hangar, prit dans la petite voiture à bras un paquet d'où elle tira des casquettes aplaties, des chapeaux informes ; elle en mit un sur sa tête et distribua les autres aux enfants, qui s'en coiffèrent comiquement.
Puis tous, ils rejoignirent le cortège ; il s'était augmenté de la blanchisseuse: son bonnet blanc chantait faux dans cette harmonie grise de la misère.
On marcha longtemps, longtemps. Toto s'amusait à regarder les hommes qui se découvraient à l'approche du corps. Pauvre mère Labouvolle ! Bien sur que de toute sa vie elle n'était jamais allée autant en voiture! Car le cimetière se trouvait loin !
La claudication delà vieille pleureuse s'accélérait tellement qu'on eût dit, derrière le corbillard, une cloche affolée sonnant un glas.
Mais les choses tristes ont une fin.
Au retour on ne pensait plus qu'à la vie ! Et malgré une certaine fatigue on marcha plus allègrement.
— Les gens ne nous saluent plus, fit observer Toto.
Une marchande de pommes de terre frites était embusquée au coin dune rue : la graisse sentait bon. La boiteuse s'approcha de la petite boutique, tira de sa poche une poignée de sous et les donna à la marchande : alors celle-ci par six fois plongea son écumoire dans la friture crépitante pour emplir les jolis cornets de papier jaune en forme de petits bateaux. Au fur et à mesure qu'ils étaient enfaîtés de pommes croustillantes, la femme les salait prestement et les déposait dans les menottes qui se tendaient !
Le repas eut lieu sur un banc, près d'un petit marronnier du boulevard, qui roussissait déjà et semait ses feuilles. Quelles délices ! Car le repos fut autant goûté que les fritures ! Et les enfants donnèrent chacun une de leurs pommes àun toutou maigre, qui passait et ne voulut plus quitter la compagnie.
Quand il fallut repartir, la sœur de la mère Labouvolle, qui prétendait faire grandement les choses, héla l'omnibus. Tout le monde grimpa sur l'impériale, même la boiteuse qui, en branle de marche en marche, eut l'air dune vieille cloche regagnant son clocher.
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Quel consolant voyage ! La misère des pauvrets dominait la ibule, qui vue de haut prête plus à rire qu'à pleurer. Ils regardaient les vitrines et surtout celles où s'étageaient des jouets ou des pâtisseries.
On arriva enfin à la maison d'où le cortège était parti.
Le soleil pénétrait à pleins raj&ns dans le taudis de la morte quand la petite famille y entra sur les pas de la boiteuse.
— Pauvre héritage ! Pauvre héritage ! geignait
la vieille en regardant le grabat, la table aussi balles o '
cale qu'elle-même, les chaises défoncées et quelques misérables bardes accrochées à des clous. Des tas couverts de toiles d'araignées gisaient au-dessous d'une ancienne horloge au cadran peint qui tictaquait encore gaiment le long du mur où pendaient ses poids d'airain.
— Elle marche bien, dit la vieille. Je vous la laisse en reconnaissance du délai que vous avez accordé à ma pauvre sœur pour son dernier déménagement. Gardez aussi ces trois paniers de noix : les enfants ont de meilleures dents que moi : et comme je vous donne le meilleur, il est juste que vous acceptiez le plus mauvais. Le chiffonnier prendra le reste.
Elle jeta encore un regard circulaire par la chambre.
Puis elle embrassa les enfants.
— Adieu, dit-elle. Et si vous trouvez son boursieaut, c'est Dieu qui vous le donne!
Quand le père Joseph rentra au soir, il vit la maison en ordre. Son lit brillait sous l'horloge inconnue qui gardait le mystère des heures futures. Sur le buffet luisait une vaisselle de faïence où des fleurs rouges et jaunes s'épanouissaient. C'était les assiettes de la mère Labouvolle, retrouvées en un coin et dont les ornements apparaissaient au jour après avoir dormi dix ans sous la poussière.
lu écu d'or tout neuf qu'on découvrit au fond d'un bas fit connaître aux enfants Napoléon Ie' : il scintillait au milieu de beaucoup de sous noirs. Ceux-ci, Toinette les compta : il y en avait cent vingt.
Quant aux noix, on renonça à en connaître le nombre : tout l'hiver on en mangea, toute la vie on en parla.