CHAPITRE VI LE PRISONNIER
Décembre 1915,
Blessé, d'une balle tirée à bout portant, dans le voisinage de la colonne vertébrale, et fait prisonnier avec tous ceux de sa batterie, le capitaine Xavier Darmelle avait d'abord été évacué par l'ennemi sur un hôpital du territoire occupé. Une névrite sciatique compliquée l'avait cloué là pendant sept mois et demi. Il lui était formellement défendu, par les autorités allemandes, de communiquer avec sa famille, à cause de grands mouvements de troupes qui s'opéraient continuellement en arrière du front. 1! dévorait son cœur, song'^aiu aux siens entre ses souffrances et surtout à sa jolie Marion, dont il baisait sans cesse le portrait médaillon. Les formidables événements de la guerre, l'héroïsme, les risques courus, avaient éveillé et surexcité en lui une véritable obsession amoureuse, que l'absence et le silence
xaspéraient encoro. Sa femme, morale et pli y- (jue, avait envahi tout son esprit, s'idcntiiiant avec la France, et il ne les séparait plus. Aventure relativement fréquente chez les combattants et qui faisait d'eux, surtout au début, des mystiques sans le savoir, brûlants de plusieurs flammes confondues.
Ensuite, considéré comme à peu près guéri, le capitaine avait été expédié, en compagnie de beaucoup d'autres, au camp de Schultzen en Westphaiie. C'est alors seulement qu'on lui avait permis de donner brièvement de ses nouvelles et d'en recevoir. Il avait aussitôt profité de l'autorisation et il attendait avec fièvre des réponses bien lentes à venir. Malgré la rigueur de l'hiver, la vie des prisonniers n'élait point trop dure. Ils étaient bien mal nourris certes, de détritus et de légumes vaseux, mais ils étaient à peu près chauffés. Le maître du camp, un cerlaiii commandant von Pflugk, qui avait de grosses affaires à Paris et comptait les retrouver après la guerre, témoignait à ses « bedides Vrançais » cette politesse, apitoyée et obséquieuse à la fois, qui est la marque du Boche satisfait, et plus odieuse encore que sa brutalité. Il affectait de voir en eux fies victimes de la politique anglaise, des innocents conduits à leur perte par une alliée perfide. Il venait faire souvent la causette avec le capitaine Darmeile et regretter en ?a com-
pagnie son cher « Poulevard Saint-Chermain ». Même dans la bouche de cet animal, le pri'^onnior retrouvait avec plaisir des noms de rues où il s'était promené, par les soirs d'été, Marion à son bras, tout enivré de son parfum de blonde
— Où. est-elle, que fait-elle, pense-t-elle à moi en ce moment?
11 y avait, au même baraquement que lui, un gaillard sergent du Midi, peintre en bâtiment de son métier, et bon chanteur. Du malin au soir, tel le savetier de La Fontaine, ce brave garçon soutenait le courage des copains par des refrains de toute sorte, militaires, mélancoliques, passionnés, dont il tenait un répertoire inépuisable. Cela commençait par Made/on, la marche entraînante d'août 1914, pour continuer par Les Sabots de Lorraine, Un Jour Maine à son amant, et Auprès de ma blonde. Xavier tressaillait quand Tistet — il s'appelait Tistet — attaquait le fameux Que faisais-tu à la fontaine, corbleu, Marion! Il lui redemandait toujours le morceau galant et dramatique :
En vain la sévère raison
Sans cesse aux oreilles nous crie :
« Fuyez l'amour, c'est un poison. »
Je la compare à cette mie,
Qui fait grand'peur à son enfant
Puis qui l'endort en lui chaulant,
Dodo, l'enfant do...
L'enfant dormira tantôt.
Tistet ne se faisait jamais prier. Von Pflugk, ([!ii s'occupait de phonéli({ue, notait les intonations et les accents du beau Provençal, puis is^ayait de les reproiluire, au s:rand amusement lie ses prisonniers. Ces airs, où la frénésie sentimentale et sensuelle prend la couleur de la rnute, de la faim ot de la soif, tourmentaient la mémoire des Fiançais. Chacun pensant à sa chacune, voyant des yeux aimés, une bouche aimée, entendant un rire aimé, ils les répétaient avant de s'endormir, et la chanson embaumait leurs songes en exil. Nul avec autant de ferveur que Xavier. Il chérissait son fils François, qu'il savait devoir s'engager bientôt, il avait une profonde tendresse pour sa mère. Mais tout son être appartenait à Marion et il lui parlait souvent tout bas, l'appelant « ma chérie » et « ma folie », lui tenant des propos voluptueux et chauds, comme si elle eût pu l'entendre, à travers les centaines de lieues de terre ennemie, puis de terre française. Plusieurs fois par semaine, il rêvait qu'il était aviateur prisonnier, et qu'il rejoignait Paris par le chemin des airs. Le vent murmurait autour de lui, avec une voix douce bien connue...
