CHAPITRE V
Octobre 1915,
— Non, je t'en prie, pas aujourd'hui.
Marion écarta doucement Claude de la main, puis, lisant l'étonnemeat dans ses yeux vifs : « François est parti la nuit dernière pour la ligne de feu. J'ai besoin de lendresse plus que d'amour. Console-moi, toi qui sais si bien persuader. »
Ils s'assirent côte à côte, comme un vieux ménage. Au dehors, un vent d'automne, aigre et précoce, émondait les arbres de Paris. Les deux amants sentaient, autour et au-dessus deux, quelque chose comme une menace invisible. Au lieu de parler de François, qui ne l'intéressait qu'à travers Jeanne, le savant revint à Ginette, dont le changement complet l'intriguait : a Tu sais combien elle était jalouse. Sa jalousie a cessé brusquement. Grantouvre m'avait laissé
entendre qu'elle se méfiait de toi et de moi, que je devais prendre beaucoup de précautions. Je prenais donc beaucoup de précautions. Celles-ci sont devenues inutiles. Notre ménage présentement est au calme et, n'étaient sa laideur et son rire, je la trouverais presque supportable.
— C'est qu'elle prépare quelque chose, lit Marion en serrant les épaules, car elle est étonnamment dissimulée. Je me demande quoi.
Je me demande aussi ce qu'elle a deviné, observé ou conjecturé.
— Elle a compris que j'avais un sentiment pour toi. Elle est à cent lieues de nous croire amants. Telle que je la connais...
Il n'acheva pas sa phiase. Marion, dun geste charmant, appuyait sa tête sur son épaule et murmurait càiinement : « Je suis bien ainsi, ne pense plus à ta mégère. Figurons-nous que nous sommes mariés, que toutes les heures du jour et de la nuit nous appartiennent, que nous pouvons tout mettre en commun. Tais-toi, je rêve. »
Elle fixait, en effet, un point dans l'espace, comme quelqu'un qui recueille goutte à goutte l'angélique douceur du silence, dans la paisible confrontation des âmes. Il se gardait de la déranger, méditante et fine, sa chérie. 11 songeait que leur passion mutuelle î-erait sans doute la cause de beaucoup de larmes et de bouleverse-
ments famili.nix, mais qu'elle en valait la peine, qu'elle le payait de tout par avance. Celui là i| a-t-il vécu seulement qui n'a point connu la douce joie de fondre et de disparaître dans la personnalité de son amie, de s'épar[)iller en parcelles sensibles, dont chacune va rejoindre et augmenter sa congénère, comme une flamme multipliant une tlamuie?
— Mari on.
— Claude?
— Tu ne regrettes rien?
— Rien. Je n'ai même plus aucun remords. Il n'y a pas longtemps. Depuis quelques jours. Mon remords, qui me cuisait cruollement parfois, a disparu sans raison. Je me suis dit que nous avions été poussés l'un vers l'autre par quelque chose de plus fort que nous.
— ... Et à quoi nous n'avons guère résisté. Comment aurions nous fait! Mon cœur t'appelait si fort, quand je t'apercevais, que je me demande encore par quel prodige les autres ne l'entendaient pas. Sans la guerre, sans la disparition de ... — il évita de prononcer le nom — nous serions-nous retrouvés quand même?
— Plus tard peut-être, mais sûrement retrouvés. Avec plus de peine et d'hésitations encore, mais sûrement retrouvés. Notre histoire, i>ien-aimé, n'est pas une aventure banale, une poussière que chasse le vent du soir, un
refrain que remplace un autre refrain. C'est une grande et mystérieuse réalisation, qui doit féconder ton, génie par la toute petite graine qu'est Marion; c'est une faute, sans doute, mais qu'éclaire un lointain rayon providentiel.
Ainsi divaguaient-ils côte à côte, frissonnants et dévoués, tels deux enfants perdus. Claude n'avait plus aucun orgueil. Elle était dépouillée de toute vanité. Ils se sentaient humbles et maniés par une force implacable. Leur ton devenait grave et doux. Au delà de la possession charnelle, une perspective nouvelle d'étreinte psychique, presque dolente, leur versait un baume singulier comme, quelques heures avant, à ceux qui vont mourir de la poitrine. C'était une double et suave euphorie, un e'coulement délicieux de tout le sang d'images fraternelles.
