‹ Le cœur et l'absence:Chapitre 4 sur 8 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De Mai à Septembre 1915.

Le premier vrai soleil de mai éblouissait la salle à manger des Etiennunt, non moins xii" siècle que leurs salons. C'était le repas de fiançailles de Jeanne et de François. Le jeune homme devait rejoindre, le lendemain, son régiment à Chambéry. Ginette el Claude avaient invité à cette occasion Marion, M™* Darmeile, W^ Lebien et Fabius Grantouvre. Cette réunion, tout intime, avait été froide et guindée quant aux vieilles dames, mélancolique quant aux promis, inquiète quant aux amants, soupçonneuse quant à Ginette. Heureusement, elle touchait à sa fin.

Assise à deux places de Claude, Marion évitait de le regarder ou, quand leurs yeux se rencontraient, alTeclait un sourire indifférent. Mais leur amour criait dans le silence, ainsi qu'un

SOUPÇONS ET CliRTlTUDE 12 i

jeune dieu païen en nourrice et lesaulres convives en éLaicnt remués à, le.ir insu. Grjlcc au sacrifice de Graiitouvre, la question d'inliTôt avait été rapidement réglée. Tout en promettant une petite dot à son fils, Marion conservait de quoi vivre indépendante, échapper à la coupe de sa terrible « Soif d'Egards ». Celle-ci en concevait de l'irritation. Elle désapprouvait ces fiariçailles. M"'" Darmelle les déclarait folles cl inconvenantes, vu la liisparition de son Xavier. Ginette, bien que consentante, demeurait énigmatique môme aux yeux de sa fille Jeanne qui, cependant, avait pour elle beaucoup de tendresse at de respect.

Comme il arrive aux êtres naïfs, la possession avait développé, chez Claude, une ombrageuse et absurde jalousie. Depuis quelques jours, il ne pardonnait point à Fabius Grantouvre ce qu'il appelait son excessive générosité, ni les soins attentifs dont il entourait Marion. Il lui en voulait d être célèbre, spirituel, hargneux et bon. Quand le vieux peintre, concentrant ses traits fins, lançait, d'un air froid, une de ses coutumières boutades, le savant se forçait ponr rire et boudait contre son amusement. Il en résultait une atmosphère de gène. Ginette surveillait tout, notamment 1 attitude de son mari et celle de Marion, qui n'étaient plus les mômes qu'autrefois. Elle supposait que Marion, très

rouée et désireuse d'accélérer les fiançailles, avait été coquette avec Claude et que celui-ci s'y était laissé prendre. Elle ne soupçonnait pas encore la vérité. Toutefois, comL>.e on se levait de table et comme le médecin offrait le bras à M""* Lebien, la laide surprit, entre les deux amants, un échange rapide de regards, chargés d'orages et de désirs, qui la plongea dans une extrême perplexité. Elle songea : « Serait-il possible? » Elle résolut, à cette minute, de mener une enquête méticuleuse et complète.

Or, ot même soir, après le dîner, profitant de son tête-à-tête avec Claude, elle dit négligemment :

— Je ne me trompais pas, l'autre jour, en attribuant une liaison à notre sainte Nitouche de la rive gauche, à notre veuve trop consolable.

— Comment cela?

— Marion couche avec Palaiseau. Je le tiens d'Adèle Hottelet, à qui Palaiseau a eu ia muflerie de fournir tous les détails.

— Allons donc!

— Il n'y a pas à en douter. La folle a donné sa photo à Palaiseau, avec une dédicace plutôt compromettante... Mais, qu'est-ce que tu as?...

— Rien, ce n'est rien... le premier soleil... Etiennant, pâle de surprise et de fureur, s'était

rejeté en arrière, la lôte sur le dossier de son laiileuil, et respirait largement, mais avec diffi- Linlté. Il faisait signe de la main à Ginette de le laisser tranquille, de ne pas le remuer, ni l'inlorroger. Son visage à elle, disgracié et curieux, [trit soudain une expression féroce. Elle était fixée : il aimait Marion. Deux minutes après, il ro()renait la complète possession de lui-mùme et demandait un petitverre de rhum, puis, souriant avec contrainte : « Que c'est bète ! J'ai traversé sans chapeau la cour de l'ambulance Sydenham et attrapé un coup de soleil de mai... joli mois de mai... Mais que me racontais-tu dcmc de Marion et de Palaiseau, quand cet étourdissement m'a pris?... »

Elle répliqua sèchement : « Rion... Je ne sais plus... » Puis elle ricana. H dirigea vers elle deux yeux d'un étonnement bien joué, mais trop tard: « Si... rappelle-toi... ça m'amusait.»

— Une bêtise sans aucun intérêt. Veux-tu encore un peu de rhum?

Il n'osait plus insister et ils demeuraient l'un en face de l'autre, se faisant bonne mine, tels que deux hypocrites ennemis. Apte à se frapper, comme tous les docteurs, Claude était effrayé du bouleversement physique qu'il avait ressenti en apprenant la trahison de sa chère maîtresse. Il se répétait qu'il y avait là, sans nul doute, une in-i-ention abominable de Ginette. Néan-

moins,, il avait iiùie délie au lendemain, pov inierroger la perfide Marion, de tout près, dai leur chambre de la rue des Ombres.

Justement, elle arriva en relard d'une demi| heure, ayant été retenue pur une dernière cours pour François. Elle trouva Claude nerveui fébrile, qui ne lui fit pas fête comme de coi tume ; qui ne l'embrassa pas, qui ne la prit pas sur ses genoux, en l'appelant « sa petite masque ». Il lui laconla, de point en point, ce qui s'était passé enlre lui et Ginette, l'accusation formelle, l'histoire de la photo, sa propre défaillance. Celait grave. La jalouse avait corlainement eu vent de quelque chose et il importait de détourner ses soupçons. Le savant n'ajoula pas « et les miens ». Mais sa voix saccadée, son air, ses soupirs, avouaient suffisamment le deuxième versant dé son inquiétude.

— J'espère que tu ne crois pas un mot de cette ridicule histoire?... dit Marion.

— Alors, c'est faux, c'est inventé de toutes pièces?

Elle éclata d'un rire bien sincère : « Norbert de Palaiseau! Le petit ïlomburgen i^lais il me donne envie de vomir. C'est un sale embusqué, c'est un lâche, c'est un serin. Ah, mon pauvre chéri, faut-il que ta femme te croie candide pour te raconter de pareilles bourdes, et faut-il que tu m'aimes pour t'évanouir à un tel récit!

