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que Nathalie l'aimât davantage, la crainte que son inutilité en ce monde ne le rendît trop inférieur à la femme que Dieu lui avait donnée pour compagne, et ne finît par détacher de lui ce cœur qui était son orgueil et son bien. Puis, à mesure qu'il avançait dans cette phase d'agitation et de doute, le journal s'assombrissait. La tristesse de Nathalie, ses alternatives de vivacité factice et de morne abattement, ses yeux voilés de larmes et se détournant pour les cacher, son air de contrainte et d'inquiétude dès qu'elle se trouvait seule avec Ulric, tout cela était retracé, commenté, analysé, avec une délicatesse presque féminine ; chaque trait de ce procès-verbal , dressé avec la minutie douloureuse d'un esprit ingénieux à se torturer, venait à l'appui des craintes de M. de Braines, et il y trouvait une preuve que sa femme, déchue de ses premières illusions, l'aimait moins ou ne l'aimait plus. Pas un incident, pas un détail de ses journées, qui, en apparence, se ressemblaient toutes, n'avait été négligé ni oublié, et madame de Braines reconnut, en frémissant de joie et de remords, qu'au moment où elle croyait Ulric ennuyé de sa vie monotone et distrait par de dangereux sou-
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venirs ou d'inquiètes rêveries, il la suivait du regard, pas à pas, heure par heure, ne laissant échapper aucun des indices qui devaient le rassurer ou le désoler.
Rien ne pouvait peindre l'ivresse d'un pareil moment. Nathalie portait à ses lèvres la page qu'elle venait de lire, la couvrait de baisers et de caresses, essayait de s'en détacher, puis saisissait la page suivante, la lisait d'un trait, revenait à celle qu'elle avait quittée, et les pressait toutes sur son cœur avec un transport indicible. A la fin elle songea à Ulric, qui était sorti si triste et si découragé; elle se précipita hors de la chambre et descendit l'escalier avec l'agilité d'une gazelle. Au bas, elle rencontra M. d'Epseuil, qui la regarda d'un air effrayé, la croyant à demi folle :
— 3Ion père! mon père ! dit-elle en l'embrassant, je m'étais trompée ! Ce n'était pas vrai !
— Quoi donc? dit le marquis en ouvrant de grands yeux.
— Qu'Ulric ne m'aimait plus! qu'il s'ennuyait ! que nous ne suffisions plus à sa vie! C'est moi qui suis la plus coupable, la plus insensée, la plus injuste, la plus heureuse des femmes !
M. d'Epseuil sourit, de ce sourire mélancolique que la langage de la passion arrache d'ordinaire aux hommes âges et un peu sceptiques. Il se dit tout bas que les joies et les tourments de l'amour n'avaient pas tout à fait les mêmes allures dans le salon de madame Suard. Pendant ce temps. Nathalie courait déjà dans la plaine.
Ulric avait dépassé le rideau d'arbres qui sépare la vallée de Buut-du-Monde de son amphithéâtre de collines, le soleil commençait à pencher à l'horizon, et l'ombre des tilleuls et des peuphers s'allongeait sur l'herbe lisse des prés. La chaleur du jour s'amollissait peu à peu dans les premières brumes de celte heure qui n'est pas encore le crépuscule. Toutes les floraisons de mai, s'ouvrant à ces fraîcheurs printanièrcs, préparaient à la nuit ses souffles embaumés. Tout était fête, rayon, paix, enchantement, dans cette nature aussi douce à la joie qu'à la douleur. Ulric cependant ne s'était pas arrêté à cette zone riante et fleurie qui ne s'accordait plus avec l'état de son âme. Il avait continué sa route jusqu'à un de ces grands ravins qui s'ouvraient comme des plaies béantes sur le flanc nu de la montagne. Là, tout changeait d'aspect :
devant soi, une montée âpre et roide qui s'enfonçait dans les Alpines ; tout autour, des rochers gris, tachetés de brun, formant une espèce de large entonnoir au fond duquel la nuit s'amoncelait, bien avant le coucher du soleil. Pas un arbre, pas une plante ; à peine quelques brins de lavande et de thym, perçant ça et là les pierres. Ce site sauvage et désolé plaisait à M. de Braines, qui y revenait presque tous les soirs. II s'était adossé aux parois d'un de ces rochers, le front appuyé sur ses mains, dans une altitude de douloureuse rêverie. Tout à coup il entendit le frôlement d'une robe, et, avant qu'il eût eu le temps de lever les yeux, Nathalie était dans ses bras. Son regard brillait d'un feu surnaturel ; la rapidité de sa course avait précipité les battements de son sein ; ses beaux cheveux étaient à demi dénoués.