— Allons, il faut partir... Laisse-moi, Claude, je t'en prie, il est tard.
Il sourit : « Le lit n'est même pas défait. La femme de ménage va penser que nous sommes fâchés. »
Le charme était rompu. Ils prirent un rendezvous assez rapproché et se séparèrent. Marion, en sortant de l'hôtel, avait peur. Elle marchait vite et se retournait tous les dix pas. Mais personne d'autre que son destin ne la suivait. Elle prit un taxi-auto, afin d'être rentrée plus vite. La concierge l'attendoit sur le : as de la loge :
j'ai lu sans le vouloir... Ah madame, mon Dieu! madame, quel bonheur! »
C'était une cai te postale, an formulaire rédigé d'avance, venant d'Allemagne, du camp de prisonniers de SchulIzcn.Elle annonçait laconiquement que le capitaine d'arlillerie Xavier Darmelle était vivant et envoyait son tendre souvenir à sa famille. Le timbre ennemi portait la date du 1" septembre 1915. La lettre avait mis, par conséquent, plus d'un mois à parvenir à destination, par la Suisse.
— Oh oui, quel bonheur! répéta Marion.
L'annonce de sa condamnation à moit ne lui eut pas fait plus d'horreur que ce bonheur-là. Elle se sentait instantanément pleine de cendre et, comme elle pensait vite, elle imaginait la joie d'une telle nouvelle sept mois auparavant. Ce qui l'effrayait le plus, sur le moment, c'était la perspective de la comédie qu'elle allait avoir à jouer, vis-à-vis de son fils, de sa mère, de sa belle-mère, de tous leurs amis. Elle en était écœurée d'avance. L'image de Xavier mort venait souvent la troubler. Mais l'image de Xavier vivant était, en réalité, beaucoup plus terrible. Tout en montant l'escalier elle se répétait : « Au-des:^us de mes forces! » Néanmoins elle se composa une altitude d'étourdissement par l'excès de joie, grimaçante dans les profon-
deiirs, dont elle essaya tout de suite l'efTët sur la femme de chambre qui vint lui ouvrir : « Ah Fauny, monsieur est vivant... Ah, je n'en puis plus. C'était inespéré! » Fanny leva ses vieux bras au ciel eL poussa tous les « G'est-il, Seigneur, possible!... Pauvre bon cher monsieur! » de son âge et de sa condition. Tenant toujours la carte postale à la main, Marion appelait : « Maman, maman ! »
— Voilà, mais qu'y a-t-il ? » fit Soif d'Égards apparaissant, l'air déjà compassé, un faux chignon blanc à la main.
— Tiens, lis!
M'"* Lebien lut et devint pâle. Elle se croyait débarrassée de son gendre à jamais et voilà que ce gendre repassait, comme le spectre de Banco. C'était une insolence de plus qu'il lui faisait. Elle surmonta à peu près sa fureur, pinça les lèvres et dit: « Eh bien, te voilà satisfaite. Il faut prévenir son fils et sa mère. » En môme temps, elle dirigeait surlajeune femme un regarù investigateur, car elle n'avait pas été sans faire, les derniers temps, certaines remarques.
Marion sentait la curiosité maternelle. Elle n'avait qu'une chose à faire, qui noierait tout : fondre en larmes. Elle le fit de bon cœur, avec un chagrin nullement dissimulé, qui rasséréna un peu M™* Lebien : « Ma pauvre petite, ma pauvre chérie » répétait-elle, en lui promenant
sa main, une petite main froide et sèche, sur les
nipes. Elle attendait un aveu complet. Il ne iiitpas; mais, sans paroles, les deux femmes
1 [aient comprises et c'était un soul»genieut, I' )ur la bienveillante belle-mère de Xavier Darmelle. Elle eu tira une moralité, qu'elle énonça avec contenlement : « Voilà le pire de cette affreuse guerre. On ne sait ni qui vit, ni qui meurt. » Puis, avec férocité : « Dans quel c!at va-t-i7 nous revenir, saperlipopette! » Làdessus, incapable de dissimuler plus longtemps sa rage, elle tourna les talons.
— Si Claude élait là, il me dirait : « Sois ferme. » Nous verrons plus tard.