{assure-toi. Je suis îi loi, h toi seul, passionnéiient; tu suffis à mon bonheur ot à mon malleur, à mon remords, h mon envie de pleurer, 'u es mon orgueil, tu es ma folie. Je t'aime. » Elle l'avait entouré de ses deux petits bras onds et l'embrassait dans le cou, derrière le ou, sur la face, comme la chatte fait à son haton. La sincérité qui se dégageait d'elle était rrésislible comme son parfum. Ses prunelles leutées brillaient des flammes entrecroisées de irritation, du pardon, du plaisir et de la mouerie. Jamais elle n'avait été plus souple, plus iressante, ni plus belle.

— Tu es novice, hélas, et tu l'as bien montré, on émotion, trop visible, a laissé voir à cetle lauvaise bête que tu m'aimais. Elle t'a tendu n piège, tu es tombé dedans. Qu'allons-nous îvenir? Il ne nous reste plus qu'à nous séirer.

— Jamais de la vie ! J'aimerais mieux quitter .a maison, afin d'être à toi tout entier.

— Y penses-tu! Et Jeanne, et François, et monde...

Tout à l'enivrement de sa nouvelle confiance, n'attachait aucune importance à ces détails, il essayait de faire taire Marion, en lui caresnt les lèvres du plat de sa main. L'un et lutro étaient d'ailleurs convaincus que la lose la plus impossible, entre tant d'impossi-

bilités, était leur séparation. Ils avaient en trop de mal à se rejoindre pour renoncer à leuz extase, dont les délices semblaient inépuisables. La mort n'était qu'un incident. Mais l'absence. la seule pensée de Tabsence, était une torture sans nom. Claude ne se retrouvait qu'entre lee bras de Marion. Alors que Marion ne pouvail plus respirer, haleter, se dissoudre et renaîtr( que serrée étroitement contre Claude. La duré( commençait pour eux, depuis l'instant oii ils s< quittaient, et allait en augmentant jusqu'; leur nouvelle rencontre. A partir de là, il savouraient l'éternité. Ce frisson pathétique ailé, supérieur à la vie, leur faisait del'existenci courante quelque chose d'analogue à ce qui peut être, pour l'oiseau, le sautillement sur h sol.

,11s convinrent de redoubler chacun de précau tions. Marion, qui avait un peu délaissé Ginette se rapprocherait d'elle. C'était là une feint pénible, mais indispensable. Claude userait d'at tentions et de gâteries envers sa femme. Lo deux amants espaceraient leurs rendez-vous, n se retrouveraient plus que trois fois par moi;^ Ces dispositions une fois prises, ils s'embras sèrenten pleurant et demeurèrent immobiles, en lacés, pendant cinq minutes. Ils ne parvenaien pas à se quitter. Ils se tenaient les mains, il s'étreignaient les genoux, ils plongeaient aller

Hâtivement au fond de leurs prunelles, jamais rassasiés de leur mutuelle image. Ils poussaient de profonds soupirs, ils se grisaient de répéter leurs prénoms, en y mettant chaque fois plus d'accent ; il la respirait comme une fleur; elle se blottissait contre lui.

— Adieu, à jeudi en huit...

— Je n'aurai jamais la force, ma chérie...

- — Tu l'auras. Il le faut. Nous nous rencontrerons peut-être chez toi.

— C'est pire que de ne pas se voir. Et si tu tombais malade... Je te soignerais.

— Je ne tomberai pas malade.

Elle le quitta sur cette assurance. Elle avait pris un voile très épais, afin de dissimuler son visage et elle marchait vite, rasant les murs et contournant les rues des Batignolles, comme si elle se fût sentie filée. Cette fois, elle avait peur de Ginette, de sa perspicacité, de sa méchanceté, de l'inconnu qui se dissimulait derrière sa laideur. Elle la voyait en bète de proie, en mangouste. Elle souhaitait sa disparition, une fièvre, un accident, qui la débarrasserait de cette surveillance et de son appréhension.

Quand Ginette était sur une piste, elle déployait le llair d'un policier professionnel, habile à récolter et grouper une foule de petits indices. Elle connaissait le parfum de Marion et elle le recherchait, chaque soir, à l'aide de son

grand nez, clans les cheveux et le cou de fon mari. Or, Marion, méfiante, ne se servait plus d'aucun parfum. Ginette avait remarqué que les amants, encoie plus que les époux, s'empruntent certaines locutions et façons de parler, certains tics, et surtout les nuances et inflexions du rire, confident discret de la volupté en commun. Elle connaissait à fond les deux coupables présumés et confrontait en pensée ces propos, ces tics, ces nuances. Mais Claude, mis en éveil, se surveillait attentivement et évitait les analogies. Ginelte avait observé que les passionnés ont, comme les intoxiqués, des sautes d'humeur dont ils ne sont pas les maîtres. Rien de tel chez Claude, du moins dans les heures où ils vivaient côte à côte. Ginette enfin comptait sur la trahison du rêve pour délier la langue du savant, étendu chaque nuit auprès d'elle, car nul ne peut commander à ses songes. Mais Claude usait en cachette d'un soporifique, qui lui assurait le silence et le garantissait ainsi contre Tindiscrétion du cauchemar. Elle l'épiait, il la dépistait. Elle se croyait sur le point de saisir son secret dans une allusion, dans une association d'idées, dans un silence. Du ton le plus naturel, il se créait un alibi, une évasion, il déroutait l'inquisition conjugale. C'était une lutte perpétuelle, épuisante, douloureuse, où le moins tenace, le

moins rusé des deux, c'est-à-dire l'homme infidèle, devait forcément être vaincu.

Avec Marion, au contraire, dont la subtilité lui était connue, Ginette ne faisait aucun effort et demeurait, par un prodige de domination de soi, telle qu'avant. Elle ruminait déjà sa von- ^^eancequi, en cas de certitude, ne serait jamais trop raffinée et, pour la première fois, elle regrettait avec sincérité la mort de Xavier. « Il eut été mon instrument. » Sa perversité naturolle trouvait une sorte de délectation à cette chasse dissimulée.