— Punis-moi! lui dit-elle d'une voix entrecoupée; Ulric, punis-moi ! je suis une folle, une méchante femme ! Je t'ai soupçonné , je t'ai accusé, je l'ai calomnié !... Tu me pardonnes, n'est-ce pas?... Moi, je t'aime!
Ulric ne comprenait pas.
— Oui, poursuivit-elle, parce que je te voyais
triste, j'ai cru que tu ne m'aimais plus... Oh! ce n'était pas vrai, je le sais maintenant; mais si tu savais, toi, combien j'ai souffert! Avoir mis sur toi toute mon espérance, t'avoir élevé dans mon cœur au-dessus des autres hommes, et songer que tu pouvais, comme eux, cesser d'aimer après' avoir aimé ! que tes belles tendresses avaient pu aboutir à la lassitude et à l'ennui ! Ah! l'on souffre bien, dis!... l'on souffre tant, que l'on doit tout se pardonner!...
— Mais qu'ai-je donc à te pardonner?
— De t'avoir épié comme la plus vulgaire des femmes jalouses ; de n'avoir pas respecté tes secrets; de m'ètre glissée dans ta chambre comme eût fait un voleur ; d'avoir ouvert, fouillé tes tiroirs, et d'y avoir pris... Tiens ! reconnaistu cette écriture ? dit-elle en lui montrant une de ces pages qu'elle avait gardée sur son cœur.
Une vive rougeur monta au front de M. de Braines.
— Quelle folie ! murmura-t-il en pressant la main que lui abandonnait Nathalie.
— Une folie! Oui, tu dis vrai, nous étions fous! Moi, de douter de ton cœur, et vous, monsieur, de penser qu'il fallait être un grand
homme pour mériter mon amour ! Pauvre ami ! quelle bizarre idée tu avais là ! Vouloir être illustre pour plaire à sa femme ! Ah ! je t'aime bien mieux comme tu es ! Ta gloire, c'est de me rendre heureuse! Ton esprit, ton imagination, ta rêverie sont à moi, à moi seule ; crois-tu donc que ma part n'est pas la plus belle?
Ulric se sentait si heureux qu'il ne trouvait rien à répondre ; chaque mot de Nathalie le délivrait de ce fardeau qui pesait si cruellement sur sa vie : il renaissait au bonheur, à l'amour, en écoutant cette voix adorée, interprète de ces deux âmes qu'un même malentendu avait déchirées, et qu'un même aveu consolait. Il buvait à longs traits à ces sources vives qu'il avait cru taries pour toujours ; il passait la main sur son cœur comme pour y chercher une blessure qui venait de se guérir.
— Parle ! parle encore ! disait- il à madame de Braines ; car moi aussi j'ai bien souffert, et ce n'est pas trop de tes douces paroles pour me faire tout oublier !
Lorsqu'ils furent un peu calmés, M. de Braines acheva d'expliquer à sa femme ce qui l'avait tourmenté dans ces derniers temps.