Cette image rendit quelque courage à la déveuvée. Elle organisa aussitôt la divulgation de l'extraordinaire aventure : lettre portée à Ginette, qui préviendrait son mari et Jeanne. Télégramme à François. « Comme il va être heureux, pour de bon, lui, le cher pelit! » Visite immédiate à M""* Darmelle. Dans cette abolition du (!i:uiJ, il fallait penser à tout, comme dans le deuil. Le vide mental, comparable à une effraction de la nuit dans le cerveau, qui avait effrayé Marion, se dissipait peu à peu. Elle retrouvait les lignes simples de sa conduite et de son in conduite. Il est plus aisé, dans une telle circonstance, d'écrire que de parler. Son mot à Ginette, sa dépêche à Franç^usne lui coûtèrent pas. Res-
tait le plus dar. Dans le métro qui la menai rue d'Assas, elle se remémorait la visite, exacte ment inverse, qu'elle avait faite à -< lacamard» quelques mois auparavant, au temps de s innocence. Elle songeait surtout à Claude, a. coup terrible qu'allait lui porter la nouvelle. Ce: deux ordres de réflexions couraient devant ell( en sens inverse, ainsi que les lignes du paysag< aperçues par la portière d'un train express,
La corvée se trouva simplifiée par le fait qu< M™® Darmelle avait reçu, par le même courrier une carte postale, exactement semblable, di camp de Schultzen. Sa joie très réelle et trè forte, car elle adorait son fils, était combaltut par son besoin de calamité et de deuil. Elle ?> disait aussi qu'il lui faudrait renoncer à son crêjM et retirer le ruban noir qui entourait le portrai de Xavier. Ces préoccupations, jointes au désii de prononcer les paroles convenables et rituelles firent qu'elle ne remarqua pas l'égarement de s; bru. Elle l'embrassa vigoureusementetplusieur lois, comme à Guignol, en versant de grosses lar mes rondes, semblables à des billes d'agate poussiéreuse. Elle soupirait : « La carte ne dit rien d( sa santé. Pourvu qu'il ne soit pas très malade que nous n'ayons pas le suprême message d'ui moribond !Gar les formules ne sontpas de sa main à moins que son écriture n'ait beaucoup changé Elles sont d'un camarade ou d'un goùlier. »
On confronta les deux cartes postales. Les uis lignes, tracées nerveusement, d'une plume cmblante, le trait môme qui barrait les formlt^s inutilisées, étaient bien de l'écriture de ier, maisdissimul6esoualterees.il en résulta ' onsidérations, sur le graphisme des prisonurs et leur alimenlation précaire, qui permi- ■nt à Marion de penser à autre chose, tout en jiinant son assentiment au tlot de remarques ' la camarde. Or, celle-ci, à peine tirée du yret éternel quant à son fils, commençait à ili evoir le regret éternel quant à son petit-fils ^pelé au feu et tressait déjà sa couronne moraire. En phrases convenues, d'un miel crasiix, elle associait « la chère petite fiancée » au niil éventuel de la disparition de François. Si l'ii que Marion irritée : « — Ma mère, je vous i prie, taisez- vous, ne portons pas malheur à ' ^'nfants!
Malheur! — s'écria M™* Darmelle, sur un n bien diflérent. — Ai-je porté malheur à son re, en le pleurant comme je l'ai fait, en me déliint comme je l'ai fait, en renonçant même à îspérance? Ma chère petite, j'admire voire iliassibilité; souffrez que je ne la partage puiut. — 11 faut que je parte, — se répétait Marion, — itieaient cela va tourner à l'aigre.
Klle n'en avait pas le courage. Soudain ses inbes se dérobèrent sous elle. Elle venait
d'entrevoir à nouveau l'inextricable fourré complications qu'amènerait le retour de Xavl Car la guerre finirait un jour, il reviendrait, ce serait le signal d'une foule de catastroph
— Et Grantouvre!
Elle avait oublié Grantouvre. Ce nom et C(
qu'il évoquait lui donnèrent l'énergie de prondn congé. Elle voulait se débarrasser à tout prix e tout de suite de cette dernière cérémonie. Ai moins, n'aurait-elle pas, chez le veillard, à garder son masque, puisqu'il était au courant. Ell( remonta dans le métro, rempli d'une foule qu: la bousculait, la comprimait contre la portière Un embusqué, qui ressemblait à Palaiseau, vôti comme lui, d'un brillant uniforme bleu auî boulons de corozo, en profitait pour se coller l elle. La jeune femme écarta le malotru.