Elle dressa une liste des personnes susceptibles de lui fournir des indications. La première était M"*" Lebien, habitant chez sa fille et journellement en contact avec elle. Elle multiplia les prévenances vis-à-vis de cette vieille infatuée, capable de se damner pour un compliment. Elle tira d'elle seulement ceci que le caractère de Marion avait changé, depuis la disparition de son mari, bien qu'elle n'eût pas renoncé à plaire : '< J'aurais pensé qu'elle se retirerait du monde. Pas du tout. Elle continue à fréquenter les amis de son ménage, mais elle a perdu toute gaieté, tout entrain. Elle voit Grantouvre presque chaque jour. » Même refrain du côté de M™® Darmelle, avec une nuance de sévérité en plus. Celle-ci disait à Ginette confidentiellement : « Vous, madame, qui avez de l'influence

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sur ma bru, obtenez donc qu'elle porte un véritable deuil. Ces compromis entre le violet, le blanc et le noir, me désolent et causent du scandale. De même, son chagrin est trop expansif, trop répandu. Ce n'est pas ainsi que mon pauvre enfant devrait être pleuré. » Mais quand Ginette, mise en appétit par ces plaintes, essayait de presser « la camarde », afm d'obtenir d'elle quelques éclaircissements, M™° Darmelle gardait le silence. Elle ne voulait pas se compromettre. Son visage sévère indiquait seulement qu'elle en avait gros sur le cœur.

Il n'y avait pas à espérer d'indiscrétion de la fidèle Fanny, femme de chambre de Marion depuis des années et qui adorait sa maîtresse. Elle se serait fait, comme elle le disait, couper en morceaux plutôt que de la Irahir. En outre, elle était stupide et ne remarquait rien. La Félicité de Grantouvre avait plus d'esprit, mais elle partageait les sentiments de son maître pour « M™^ Xavier ». De ce côté donc la cueillette serait maigre.

Restaient les deux personnels de l'hôpital et de l'ambuloaice, les internes, externes, surveillantes, infirmières, qui voyaient quotidiennement le patron et s'intéressaient à tous ses faits et gestes. Ginette se rapprocha de ce milieu, qu'elle avait jusque-là dédaigné et traité de haut. Elle alla à Beaujon, à Sydenham, remit

de l'argent pour les malades et les blessés, interrogea, sans en avoir l'air, les uns et les autres. Elle s'y prenait mal, et, voulant être aimable, blessait par son insistance et son perpétuel ricanement. Elle apprit néanmoins que Claude négligeait de temps en temps Sydenham, s'en remettait à ses élèves du soin de la visite du soir. Ces absences pouvaient à la rigueur s'expliquer par les nécessités de la clientèle. Un médecin aussi recherché qu'Étiennant ne pouvait être assidu nulle part. Où qu'il se trouvât, la sonnerie du téléphone venait le relancer et le déranger. Il avait beau envoyer promener ses « raseurs », comme il les appelait, raseurs et raseuses revenaient à la charge et le harcelaient à qui mieux mieux. Ses occupations si diverses constituaient un immense alibi, au milieu duquel il eût été difficile au meilleur limier de se reconnaître.

Ginette commençait à se fatiguer de sa suspicion, quand un matin, vers midi, fouillant pour la centième fois les buvards et les tiroirs de son mari, elle l'aperçut qui traversait le boulevard Malesherbes et rentrait à pied chez lui. Il lui vint une idée. Elle se glissa vivement dans sa chambre et se dissimula derrière une tenture. Elle l'entendit qui la cherchait à travers l'appartement. Elle demeura immobile, retenant son souffle. Il poussa la porte, s'assura qu'il était

seul, s'approcha de la cheminc^e, demeura une bonne minute en extase devant la photographie de Marion. Puis, comme s'il accomplissait un rite sacré, il se baissa et appuya ses lèvres sur le portrait. Ceci fait, il ressortit. Ginette, quittant sa cachette, apparut dans la salle à manger au moment 011 le traître y pénétrait en compagnie de Jeanne : « Mais oii étais-tu donc? » Elle répondit du ton le plus naturel : « Dans ma chambre », et, pleine de rage haineuse, elle se rassasia de son embarras. A ce moment elle eût empoisonné Marion et l'eût regardée agoniser avec plaisir.

11 lui fallait en finir, être fixée. Puisque la surveillance directe ne donnait aucun résultat décisif, Ginette se dit qu'elle ferait parler Grantouvre. Il était quinteux, assez bavard et il ne pouvait manquer d'être indiscret.

Elle savait qu'après une courte promenade à pied dans Montmartre, le peintre était généralement de retour chez lui, rue Lepic, vers quatre heures. Elle s'y rendit. Félicité, qui lui ouvrit la porte, s'écria : « Madame tombe bien ! Le docteur est précisément avec monsieur. »

En effet, Claude, séparé de Marion depuis six jours en vertu de leurs récentes conventions, et altéré de sa maîtresse comme on meurt de soif, était venu parler d'elle avec Fabius. La jalousie qu'il portait à Fabius s'était muée en besoin de

se rapprocher de lui, ainsi qu'il arrive aux grands passionnés. Ils célébraient tous deux à qui mieux mieux le charme, la grâce, l'intelligence de leur idole, quand la laide entra, armée de son face-à-main. Il y eut un moment de gêne et de stupeur.

— Bonjour, je vous dérange, dit Ginette en ricanant. Vous étiez en train, je parie, de vous conter vos bonnes fortunes.

— Vous n'y êtes pas, répliqua candidement Grantouvre. Nous parlions de cette pauvre Marion.

— Pauvre? Mais je la croyais riche, au contraire, depuis la disparition de Xavier. Une personne qui reconnaîtra à son fils cent mille francs le jour du mariage n'est pas pauvre.

Puis, se tournant vers Claude : « Je vois avec plaisir que tes malades le laissent quelque répit aujourd'hui. C'est amusant, n'est-ce pas, que nous ayons eu la même idée en même temps...?

— Cela n'a rien d'extraordinaire. Ça prouve que Grantouvre nous est également cher.