Et puis que ferez-vous du reste,
Mon Dieu, mon ami?
Et puis que ferez-vous du reste?
Un projet longuementcombiné mûrissait dans l'esprit du capitaine Darmelle. Fils d'un père
ataxiqiie, ami d'un grand médecin, il connaissait à fond les prodromes de Finexorable maladie, qui mène à la paralysie et à la mort par des douleurs fulgurantes, des troubles ocuLdres et de la gêne à la marche dans l'obscurité. Il pouvait contrefaire tous ces signes et aussi cette exagération des réflexes tendineux, à laquelle tiennent grandement les Allemands, en souvenir de leur compatriote Westphal. 11 songeait : « Si j'arrive à persuader au major d'ici que je file le mauvais coton du tabès, il y a chance pour qu'il me rapatrie dans un convoi d'inaptes à la guerre. » Cela demanderait du temps, car il ne fallait pas brûler les étapes, mais le succès semblait certain.
Ce major s'appelait Murmelthier, ce qui signifie en français marmotte. Il avait de cet animal, son totem, les yeux clignotants, le corps boudiné et le perpétuel assoupissement. Son attention, lente à éveiller, se rendormait presque tout de suite. Ce ne fut qu'au bout de quinze jours qu'il prêta l'oreille aux gémissements de Xavier, qui se plaignait savamment de vives douleurs intermittentes dans la vessie. Il lui ordonna des pilules qui n'eurent, bien entendu, aucun effet. Quinze jours après seulement il lui demanda, dans l'invraisemblable charabia qu'il prenait pour du français, s'il ne lui arrivait pas de voir « les obchets doppel ».
Ça y est, se dit le capitaine, il est amorcé, eignant rinclifférence, il avoua qu'en effet assez souvent il était gêné par son nez, qui s'interposait dans sa vision, et voyait double, Murmellhier garda le silence et il fallait bien le connaître pour remarquer, dans les poches de ses joues couenneuses, un petit frémissement de satisfaction. D'ailleurs Xavier ne confiait son secret à personne, non qu'il se méi'iàl d'une trahison, ni d'un bavardage inconsidéré, mais parce qu'il voulait concentrer toutes ses forces de ruse dans le secret le plus absolu. Celui-là seul accomplit quelque chose de difficile, qui sait giirder ce quelque chose pour soi et ne complote qu'avec lui-même.
Afin de raccourcir un peu les heures mornes et lentes de la caplivité, les prisonniers français du camp de Schultzen eurent l'idée de monter une représentation d'un drame musical. Von Pflugk transmit leur demande aux autorités supérieures, qui ne la repoussèrent pas. D'un commun accord, ces hommes, sevrés depuis de longues semaines du soleil de France, fixèrent leur choix sur FAriésienne, d'Alphonse Daudet et de Georges Bizet. C'est qu'il plane, au-dessus de ce chef-d'œuvre, harmonieux et poignant comme la plaine entre Arles et les Baux, le désir ardent d'une femme invisible. Le Frédéri torturé des bords du Rhône leur semblait ainsi
un peu leur frère, à eux qui ne pouvaient pas plus que lui, pour d'autres raisons, étreindre celle dont ils avaient furieuse envie.
Darmelle, qui connaissait le poîîme et la musique par cœur, fut chargé de diriger les répélilions. Il s'adjoignit le lieutenant Hottelet, cousin de Paul Hottelet, lequel lui était devenu cher, comme atteint du même mal d'amour que lui; un commandant, très bon musicien, nommé Sévère et naturellement le sergent Tistet. On avait fait venir le texte en français et la partition de Leipzig. Ce projet mettait le camp en rumeur. Les Allemands admiraient malgré eu> l'ingéniosité de ces prisonniers, qui s'improvisaient machinistes, tapissiers, instrumentistes, comédiens, décorateurs et qui suppléaient au manque de tout par des remplacements plus judicieux que n'importe quel « ersatz ». Murmelthier en délaissait son ambulance et venait tout embobiné dans une fourrure de prix, surveiller ces préparatifs kolossaux. Xavier avai soin, en sa présence, de marcher avec une certaine raideur précédant le steppage typique d( l'ataxie, et, quand le doctor s'informait de se; souffrances, il poussait le raffinement jusqu' prétendre que « ça allait mieux ». En effet, le premières hésitations des membres inférieui' coïncident en général, dans l'ataxie, avec uni rémission du symptôme douleur. La « Mar
motte » ameiiail avec elle le majour von Tchernitz, qui avait habité, pendant plusieurs années avant la guerre, une propriété aux portes d'Arles. On le consultait j^ravoment sur le décor du Castelet et sur celui des plaines de Camargue, habilement brossé par un caporal et six zouaves, sous la direction compétente de Tistet.