Fabius Grantouvre retouchait, avant le dîner une petite esquisse d'un modèle montmartrois, mais il ne pensait, bien entendu, qu'à Marion. Quand celle-ci parut, il jeta un cri d'heureuse surprise. Elle lui tendit la carte. Avec une belle insouciance, il manifesta aussitôt une joie d'enfant, oii entrait l'espérance d'une rupture amoureuse, sur laquelle il ne comptait plus. La vue de sa visiteuse muette, prostrée, franche dans sa douleur, le ramena au dur sentiment du réel.
— Alors, vous ne l'aimiez donc plus du tout?
LA FLECHE EMPOISONiNÉE 167
— Naturellement... sans cela...
Celte question la stupéfiait. L'enfanlillage de e grand artisie était extraordinaire II sou[iira: ' Oh, mon pauvre Xavier, si tu pouvais te douter! »
— Excusez-moi, Grantouvre,maisc'est Claude !']tiennant que je plains. Ah! j'étouffais, j'étouffais, cela me soulage de parler librement!
Elle se laissa tomber, plus qu'elle ne s'assit, sur un canapé bas, dans un coin du vaste atelier. De nouveau elle était menue et adorable, tana- L^réenne au possible. De ses lèvres brûlantes sortaient des blasphèmes enbecoupés, que lui dictait Vénus Inexorable, Vénus pour qui le corps compte et que les vicissitudes de guerre ne font pas taire, puisque après tout elle a la charge de semer les générations de remplacement.
— Je le déteste... Ce n'est pas lui mon compagnon. C'est Claude. Même quand il sera là, j'appartiendrai à Claude, je resterai à Claude... Ala tète se perd. Je deviendrai folle. Au secours, Fabius, au secours!
Dramatique était cet appel proféré à voix basse, comme sous une pierrr pesante. Le peintre crut à une crise de nerfs. Il s'approchait d'elle, avec les gestes compatissants du verseur d'eau de mélisse. Elle l'écarta d'un rire sauvage, infernal : « Va-t'en... Tu me dégoûti^s aussi, puisque tu as envie de moi, qui suis à
i^Iaude. Ah! ah! tu te figurais m'avoir pour de Tarirent.. . Cent mille francs!... Tes toiles valent cent mille francs. Marion, vieil homme, vaut tlavanl-age. Tu m'as peinte, mais tu ne me connais guère... »
Il demeurait embarrassé, terrassé, cherchant à l'apaiser, maladroit et touchant, tandis que Félicité, attirée par le vacarme, écoutait avec stupeur, l'oreille contre la porle, ce tutoiement et ces abominations. Enfin, au bout d'une heure, l'infortunée se calma toute seule. Elle demanda pardon, s'humilia ; son harmonie physique avait disparu, elle ressemblait à une petite marionnette brisée et sa raison dansait, vacillait dans ses prunelles agrandies. Le changement était tel que Grantouvre eut peur. Il dut la laisser partir dans la nuit, car elle lui défendit de l'accompagner. Il regarda sa montre : neuf heures du soir. Cette scène sinistre l'avait momentanément guéri de toute sentimentalité.
— Ouf! soupira-t-il, je meurs de faim. j Il appela Félicité. Elle parut, la mine encore
ahurie.
— Servez-moi à dîner, et au galop ! Une bonne bouteilie de mon Chambertin.
Elle restait plantée devant lui, hochant la tête, comme après un feu de cheminée. Enfin elle porta ce jugement définitif : « C'est mal-
hfiureux tout de même de voir ça! » Formule I ar laijuelle les gens du peuple expriment l'rlonnement des choses qui les dépassent.
Marion doi mit. Ell<> dormit sans rêves. Quand Ih; se réveilla, le lendemain, très tard, elle
'rcha avec eiïroi pendant quelques secondes i personnalité. Puis elle se rappela. C'était le moment pour elle d'avoir toule sa tête. I>ien que ce ne fût pas jour do rendez-vous avec i.iaude, elle sentait qu'à l'annonce de la funeste iwmvelle il irait sûrement rue des Ombres. Fanny vint lui annoncer, toute joyeuse, que « M. et M""* Etiennant » étaient là.
— C'est bien, j'y vais.