Le vieil artiste ôta son béret de velours, salua cérémonieusement. 11 sentait bien, dans cette rencontre et dans la surprise de Claude, quelque chose d'insolite et d'inquiétant; il ne démêlait pas au juste quoi. 11 se frappa le front : « Mais il faut que je vous montre mon dernier travail, .sans que le modèle ait posé. Oh! ce n'est encore

IS-i LE CŒUR ET L'ABSENCE

qii'une ébauche. Je crois pourtant que l'essentiel y est. »

Il alla chercher une toile de moyenne grandeur, retournée sur un chevalet. C'était un portrait admirable de Marion, prise dans une minute de méditation demi-frivole, peinte en blond et noir sur un fond clair, idéale comme un Reynolds et réelle comme un Terburg. Tout être féminin, beau et jeune, tend à t y pi fier le resplendissement insaisissable de la vie, à travers les fleurs, les enfants et les oiseaux gracieux et forts. Autour de lui flotte le nimbe de ce qu'il pourrait être, en étant parfait dans son style, ce qu'on peut appeler son au delà terrestre. Les vrais poètes découvrent et fixent cet au delà. Telle était Marion sur le tableau. Ginette en tremblait de colère et d'envie. Elle eut cependant la force de murmurer : « Exquise... tout à fait exquise... On a envie de l'embrasser, n'est-ce pa?, messieurs? »

— Parle pour Fabius... dit le docteur.

Il se sentait remarquablement maître de lui. Ce dédoublement figé de son rêvé lui versait l'orgueil et l'assurance. Il était fier de posséder presque à sa guise la rare beauté qui inspirait un grand artiste, d'animer ce chef-d'œuvre dans l'intimité. L'angoisf:e même de l'attente en ét-^it soulagée. Ginette n'y comprenait plus rien. Son allusion à la photographie n'avait pas porté et

file se demandait si elle n'avait pas rêvé, l'autre malin, dans sa chambre.

— Vous avez bien vu?... demanda Grantouvre. — Alors rentrez chez vous, belle dame 1 Voilà à ([Lioi je m'occupe quand je suis seul.

11 replaça le portrait sur le chevalet. On eût (lit qu'une vive lumière s'éteignait dans l'atelier. La conversation traîna. Ginette attendait le liépart de Claude et Claude le départ de Ginette, i'inalemeut, ce fut le savant qui prit congé. Méfiant, il demanda à sa femme: — Tu ne m'accompagnes pas?

— Non, fit-elle, je suis fatiguée et je reste encore une minute... si toutefois je ne dérange pas le maître.

— Mais comment donc, chère amie. Félicité va nous servir le thé.

Quand ils furent seuls : — « J'ai cru m'al'orcevoir, commença Ginette, que Maiion rst tout à fait consolée de la mort de Xavier ».

— Allons donc! — Grantouvre, malin, était déjà sur J'œil. — D'abord Xavier est seulement ^lisparu. Il se peut qu'il revienne subitement.

Ginette haussa les épaules: « C'est ce qu'on raconte à toutes les veuves... »

— Et on a raison de le leur raconter, ne se rait-ce que pour les faire se tenir sages.

— Je ne pense pas, — continua Ginette, re-

miiu.iitsoii thé avec sa petite cuiller, — que votre charmant modèle se tienne sage.

— Est-ce une hypothèse ou une observation?

— Les deux à la fois. Elle ne manque pas de tempérament. Voilà pourl'hypothèse. Elle donne sa photographie dédicacée à Palaiseau; voilà l'observation.

Elle se demandait : « Va-t-il, lui aussi, se trouver mal? » Mais Fabius répondit très simplement, tout en savourant sa boisson favorite:

— Qui ça, Palaiseau?

— Ah c'est vrai, vous n'êtes pas au courant Un affreux petit juif de bureaux militaires, costumé en bleu horizon.

— Alors c'est de la blague.

— Gomment de la blague !

— Je connais Marion. Elle est incapable de s'amouracher d'un embusqué. C'est une bonne Française.

La laide n'en revenait pas et son nez en prenait l'inclinaison d'un mât de bateau courbé par la tempête : « Une bonne Française! Elle se fiche de la guerre comme de tout ce qui n'est pas sa boîte à poudre et son petit bâlon de rouge. Quel illusionné vous êtes, mon bon Grantouvie ! »

Le peintre détestait Ginette à cause de sa lai deur et il était enchanté de constater qu'elle était devenue méchante. Cela corroborait ses idées sur le parallélisme du moral et du phy-

^ique. Mais il fut tout de môme estomaqué quand lie déclara brusquement : « — Je ne puis adorer une petite grue qui cherche à me souffler mon mari... Ta ta ta, vous ne remarquez pas son manège. Elle lui fait une cour discrète et tenace. Heureusemeut que je suis sûre de Claude. Que pensez-vous d'une mère de famille qui cherche à détourner de ses devoirs le futur beau-père de son grand garçon?

— Si cela était, ce serait abominable assurément. Mais cela n'est pas.

Fabius parlait sincèrement. Ce faiseur ae maximes implacables, ce faux désabusé avait toujours été victi me de son cœur. Quand il aimait, il prêtait classiquement, à l'objet de son amour, toutes les vertus. Ginette poursuivit : « Vous êtes un aveugle volontaire. Vous ne voulez pas avoir sacrifié trois cent mille francs à la toilelle et aux dessous d'une coureuse. »

Le vieillard, qui était assis, se leva. Il était devenu pâle de colère : « — Ma chère amie, vous passez la mesure. J'aime et respecte infiniment M""* Darmelle. Je ne vous permets pas de continuer sur ce ton... ou je me retire.

— C'est bon, c'est bon, gardez votre bandeau. Mais rappelez- vous notre conversation, quand vous serez en face de cette impeccable veuve, et ne soyez pas seulement sévère pour vos amis.

En redescendant la rue Lepic, Ginette songeait

qu'elle avait été trop vile en besogne et qu'elle n'était pas beaucoup plus avancée qu'auparavant. En outre, Grantouvre allait certainement avertir Marion, qui serait désormais plus méfiante. L'indignation est mauvaise conseillère et la franchise est toujours une erreur.