— Attention, eh gosse, tu fous trop de bleu!
— Mais, s'il y a du soleil, faut du bleu.
— Arles n'est pas Tunis. Demande plutôt au major Tchernitz.
— Comment que tu prononces ça, qu'jéternue. Il y avait des pauses dans le travail. Pour
remplacer le pinard absent, Tistet eu lançait une, venue du lointain des âges, du siège de La Rochelle, particulièrement goûtée pour sa verdeur, à laquelle les Allemands n'entendaient goutte, mais dont ils accompagnaient le refrain à la tierce.
Les rideaux de tous vos lits Sont peints à miniature (bis).
Mais lorsque l'on est dedans, La rage d'amour vous prend, Tout tremble !
Uimagination de Darmelle s'envolait là-bas, là-bas, vers une chambre bien connue, du boulevard Saint-Gcimain, où dormait chaque soir l'adorable Marion. Tant de fois il l'avait regardée,
chavirée dans les bras du sommeil, qu'il connaissait par cœur le pli railleur au coin de l'arc de sa bouche rose, le flexible mouvement de son cou gras, son front pur et ses petites paupières si bien des-inées. Il aurait donné dix ans de sa vie pour une nuit à passer dans cette pièce Iranquille, auprès de cette nymphe souple, aux bras ronds et sans refus, bien que parfois un peu indiirérente. Apres bientôt dix-neuf années de mariage, il l'aimait comme au premier jour el il la désirait bien davantage. Quand on est un trop jeune mari, on ne sait pas son bonheur et l'on a si grand appétit que Ton dévore sans savourer.
— Mon capitaine, demandait Tistet, c'était-il comme ça, à l'Odéon, le grenier d'oîi se jette Frédéri?
— Certainement, répondait Xavier distrail. Il lui arrivait d'être mordu tout à coup par la jalousie ou plutôt par la représentation douloureuse de celui-ci ou de celui-là faisant, pendant son absence, la cour à sa femme. Elle était gentiment coquette, elle aimait la danse et la toilette, elle ne se refusait pas un flirt innocent. Mais elle était patriote aussi et tout cela précédait le grand bouleversement qui rendit sérieux les yeux des femmes françaises, avant de les remplir de détresse et de larmes. Xavier faif^ait mentalement le tour de leurs relations. Il n'était sûr que d'une seule personne, de Claude Eiien-
ûant, dont la luyantd était en or et qui, d'ailleurs, se lichail de l'amour, de ses pompes et de ses œuvres. Le choix de Ginette en était la Ipreuve. Ginelle, ce nez, ce facc-à-main, ce ricanement, le prisonnier n'aurait janiais cru jadis qu'il en arriverait à regretter tout cela, à regretter môme les intonations baroques de Faîtière Holtelet, née 1 oxyde, ou, mieux encore, les récriminations de M"" Lebien, sa belle-mère, dite Soif d'Egards.
Bermetlez, gabidaine. L'une sur l'autre les jambes, je vous prie, croisez.
Murmellhier, croyant remarquer, chez son malade préféré, des absences d'esprit un peu trop fréquentes, désirait examiner une fois de plus ses réflexes. Le capitaine se prêtait de bcHine grâce à l'expérience. Il n'avait presque pas à feindre, vu la sensibilité de ses réactions nerveuses et musculaires. Et Murmelthier se demandait s'il n'existait point quelque corrélation, dans le tabès au début, entre la distraction cérébrale et l'hypersensibilité médullaire. Beau sujet de thèse pour un privât docent !