Pille se regarda dans la glace. Elle était belle, d'une beaulé comme approfondie. Elle était rlastique et jeune. Elle pouvait encore donner pt recevoir le plaisir. Elle entra dans son salon, ainsi que le gladiateur dans le cirque. Ginette élait un peu en avant de Claude, son jaune visage tacheté, autour du grand nez et des oreilles, par une satisfaction diabolique. Elle embrassa férocement Marion. Pâle, mais concentré sur lui-même, le savant lui baisa la main. Jeanne, trop émue, n'était pas venue; elle triomphait, sa prescience ayant toujours annoncé ce qui arrivait.
Etiennant jeta à sa maîtresse un regard complice qui signifiait : « A tantôt ! » Elle lui répon-
dit par un imperceptible frémissement de ses jolis cils classiquement courbés.
— Te voilà comblée,... disait Ginette en phrases conventionnelles. Tu retrouves Xavier, alors que tout espoir semblait perdu.
— Je ne le retrouve pas encore. Je sais seulement qu'il est en vie, et c'est beaucoup.
— Attends un peu. C'est un homme débrouillard. Tous les ingénieurs sont débrouillards. Il s'arrangera pour s'évader ou se faire relâcher par les Boches. C'est celte fois que Claude va mettre en mouvement ses relations médicales. N'est-ce pas, Claude?...
— • Vous pensez, chère amie! Dès ce soir je harcèle de nouveau mes confrères espagnols, suisses et hollandais. Je vais m'informer aussi au ministère de la Guerre, pour savoir si un échange ne serait pas possible.
Ginette brandit son face-à-main : — Dans trois mois, il peut être là, ton Xavier. C'est la lune de miel qui recommence... D'ailleurs avait-r elle jamais cessé?
— Du coup François va peut-être avoir une permission,... ajouta Claude pour couper court.
— Hélas! C'est invraisemblable. Il est au feu depuis trop peu de temps.
— Et Grantouvre... que pense de tout cela notre Grantouvre? — reprit Ginette, qui avait l'air décidément de s'amuser beaucoup.
LA FLIiCHE EMrOlSOiNiNEE 171
— Mais, qu'il sera bien content de revoir son ami, ma chère. Xavier et lui sont deux inséparables,
— Du coup, il va compléter ton portrait et l'adjoindre monsieur ton époux. Quel vieux fou, notre Fabius, quel sentimental!
Ces désagréables banalités se prolongèrent encore un bon moment : « Ouf! » fit Marion, en raccompagnant ses visiteurs. Pourlant, elle allait mieux. Le plus dur était fait. L'annonce de l'événement à Hottelet, à de Torve, à Hélène Ponant, à miss Sidney, à Lanique, même à Palaiseau, irait maintenant comme sur des roulettes. Une petite note dans les journaux, à la rubrique : « Une faut jamais désespérer », rassurerait les nombreux camarades du capitaine Darmelle.
Débarrassée de l'accessoire, la situation essentielle se dessinait mieux : « Mon mari m'est indifférent, je suis folle de mon amant, et sa femme, qui fut mon amie, peut tout apprendre, d'une minute à l'autre. Tel est le scénario de notre tragédie. Le jour où mon mari reviendra, ce sera une complication de plus, voilà tout. »
Elle avait appris cette formule de grammaire conjugale et elle la débita à Claude, rue des Ombres. Mais ni lui ni elle n'avaient le cœur à rire. Le médecin connaissait déjà, par Grantouvre, qu'il était allé consulter, la scène im-
pressionnante de la veille. Bien que supérieur par l'intelligence, il demeurait homme par les profondes racines de régoïsme et de la peur des ennuis et complications. Celles-ci s'annonçaient nombreuses et abondantes. Il en résultait une froideur morale, qui se communiquait môme au physique. Il eut cette phrase, que toutes les femmes connaissent bien et qui rend, à leurs yeux, celui qui la prononce un peu ridicule : « Nous devons être plus prudents que jamais. » Elle lui valut celte réplique :
— Il n'y a qu'une façon d'être prudent, c'est de ne plus nous revoir.
— Là, voilà que tu pousses tout à l'extrême. Ah femme, triple femme !