Ginette se trompait. Le peintre, atteint dans son affection la plus profonde, dans le repli de sa pudeur intime, par ces piqûres empoisonnées était résolu à garder le silence. Laraéclianle une fois partie, il reprit sa toile, la plaça en pleine lumière, la regarda longtemps. Il lui parlait avec douceur : « N'est-ce pas que tu ne sais pas mentir, que cette bouclie-là n'est pas trompeuse? N'est-ce pas que lu n'as rien d'une fille, ni d'une déséquilibrée? N'est-ce pas que je ne suis pas une vieille bote, d'adorer puienient ta pure image? »

Le départ de François laissait sa iiancce en proie à une multitude d'appréhensions et de pressentiments. Elle comprenait qu'il se passait quelque chose do grave entre ses parents. Elle devinait que sa future belle-mère était en cause dans ce trouble conjugal. Mais, dans l'esprit des jeunes filles, tout demeure flou et indéterminé, même l'angoisse. Essayant de lire pour se distraire elle entendait, à travers sa iec^ture, des coups de feu, des plaintes, des gémissements. Elle apercevait, dans les profondeurs de sa médi-

itîon,des paysages désolés aux arlires ébranchés a sciés par la mitaille, des étendues de dévasition. Son amour, privé de la présence réelle, onnait une flamme vacillante, bien que toujours ive, qui ne chassait plus les ténèbres. François li écrivait quotidiennement, de Chambéry, des jttres réconfortantes et généreuses; elle souf- •ait de ne pouvoir lui confier ce qui la tourmenùt, de se dire qu'elle ne pourrait jamais le lui onfier. Elle adorait son père, elle respectait sa 1ère, elle chéiissait Marion et elle se sentait mpuissante à arrêter le drame prêt à se jouer ntre eux.

Chez l'homme, la satiété provoque le remords. !hez la femme, il survient sans cause appaente, comme le choc en retour du besoin de se iévouer. Marion ne devait jamais oublier 'heure nocturne oii, dans le silence de la maion et de la ville, lui apparut l'horreur de sa àute, de son péché contre la fidélité et l'honleur. Elle avait rencontré Claude rue des Ombres, iix jours auparavant. Jamais leur fusion amou- •euse n'avait été plus vive et plus complète, suivie d'un anéantissement doux comme la mort. Is avaient oublié là, pendant la courte immensité l'une heure , tout ce qui n'était pas leur double et nsatiable désir, revenu au balbutiement enfantin. Rentrée chezelle, lajeune femme afin de :Uir le tète-à-tête avec sa mère, avait prétexté

un malaise et était restée au lit deux jours, s, autre pensée que celle-là. De temps en ten > M""" Lebien entrait dans sa chambre et lui disn « Il faut faire venir un médecin. » Marion ne pondait pas. Elle insistait : « Pourquoi pas le di teur Etiennant? » En effet, c'était le seul qui ( pu quelque chose à une si étrange affectit uLaisse-moi, maman, veux-tu ? » — « Bien, m enfant, à ta guise. » La vieille dame sortait, bouche pincée, contente au fond de l'éconon. que représentait l'absence de médicaments.

Alors, les yeux grands ouverts, mais ainsi q dans les rêves, la malheureuse avait vu S( mari, debout au pied de son lit et qui la coiu dérait tristement. Il avait cette mine creus lasse et changée, qui est celle des soldats ayai peiné et souffert, la barbe pas faite, les regan lourds de reproche et pleins de larmes. Il s« couait la tête plusieurs fois, comme pour dire « C'est toi qui as agi «ie la sorte ! » En mêm temps elle sentait, sur tous ses membres, 1 flamme des baisers frénétiques de l'autre, so cœur partagé entre ce feu et cette amertume Elle se retournait, faisant « oh », gémissante, 1 face enfouie dans son oreiller, préférant le ténèbres éternelles à une telle image, sans chas ser l'image. Elle se levait, pieds nus, revêtai une robe de chambre, sejetait à genoux, essayai de prier. Ses lèvres coupables murmuraien

achinalementles syllabes consacrées, qui n'ap- »rtaient point de baume à son âme. Il n'y avait >int en elle assez de foi pour surmonter ;|imour humain et la détresse qui en résulte. « Si j'étais musicienne ou poète, je me délierais de ce tourment ! » Mais elle ne connaislit d'autre musique que celle de la voix de iaude, d'autre poésie que renivrement de la Dssession, puis du souvenir de la possession ar Claude. Voilà que cette magie se changeait a torture. Xavier mort se dressait entre elle et )n amant, lui défendait de persévérer et lui rdonnait d«i rompre. Elle implorait son mari : J'en mouirai... je ne puis pas... pardonne! » lUi, ne pouvait pardonner, du moment qu'elle e renonçait pas. Ce n'était point une halluciation, ni une apparition, ni quoique ce fût de uruaturel. C'était comme une réalité intérieure, omme une reformation de l'être trahi et disaru, par toutes les parcelles de la mémoire, endant que les ardentes caresses de Claude... jlle se recouchait.

La pécheresse ne pouvait dormir, malgré sa atigue. Déchirée entre son mari et l'autre, se appelant le goût de leurs deux bouches, l'inlexion de leurs deux voix, la pression tiède de eurs deux corps, composée elle-même de deux )ersoianes qui n'arrivaient plus à se rejoindre jt qui se détestaient, elle ne trouvait ni une

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position ni une pensée qui lui apportât le rej Elle se rappela que Claude lui avait parlé bain très chaud, comme d'un apaisement inf%( lible. Elle se releva, alluma le gaz, fit chaufl de Teau, passa dans son cabinet de toilette, dévêtit complètement, se glissa, sans s'admin dans la baignoire à demi pleine, au-dessus laquelle flottait une vapeur. Bientôt en effet el fut soulagée. C'est-à-dire que sa pensée devî distraite et vague, comme une voluptueuse av nue, au bout de laquelle il n'y avait plusqu'uj silhouette confuse, mêlée de Xavier et de Claud L'eau se refroidissait, l'angoisse la reprit, l'idée qu'elle ne reconquerrait peut être jama son unité intérieure, qu'elle serait toujours simultanément habitée par un mort et un vivan Elle les prenait en grippe tous les deux. Néai moins Claude lui apportait un bouquet de ros< enchantées ; elle en respirait une et retrouva pour lui son infinie tendresse, avec l'envie sentir, sur sa peau humide, ses mains nerveuse Elle se réveilla.

Elle s'était assoupie dans le bain. Quelle heui pouvait-il être ? Trois heures du matin : « Pourv que maman n'ait rien entendu de tout ce remm ménage. » Elle se sécha avec un pssignoir froic Ce qu'elle éprouvait maintenant, c'était un vie lent dégoût d'elle-mcnie. Ce corps, dont ell était si fière, lui paraissait irrémédiablemer

SOUPÇONS ET CERTITUDES lia

souillé, comme un prétexte à maux sans nombre. Elle enviait celles qui ont le courage de se tuer, de partir vers le seul pays où l'amour ne s'accompagne pas do lahonte.Si elle avait pu pleurer,

i cela lui eût fuil du bien. Mais elle avait les yeux secs et la sensibilité comme turie dans un four. A force do réfléchir et de se scruter, elle en arriva à cette conclusion que cette crise de remords tenait à la trop longue occlusion d'un pareil secret dans son cœur. Elle ne voulait point se confesser, par ptur d'une pénitence qu'elle prévoyait trop et qui eut été au-dessus de ses forces. A une seule personne elle pouvait

I faire l'aveu de son cher supplice, à Grautouvre. Il était bon, indulgent, il l'aimait. Elle allait donc le faire souffrir. Mais il ne lui était pas possible de passer une seconde nuit pareille à celle-ci et elle avait la certitude de se délivrer par la conndence.