La représentation approchait. Le commandant Sévère avait groupé un excellent petit orchestre d'une dizaine de musiciens, bien mieux adapté à t Avlénenne qu'un ensemble de cent cinquante exécutants. Les décors étaient
rcptsct très satisfaisants. Ce qui clochait le
plus, c'étaient les acteurs et, notamment, personnages de femmes, tenus par de très jeui soldais, suffisamment stylés et pleins de zèl mais dont la voix ne rappelait que de très le les accents du sexe auquel appartiennent Rc Mamaï, La Renaude et Vivette. Par conti rinnocent était excellent et celui qui tenait] rôle, un petit pâtre auvergnat malingre de classe 1913, avait le physique et l'allure dl l'emploi. Von Tchernitz, qui suivait assidûmen les répétitions, voulait voir, dans l'histoire du la Chèvre de M. Séguin, un « sympole », et i l'expliquait aux officiers français, avec un tac bien allemand : « La Chèfre, c'est la Vrance M. Séguin, c'est le général Choffre, et le loup c'est nous-mêmes, messieurs, sans vous gommander. »
Dès que cet abruti eut tourné les talons Murmelthier jugea nécessaire de l'excuser : « C'est un homme tout d'un morceau, ce boE Tchernitz; il n'est pas au courant des (inesses. «
Mais les officiers français avaient déjà oublié ces niaiseries : « Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit le commandant Sévère, qu'il est mieux qu'on ne voie pas l'Arlésienne maudite. Chaque spectateur peut ainsi lui prêter les traits de son idôal. Quant à moi, je l'imagine brune, grande, mince, très cambrée, comme les filles d'Arles et des bords du Rhône provençal, de
Tisage sarrasin, avec des yeux noirs ainsi que des raisins.
— ISulloment, riposta Darmelle, elle est menue et blondo, do traits fins et réguliers, et ses yeux sont gris bleu, comme des rcllets de lune au printemps. Si Frédéri est fou d'elle, c'est parce qu'elle le change des femmes de son pays. Quel est votre avis, Holtelet?
Celui-ci, qui avait reconnu le signalement de Marion, répondit poliment : « Le même que le vôtre, cher ami. » Il fut tout étonné de voir une flamme irritée dans les regards de son camarade. Xavier, même à Schultzen, préférait qu'on eût un goût différent du sien.
Or, le matin du jour fixé pour la répétition générale, le vaguemestre apporta un nombreux courrier aux officiers réunis dans le baraquement réservé au spectacle. Le capitaine Xavier Darmelle avait deux lettres, réglementairement décachetées, et une carie postale, ses premières nouvelles de France depuis sa blessure et sa captivité. Il ne put retenir un cri de joie. 11 avait reconnu l'écriture de Marion et celle de sa mère. Il bondit à l'écart, le cœur palpitant, s'assit, tira le papier de l'enveloppe avec des doigts fébriles et lut tout d'un trait, comme boit un altéré:
« Mon cher mari, « Enfin, je sais où tu es, je sais que tu es
« \ivant, que je te reverrai, et c'est pour moi, <( pour nous tous, un immense bonheur. Je (( viens de recevoir ta première carie et ta mère. « en bonne santé, a reçu la sienne. J'ai prévenu « immédiatement tous nos amis, aussi inquiets « que nous sur ton sort. Claude Etienuanl « et Grantouvre ont pleuré de joie. J'ai averti « notre François qui va bien, que nous avons « fiancé à Jeanne et qui est actuellement un « brave et beau chasseur alpin. Quand pouiras- « tu m'écrire une vraie lettre, me donner des « détails sur ta vie depuis ces longs mois de « silence? Je n'ose t'en écrire davantage, de « ciainte que ma lettre ne te soit pas remis:' « et je pense à toi bien tendrement. Je t'em- « brasse de toutes mes forces. ïa Marion Dar- « melle. »
Ce mot, si bref et insignifiant, était une déception. Il faisait à Xavier l'etTet d'une goutte d'eau dans son désert. Il attendait mieux. L'autorité allemande a Schultzen ne permettait pas qu'on adressât en France autre chose que des cartes aux formules préparées d'avance, mais elle acceptait les réponses, même détailldes, sous réserve de son contrôle. Ce « je t'embrasse de toutes mes forces » rappelait la corvée du jour de l'an, l'envoi rituel de l'enfant sage à la tante ou à l'oncle de province. Le « mon cher mari » était sec et pre'^que froid. Il n'était pas jus-
qu'aux pleurs do joie de Grantouvre et de Claiule Etionnant qui ne tissent une impiession de gêne et de puérilité.
Quel écart enire ce texte et le sentiment intime et dévorant de celui qui l'avait tant espéré !