Elle se déroba à son baiser : « Déjà tu es changé. Tu n'es plus le même. Il a suffi de cette alerte pour te donner une figure sournoise. Mais si, mais si. Je te connais. Tu ne fais que te répéter depuis hier : « Quelle tuile ! Xavier va revenir. Gomment sortir de là? » Eh bien, je vais porter ton ^^pouvante au comble : il n'y a aucun moyen de sortir de là. Tu es à moi, je me moque du reste. Je défendrai mon bien comme une lionne. »
Cette franchise le raffermissait et le terme « d'épouvante » l'avait blessé. H fit le fanfaron, déclara qu'il se fichait lui aussi de Ginette, de Xavier, de Grantouvre et de toute la pla-
LA FLECHE EMPOISONNEE 173
rète, pourvu que lui restât l'amour de Marion.
— A la bonne heure! Tu es beau ainsi, 'lu me plais. Je t'aime. Quel est le pire qui puisse nous arriver? La mort. Mais elle frappe tant de jeunes gens à cette heure, innocents et liers, que nul n'a le droit de la redouter. Mourir pour toi, pour le grand Etiennant, pour mon Claude, ah quelle chance !
— Ne crois pas, reprit Claude avec un triste sourire, que je redoute la violence ou la haine. Non, je suis comme mes congénères, je redoute les embêtements, les cris, les vaincs menaces, le fait divers stupide et les commérages des confrères. J'appelle ça en bloc « le nez de Ginette ». C'est gauche, c'est barbare, c'est impair, c'est désolant.
Elle était étendue près de lai, accoudée, dans une pose voluptueuse et hardie, à la Goya. Ils se rassérénaient graduellement. Tout à coup, dans le silence de la nuit crépiisculaire, une forte voix féminine appela : « Marion », très distinctement. Ils tressaillirent et se regardèrent, croyant avoir mal entendu. Mais la voix, qui ressemblait et qui ne ressemblait pas à une autre, trop connued'eux, appela encore, avec plus de netteté : « Marion ! » Le ton était impératif, solennel, pareil à une constatation de présence.
— Qu'est cela? fit Claude en sursaut.
Elle tremblait des pieds à la tête et ses yeux
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égarés exprimaient une terreur surnaturelle.
— Ce ne peut être que...
Elle n'osait pas prononcer le nom. Il le fit à sa place : « Ginette ! Mais pourquoi ferait-elle cela? Ce serait idiot.
— Chut, tais-toi.
Ils prêtèrent l'oreille, serrés, comme deux voleurs surpris, l'un contre l'autre. Le silence était retombé. Rienne letroublaplus.Puisayanthonte de leur pusillanimité et résolus soudain à lout affronter, ils sortirent ensemble. La rue était déserte, la boutique de la mercière était fermée.
Ginette était contente de cette farce horrible. Elle la méditait de longue date. Ce n'était qu'un début. Depuis la lettre de Marion, annonçant la grande nouvelle, elle combinait bien autre chose, qu'elle allait mettre à exécution. La réussite dépendait du plus ou moins d'habileté qu'apporterait Xavier à son « débiouillage » et aussi, perspective vengen'sse, du résultat des nouvelles démarches de Claude en faveur du mari trompé. La cruelle femme prit une carte postale, mit l'adresse, le capitaine d artillerie Xavier Darmelle, baraquement 15, camp de Schidtzen. Wesphalie. Allemagne. Puis, après une longue réflexion et pas mal de brouillons et de ratures, elle recopia, dans la partie réservée, le texte suivant, sans dissimulf^r son écriture et sans signer : « Votre ami, le D' Claude E...,
LA FLECHE EMPOISONNEE 175
« s'occupe Ijeaucoup do votre chère Marlon, chaque jour, discrètement, de o à 7, au numéro 4 de la rue des Ombres, aux Batigiiolles. Petit Hôtel. Une amie renseigaée. » EWe lut et relut avec satisfaction ces lignes homicides. Elle se représentait le terrible travail qu'elles allaient accomplir dans l'imagination du prisonnier, qu'elle savait fort jaloux, sa fureur impuissante, ses efforts pour rentrer en France et châtier les coupables. Jamais elle n'avait eucore éprouvé une aussi grande satisfaction. Cette volupté intime, raffinée, durable, compensait en une fois les humiliations et les chagrins dus au fticheux mélange de la grande foi lune, de la bêtise et de la laideur. Elle porta elle-même sa flèche empoisonnée à la poste, pour plus de sécurité dans le jet, et revint chez elle d'un pas léger, avec la conscience du devoir accompli.