Sa résolution une fois prise, elle envisagea plus froidement la situation. Il était invraisemblable que Ginette ne cherchât pas à fixer ses soupçons. Il était invraisemblable, si leur liaison durait, qu'elle ne la découvrît pas un jour ou l'autre. Telle que la connaissait Marion, elie ferait alors un scandale. De ce scandale il sortirait quelque chose d'autre qut ce qui était maintenant et qui n'était plus tolérable.

— Mais ton fils, qui est soKlat, que la mort

menace, et qui est fiancé à la tille de cette femme trahie par toi !

A cette objection, elle ne trouvait point d'autre réponse que celle-ci : « Je meurs si je me sépare de Claude. Mon enfant ne peut vouloir ma mort. Jeanne l'aime. Un amour vrai triomphe de tout. » Elle puisait ainsi, dans son égoïsme, quelques étincelles d'espérance.

Grantouvre travaillait à son portrait, quand elle entra, les yeux agrandis par les veilles, le corps brisé, et d'une beauté plus émouvante encore qu'à l'ordinaire. Il sursauta comme un homme pris en faute et balbutia quelques compliments peu intelligibles. Mais elle n'avait pas le cœur aux fadaises.

— Cher Fabius, je viens chez vous pour retrouver le calme de l'esprit. Depuis quelques jours, je ne vis plus, je suis sur le chemin des pires résolutions. Ecoutez-moi sans m'interrompre, je vous en supplie.

Il comprit que cette mauvaise hôte de Ginette avait dit vrai et il s'apprêta au supplice, les yeux fixes, sa palette à la main, impassible en apparence, bien que sa main tremblât légèrement

• — Yous m'avez donné, mon ami, des preuves éclatantes de votre affection... La dernière... soit, je n'insisterai pas. Mais il faut bien que vous compreniez pourquoi je vous ai choisi

mme mon confident, presque comme mou

afesseur. Le poids est trop lourd, je ne puis )ilii8 le porter toute seule, je dois le partager avec quelqu'un. Rendez-moi ce suprême service d'en prendre la moitié.

Il murmura : « Soit, parlez... »

C'était la première joie de Marion, après ces heures d'agonie. Elle se jeta à genoux, se rapprocha du vieillard, mit sa délicieuse petite tête de vierge effarée sur son épaule et, de tout près, à voix basse, telle un enfant qui avoue sa faute : « Je suis, depuis plusieurs semaines, la maîtresse de Claude. Je suis une misérable. Je voudrais disparaître. Je n'ai plus la force de le quitter. Je suis déshonorée, je suis perdue. »

Il avait subi, mieux qu'il ne l'eût pensé, le choc de ce qui n'était plus pour lui une révélation. Il se garda de tout reproche et demanda, presque sans émotion : « Comment cela est-il arrivé? Raconlez, dites, dites tout... »

Elle obéit. Ce récit qu'elle jugeait impossible une heure auparavant, elle le faisait avec facilité et volubilité, donnant les détails, nommant la rue des Ombres, sans retenue, sans réticence, presque sans pudeur. Ce qui est dur pour l'amoureuse, c'est de commencer à parler ouvertement de son amour. Une fois lancée, on ne l'arrêterait plus. Grantouvre, d'abord peiné, puis indigné d'une passion aussi débridée et franche, presque

animale, était maintenant intéressé par l'aventure sentimentale et sensuelle. Elle lui rappelait sa jeunesse, un trouble analogue, les grands remous de la conscience, qui laissent entrevoir les abîmes du monde intérieur, avec leur flore et leur faune inconnues. Il avait la main sur la nerveuse épaule secouée de sanglots. Recevoir un pareil aveu, c'était encore une façon détournée et triste de posséder celle dont il avait tant rêvé, de la tenir un moment palpitante et prostrée. 11 était, en cette minute, tellement important aux yeux de cette fille d'Eve qu'il ne pourrait plus déchoir. Il compatissait à son chagrin. Il -eût voulu être à la place de Claude et il éprouvait un soulagement à n'y pas être. 11 se sentait indulgent, dévoué, désintéressé, semblable à l'image qu'elle s'était faite de lui et qu'elle précisait en s'accusant.

Quand elle eût achevé, dans un torrent de larmes, il la releva, la baisa au front, lui prit les mains et entreprit de la rassurer. C'était la partie la plus difficile d'une si touchante comédie sentimentale, car le seul résultat de la crise de sincérité de Marion était davoir décuplé l'amour de Fabius. Ayant appartenu à un autre, des cendue de son piédestal, elle lui semblait plus proche de lui, plus désirable. Un ingénu « pour quoi pas moi )> flottait au fond du blâme moral qu'il s'efl'orçait d'infliger à ces amants du temps

de la guerre. Cette guerre elle-même, qui chargeait leurs consciences de scrupules en surcroît, pouvait aussi leur être une excuse, puisqu'elle bouleversait tout et jusqu'à la notion du devoir conjugal et amical.

— J'ai fini, — dit Marion, baissant la tête, écartant les bras, comme quelqu'un qui lâche une pierre dans un gouffre. — Vous savez ce qu'il en est. Que me conseil lez- vous ?

Elle eut peur qu'il n'eût compris et elle précisa : « Que dois-je faire? »

— Si je vous répondais « rompre », vous me répéteriez que c'est impossible. C'est pourtant la seule issue, ma pauvre Marion, puisque vous ne pouvez épouser Claude.

— Je puis, d'un jour à l'autre, être fixée sur la mort de mon mari.

— Mais votre fils...

— Hélas, c^est là le pire obstacle ! Oh ! trouvez le moyen, Grantouvre, je vous en conjure! Aidez-moi à sortir de cet étau...