Xavier examina l'écriture. Elle était norvouse et comme hachée. Cela pouvait être mis sur le compte de rémotionfll se représentait sa jolie petite femme se débarrassant de ce devoir entre deux visites ou deux stations chez le pâtissier, et cette idée le mécontentait. Puis il se dit qu'il était bête, que Marion n'avait pas osé ouvrir son cœur dans un billet destiné à êtie lu par des officiers boches, qu'elle avait eu raison. Il prit la lettre de sa mère. Elle était aussi laconique, et ceci le rassura, quoique d'une expression plus douloureuse, plus franchement affectueuse, et ceci le réinquiéta. 11 compara Tune et l'autre. Le peu de parfum demeuré dans l'enveloppe de Marion lui donnait envie de s'évanouir.
11 avait, dans sa préoccupation, oublié la carte postale. 11 la prit et la lut d'abord sans comprendre. Ce ne fut qu'à la seconde fois que les mots prirent un sens pour son épouvante et qu'il reconnut, avec stupeur, l'écriture nullement dissimulée de Ginette :
« Votre ami^ le docteur Claude E., s'occupe « beaucoup de votre chère Marion, chaque jow\
« discrètement, de 5 à 7 , au ninnéro 4 de la rue « des Ombres^ aux Batignolles. Petit Hôtel. Une « amie renseignée. »
Xavier eut la force de mettre les lettres et la carie dans sa poche de côté. Ses idées s'embrouillaient. Des feux rouges dansaient devant lui. Il vit tourner le baraquement, voulut se lever, puis tomba sur le sol comme une masse... Quand il revint à lui, le sergent Tistet lui tapotait les tempes avec de l'eau fraîche, ses amis l'entouraient, et le D' Murmelthier, l'air préoccupé, examinait à nouveau ses réflexes.
— Ce ne sera rien, gapitaine.
« Attention, songea-t-il, je joue en ce moment la carte de ma libération », et se rappelant que l'ictus tabétique s'accompagne d'embarras de la parole, il bredouilla une phrase quelconqi e. L'Allemand l'écouta attentivement. Cependant la mémoire de ce qui avait précédé sa syncope revenait à l'infortuné et il regrettait de n'être pas mort. Tout heureux de voir son supérieur rappelé à la vie, Tistet fredonnait son air préféré : « Que faisais-tu à la fontaine, corbleu, Marion? Que faisais-tu à la fontaine? »
Pendant toute la représentation de VArlésienne, Darmelle, bouleversé par tant d'émotions, s'occupa à retenir ses larmes. Il faisait siennes les transes de Frédéri, il assimilait lai ominable Ginette au perfide Mitifio, et il déplorait
lie la balle allemande ne lui eût pas enlevé nne
vislf'nce désormais amère et gâchée... Avec sou
. illeur ami! Sa femme le trompait avec son
iieilleur ami et avec le futur beau-père de leur
Is! Fallait-il qu'elle eût perdu toute relenue,
})ut sentiment de l'honneur, de la pudeur et de
i vulgaire prudence! Aux BatigiioUes... Rue
es Ombres. Il se représentait cette traîtrise,
les rendez-vous clandestins, leurs innommables
|élices; la fureur du meurtre l'agitait, il eût
oulu les surprendre et les tuer sur leur lit,
omme deux pourceaux. Mais ils ne souffriraient
I as assez de la sorte, après l'avoir tant fait souf-
rir, lui. Mieux valait combiner, au besoin avec
! aide de Ginette, un châtiment plus complexe.