— Ce serait à Claude à avoir du courage pour vous deux. Mais je pressens que cet illustre médecin est sans énergie vis-à-vis de lui-même.

— J'ai fait tout ce qu'il faut pour anéantir cette énergie, qui se serait tournée couiie mui. Je ne puis donc lui en vouloir.

— Quand Ginette saura..

— Tant pis I... gémit Marion. Ginette est unêtre

l'iS LE CŒUR ET L'ABSENCE

sans miséricorde. 11 n'y a pas à plaindre Ginotlo.

— La plaindre, non. Mais la redouter. Dieu sait ce dont elle est capable !

— Ah, puisse-l-elle me tuer! Ce serait la meilleure solution.

Ce cri était sincère. Le grand artiste en fut remué. Il constatait, une fois de plus, l'inutilité des paroles, des avertissements et des conseils. L'humanité était une sarabande mêlée de faibles et de fous, qui ne s'amusaient de temps en temps à jouer les sages que pour donner plus; de pi ix à leurs débordements. A partir de là, il se ' répandit en consolations vagues, comprenant que le but de la visite et des confidences de Marion, c'est-à-dire la délivrance morale, était atteint. Il lui avait servi de déversoir. Elle ne désirait de lui pas autre chose. Quand elle le quitta, il se rendit compte qu'il avait été, une fois de plus, dupe de son cœur. L'amie était illusoire, mais il lui restait le portrait.

Les mois étincelants de juin et juillet se passèrent dans ces alternatives de délire sensuel, de scrupule et de désespoir, par lesquelles les rencontres de Marion et de Claude gagnaient en ardeur et en profondeur. Environnés de craintes, sentant leurs déplorables joies à la merci d'un accident ou d'une indiscrétion, ils faisaient servir ces transes à l'amour. La guerre mettait autour de leur secret une atmosphère d'orage.

une perspedive de sang et de sacrifice, comme jadis aux victimes de la Terreur. Ils se réfugiaient l'un dans l'autre. Jamais le docteur Etiennant n'avait déployé une pareille activité, jamais son dévouement à ses malades, sa fièvre de recherches n'avaient été plus sincères. Marion correspondait presque chaque jour avec son fils, qui faisait son instiiiclion militaire dans les Alpes; elle communiquait les lettres de François h. Jeanne, elle se forçait à voir Ginette et à sortir, comme naguère, en sa compagnie. Les deux femmes parlaient de choses banales, indifférentes et jamais la moindre allusion n'était plus faite par la laido aux incartades possibles de son mari. Chacune des deux était entrée dans la dissimulation, comme dans nue seconde nature, au point qu'il leur arrivait d'oublior en commun leurs griefs et leurs motifs de méfiance. C'est ainsi que les situations les plus fausses tendent toujours vers un certain équilibre, où l'inertie contrebalance la révolte et l'hypocrisie la pire haine. Il est rare que les humains aillent au bout de leurs passions, ou de leur penchant. Les vicieux eux-mêmes connaissent ces rémissions étranges, oii l'anormal et le normal arrivent à une sorte de compromis. C'est en vertu d'un phénomène semblable que des situations dramatiques, en apparences inextricabli^ ■;, se dénouent sur place par l'affaissement d^ s

protagonistos, ou la fonte spontanée des empê chements. Il n'y a pas, Dieu merci, que la nuit et la mort pour arranger, du moins en apparence, presque tout.

Au commencement d'août, Ginette partit avec Jeanne pour le bord de la mer normande, Claude restant d'abord à Paris, à cause, dit-il, de ses occupations. Marion et sa mère avaient loué une villa à Ville-d'Avray, non loin des étangs. Ginette ne pressa point son mari de venir la rejoindre, ainsi que chaque année. Elle comptait sur le relâchement des vacances pour lui faire commettre, à la longue, quelque imprudence ou distraction décisive. Elle ne se trompait guère.

Délivrés de leur plus dangereuse surveillance, les amants résolurent de se voir quatre fois par semaine. Ce fut une période de délices. Marion sautait dans le train, après le déjeuner, descendait k la gare Saint-Lazare, et en dix minutes, par le métro, se trouvait rue des Ombres. Elle et lui avaient renoncé au rite obligatoire du taxiauto. Ils demeuraient ensemble jusqu'au soir, où la jeune femme repartait pour Ville-d'Avray, où lui s'en allait prendre son repas n'importe où. Ils n'osaient pas encore se montrer dans un restaurant, bien que ce leur fût une souffrance d'être limités à l'essentiel et de n'avoir aucune vie innocente en commun. Mais ils découvrirent

un beau jour que rien n'empêchait Claude devenir, après son ambulance, à Yille-d'Avray et de iHner chez Cabassiis, en compagnie de Alarion. r.,ir xM""* Lebien, de crainte d'avoir à payer la (ioulourcuse, refusait systématiquement de manger hors de chez elle.

Ils se faisaient une fête de cette partie, en apparence inolVensive, qui leur donnerait, pendant une heure, l'illusion de la liberté. Mais, dans la salle de la gare Saint-Lazare. Claude vit venir à lui un grand gaillard joyeux, sa valise à la main. C'était le chasseur alpin François, en permission de quatre jours, qui allait surprendre sa mère et sa grand'mère. Le savant dissimula sa mauvaise humeur, engagea vivement le jeune homme à aller retrouver sa fiancée et Ginette en Normandie. Puis on parla des dernières et vaines démarches, faites en Suisse et en Espagne, pour avoir des nouvelles du disparu. Le disparu! Claude chassait le plus possible la pensée de son ex-ami, qui lui faisait monter au cœur une bouffée de honte et d'amertume. Il avait pris en grippe sa mémoire et il sentit que ce mauvais sentiments'étendaitmaintenantau fils de Xavier, au futur gendre. Il le dissimula de son mieux. Sa rancœur augmenta quand il vit Marion tout heureuse de la permission de son fils et n'ayant pas l'air de regretter sa soirée perdue pour l'intimité amoureuse. Le dîner chez Cabassus prit

rinsi, dès le [otage, un tour familial, qu'il ("evait conserver jusqu'au dessert. Le soldat ; avardait, bavardait. Sa mère buvait ses paroles, le regardait avec adoration, se souciait aussi peu de l'amant, réduit au rôle de tiers importun, que s'il n'avait pas existé. Le lac lui semblait maussade, sa ceinlure de forêts presque hostile. Ce fut pis quand François, ne se gênant pas pour le vieil ami, qui était déjà à ses yeux un beau-père, rappela, tout ému, ses souvenirs d'enfance entre papa et maman, raviva le souvenir de Xavier, exprima son espoir indéracinable de le revoir : — Je n'y croyais plus, mais les lettres de Jeanne m'ont rendu confiance. Claude, dites à maman qu'il reviendra.

— Evidemment, tout est possible.

— C'est certain. Jeanne a vu ce retour en rêve et ses pressentiments ne la trompent jamais. Maman si cela arrivait, comme nous serions tous heureux!

— Ah, mon chéri, le ciel t'entende!

Elle regarda Claude comme pour dire : « Je ne

puis cependant pas le détrompor! » Mais lui, mécontent, détourna les yeux. Il se sentait loin, très loin, de cette trop habile comédienne, si habile qu'on ne savait plus bien où était sa sincérité. Le jeune homme étant allé, après le dîner, Unir la soirée avec sa grjmd'mère, le médecin ilonna libre cours à son mécontentement et fit

11 G scène à sa maîtresse : « Je regrette vraiment il ùtre venu.

— Tu aurais pu repartir. La situation, en effet, I >aiL i'ausse et désagréable.

Ce ton poli lui déplaisait. 11 tambourinait nersousemcnt la table de ses doigts, se leva : « Bonsoir. Je reviendrai quand je serai sûr de le trouver seule. »

— Pouvais-je prévoir l'arrivée de mon fils... lie ton beau-fils, méchant?

Le « méchant » fit qu'il se rassit, puis, sous la pression d'un petit pied fin et cambré, se calma. Néanmoins il en garda une dent à François, à M"** Lebien et à Ville-d'Avray.

Laissant Jeanne pour quarante-huit heures en Normandie, Ginette débarqua brusquement à Paris, sans prévenir personne, dans la seconde quinzaine d'août. Elle tomba chez elle boulevard Malesherbes, à trois heures de l'après-midi, alors que ce n'était pas jour de consultation et que Claude était absent. Elle ne questionna ni le vieux valet de chambre, ni la cuisinière, qu'elle supposait gavés de pourboires et stylés par Monsieur. Mais elle se livra à une inspection minutieuse de l'appartement, surtout du biiroau de son mari. Elle en connaissait toutes les cachettes possibles. Elle n'y découvrit rien de suspect. Décidément, il était sur ses gardes. Passant de là au cabinet de toilette, elle examina

l'armoire aux vêtements. D;!ns la poche de côté d'un paletot de demi-saison, elle trouva tout à coup un ganl de femme. Il avait la pointure el le parfum de Marion. D'ailleurs elle le reconnaissait pour l'avoir vu aux mains de son amie. C'était déjà quelque chose de plusqu un soupçon, même confinant à la certitude. Elle mit de côté cette pièce à conviction. Par un hasard singulier Claude, ayant une observation à rédiger, dînait chez lui ce soir-là. Il fut désagréablement surpris de trouver Ginette installée, alors qu'il sortait des bras de l'autre. Elle ne parut pas remarquer son trouble. Elle s'informa même de la santé de ces dames, de leur installation à Ville-d'Avray, du deuxième passage de François, revenant de Normandie, des résultats définitivement négatifs des recherches quant à Xavier et de quantité de choses indifférentes. Le savant répondait avec application, cherchant à ne pas se couper, rassuré sur l'aveuglement de sa laide, dont il connaissait cependant la fourberie. Au dessert il était aimable et presque galant. Elle repartit le lendemain et il poussa un soupir de soulagement. En effet, plus le temps passait, plus il jouissait du contact physique et moral de sa ravissante maîtrc^^se et plus la dissimulation lui devenait intolérable. Tout ce qu'il avait de meilleur et de plus riche en lui appartenait à Marion. Il ne restait plus pour Ginette que le

mensonge et l'Iiypociisie Le partage est impossible à l'amour sincère.

Au début de septembre, il dut cependant aller rejoindre sa femme et sa fille, qu'il ramena h Paris trois semaines après. Ce sevrage des baisers de Marion fut pour lui un supplice atroce, un vide immense, comme une défaillance prolongée de l'àme. Promeîiades, lectures, rêveries sur la plage, conversations de Jcasine, silences de sa mère, tout le ramenait à celle qui le tenait par toutes ses fibres, dont il avait comme l'empreinte tiède le long du corps et la saveur sucrée sur les lèvres. Il rêvait chaque nuit qu'elle lui échappait. Il se réveillait en sursaut, auprès de sa morose compagne à peau rêche, ainsi qu'au fond du Purgatoire, dans la région des corvées indicibles. Sa bien-aimée et lui ne devaient pas s'écrire, car c'est par la correspondance que fuient les secrets les mieux gardés. 11 en arrivait à passer et repasser, — pour calmer sa fièvre par lillusion d'une illusion, — devant le bureau de poste du village, oi'i eût pu parvenir, sans leur convention réciproque, une lettre de sa blonde aux yeux gris bleu.

Enfin, ce fut la rentrée à Paris. Le surlendemain Ginette surveillait la pose d'un nouveau bahut moyen âge dans l'antichambre, quand on sonna. C'était un chauffeur d'automobile, qui tenait un parapluie à la main.

— Le docteuraoubliéçatantôtdansma voiture.

— Venez, mon ami..., dit Ginette, prise d'un pressentiment.

Une fois à l'abri de la curiosité des domestiques, elle remit au brave homme un billet de vingt francs et demanda avec beaucoup de calme : « Vous connaissez donc le docteur?

— Parbleu. 11 a soigné mon frère Grégoire à i]eaujon. Je l'ai remis tout de suite, mais lui pas. Ça se conçoit, il voit tant de monde. C'est comme un ministre.

— Oii l'aviez-vous conduit?

— Rue des Ombres, aux Batignolles, chez un malade, bien sûr.

— Vous ne vous rappelez pas le numéro?

— Non, mais la rue est courte. C'est un petit hôtel dans les numéros pairs. Madame est trop généreuse. Bien le merci, madame, et bien le bonjour au docteur, de la part du frère à Grégoire.

Ginette savait ce qu'elle voulait savoir. Dès le lendemain, elle était en faction rue des Ombres et, dissimulée chez la mercière, ennemie de la femme de ménage, elle voyait, après une longue attente, son mari sortir de l'hôtel, suivi, au bout de quelques minutes, de Marion.

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