i>i cependant tout cela était faux, une forgerie,
line infernale invention de femme méchante et
alouse! Ainsi, tandis que se déroulait l'immor-
elle tragédie rustii|ue, où retentit la voix la plus
lumaine et la plus poignante de la littérature
omanesque auxix® siècle, lemari trompé, prison-
ùer, bafoué, passait du désespoir à la fureur et
le la fureur à l'apaisement, et recomposait dans
.on cœur la réalité brûlante et déchirante sur
a trame lyrique de la fiction. Ceux qui l'entou-
•aient, qui lui parlaient, auxquels il répondait,
ui apparaissaient comme des ombres. Il se
serait tué là, sur-le-champ, devant le décor du
cinquième acte, le grand escalier nocturne et
192 LE CŒUR ET L•A]jSE^XE
fatal, gauchement représenté, au son do , marche des Rois, s'il n'avait entrevu, devai lui, avec la grosse nuque rouge de Murmelth ossoupi, la possibilité de s'évader, de rentrer ( France, 'l'avoir la preuve et de tirer vengeanci Quatre nuits durant, il ne dormit pas, chei chant, au fond de sa mémoire, à reconstituer h circonstances et la physionomie de leurs dci nières rencontres avec les Eliennant, dcins h jours précédant la guerre. Il lui importait savoir si déjà celte tromperie abominable exir tait, ou si elle était en préparation. La nouvell haine, qui l'animait contre Claude, lui faisait so visage présent jusque dans ses plus petites pai ticularités. 11 lui découvrait, à distance, de 1 fausseté et de la gène. Lui et Marion évitaiei de se regarder, puis ébauchaient, tous deux à 1 fois, à l'occasion d'ui^e remarque insignifianU; un mystérieux sourire, témoignage de leur en! tente tacite. Ils avaient évidemment imaginé d liancer leurs enfants pour la commodité d l'adultère. C'était un raffinement sadique, un perversité criminelle. Sur sa couche dure, 1 prisonnier en bondissait de colère. Sa pire soûl france était de ne pouvoir punir sur-le-champ c mauvais ami, ce savant hypocrite dont toute 1 science était tournée au mal. Car Xavier, espri sommaire et prompt aux généralisations, n pouvait reconnaître aucune qualité à l'objet d<
LIÎ PRISONNIER 1 .
son mépris ou de sa colère. Mais, par un réncxc habituel aux passionnés quo ronge la jaiousie, il rnt:iit sa soif du beau corps de Marion cent fois !iis impérieuse qu'avaul et il oscillait, comme n pendule, entre la volupté et le meurtre. A ; oino assoupi, il se réveillait en sursaut, assailli par des images atroces, qui le rendaient spectateur de sa bonté.
11 était tourmenté par ces vers de Ronsard, qui résumaient le mieux son supplice ;
Mais quand au lit nous serons, Eiilrelacés nous ferons... .
et ce qui suit. Il s'accusait de trop de retenue vis-à-vis d'un ôtro jeune, caressant, épousé par amour, dont il avait disposé souvcainement. Au diable la sotte et daugerense pudmii' qui, dans les milieux bourgeois, établit une distinction entre la femme et la maîtresse ! Ah ! s'il avait pu se douter! Aujourd'hui c'était ce misérable Claude, amoureux expert s'il en fût, qui bénéficiait de sa naïveté. Xavier gémissait, soupirait, si bien que le lieutenant Hottelet, sou compagnon de chambre, lui demandait : « Etes-vous souffrant, capitaine? »
— Oui, je ne sais trop ce que j'ai. Ça ne va pas.
Il était défendu d'allumer dans les chambres, pendant la nuit. Il fallait qu'une orJonitàuce
allât, à tâtons, prévenir le planton de gai ' qui lui-même avertissait le commandemc: Hottelet recula devant le dérangement et se r^ dormit. Jusqu'à l'aube de cette quatrième n d'insomnie, le pauvre garçon continua de plaindre et de changer de position, si bien qu ,,Murmelthier, faisant sa tournée matinale, 1 trouva greloltant, la mine défaite, misérable comparable à an grand fiévreux.
— Che sais ce que c'est, une poussée aignr Lefez-vous, fermez les yeux et essayez de voii denir tebcut.
Xavier obéit. 11 tremblait d'espérance à 1 pensée que le médecin boche allait peut-être 1 rapatrier par pitié. Mais, après un long et méli culeux examen, Murmelthier déclara sent «n cieusement : « Dès auchourd'hui fus êtes ei opservalion. Je pobe le tiagnosiic de tabès va pide. Mon afis est que, dans trois mois, non devrons nous séparer de vous et j'en référerai i von Pflugk. »
Le faux ataxique comprit que l'Allemand n( voulait pas se séparer trop vite d'un précieu? sujet d'cludo, d'un cas réputé exceptionnel Ainsi, pendant trois mois encoi'e, il lui faudr ' jouer la comédie de la lésion qui progrès.^ implacable, cependant que se jouerait dans soi; cœur le drame afireux el trop réel, hélas, do ■ trahison conjugale! Trois mois, c'esl-ù-di
qiKitrc-viugt dix jours et quatre vingt-dix nuils d'agonie amourouse. Mais, au bout de ce temps...! et Darmelle songea que le Fouci bien enleiidii de sa vengeance exigeait qu'il reprît son équilibre, qu'il mît un masque d'iuilifférenco sur sa laide et banale grimace de mari trompé.