— Accuse-moi d'être romanesque ! lui dit-il en souriant; c'est possible; c'est probable même :
« La faute en est aux dieux qui te firent si belle ! »
En ce moment où mes angoisses sont dissipées, où je suis sûr de ta tendresse comme de la mienne, où notre bonheur nous est rendu dans toute sa plénitude, eh bien! je te l'avoue encore, je donne mes rêveries pour cortège à notre amour; je crée, dans ma pensée, des situations, un cadre, un roman dont tu esThéroïne. Tantôt c'est une mansarde au cinquième étage ; nous sommes là tous deux , aussi pauvres qu'amoureux, et 'aussi amoureux que pauvres : je travaille pour te faire vivre : à la clarté d'une petite lampe, tu suis sur le papier l'œuvre que j'écris, que tu inspires, et qui doit amener un peu d'aisance dans notre modeste ménage. Puis, minuit sonne, ma tâche est finie; nos mains se rapprochent, nos regards se confondent : au dehors, la pluie bat contre nos vitres; au dedans, l'amour sourit dans nos âmes, couronné de pauvreté et de travail. D'autres fois, c'est un salon, rempli de tout ce que Paris compte d'hommes distingués. Ce salon est le nôtre, et toutes
ces célébrités diverses, art, science, politique, littérature, viennent s'incliner devant toi comme devant leur souveraine. Moi-même j'ai obtenu, la veille, un de ces grands succès qui font d'un nom l'étoile d'un siècle. On m'entoure, on me félicite ; tu entends ce nom qui est le lien passer de bouche en bouche : tu le vois rayonner comme un diamant sous ces fines et délicates louanges. Les heures s'écoulent; on nous dit adieu; notre salon est désert; alors je m'approche de toi, et, agenouillé à tes pieds, comme en ce moment, je te dis bien bas : « Nathalie! es-tu contente? )>
— Poëte ! murmura madame de Braines.
— Oui, poëte, dont lu es la Muse! réponditil du même ton.
Pendant qu'il parlait, le visage de Nathalie, illuminé d'abord d'une douce ivresse, avait peu à peu repris une expression plus sérieuse. La crise violente par où elle venait de passer lui avait ôté cette puissance de réflexion, qui était un des traits de son caractère. A mesure que son émotion s'apaisait, et qu'elle s'accoutumait de nouveau à son bonheur, ses idées s'éclairaient, et elle devina Ulric mieux qu'il ne se
devinait lui-même. Elle comprit qu'il était de bonne foi, que c'était bien pour elle seule que tous ces rêves de gloire romanesque l'avaient agité et tourmenté, mais que dans cette âme de poëte la rêverie n'abdiquerait jamais ; qu'il ne renoncerait pas à ces horizons vagues, flottants, secrètement caressés, qui l'attiraient d'autant plus qu'il n'y avait pas touché et qu'il y retrouvait Nathalie ; que leur vie de campagne, si charmante, mais si inoccupée, favoriserait de plus en plus ce penchant qui avait failli leur coûter si cher, et que peut-être il serait plus sûr de chercher un moyen d'assouvir ces mystérieuses chimères, ne fût-ce que pour en reconnaître le vide, et revenir ensuite avec plus d'amour au bonheur paisible et raisonnable.
Madame de Braines regarda son mari avec une expression de tendresse presque maternelle, et lui dit en accompagnant ses paroles d'un sourire qui n'était pas sans tristesse :
— Allons ! je vois que notre pauvre Bout-du- Monde a fait son temps.
— Que dis-tu? reprit Ulric tout troublé.
— Je dis que tu as raison, et que ce que je pensais, ces jours-ci, avec amertume, je dois le
penser encore dans toute la confiance de ce bonheur que tu m'as rendu. Ce serait mal, vois-tu ! qu'un homme tel que toi restât éternellement enseveli dans cette solitude , sans autre société que celle d'un vieillard et d'une femme, sans faire usage de ces richesses d'imagination et d'intelligence que le ciel t'a prodiguées ! Tu m'as trop bien observée , Ulric , pour t'étonner que j'aie voulu aussi t'étudier et te connaître. Eh bien! tu es de ton temps, d'un temps où les supériorités sociales ne doivent pas rester inactives si elles ne veulent pas être effacées et écrasées par d'autres supériorités, plus jeunes, plus ardentes, plus avides. Cette vérité, tu l'as entrevue, tu l'as ressentie , et la distinction même de ton esprit te la rendait plus frappante. Tu t'es dit que le désœuvrement avait été la plaie et la déchéance de ces anciennes races qui s'en vont, de ces anciens noms qui s'éteignent, et qu'il y avait honte et faute à rester oisif quand la société, pour ne pas périr, a besoin de tous les cœurs et de tous les bras. Voilà ce que tu t'es dit, mon Ulric ; mais comme tu avais vécu à Paris, dans un milieu d'inutilité brillante, d'élégance factice et frivole, n'y trou-
vant pas l'emploi de tes vraies facultés, la satisfaction de tes goûts véritables , tu t'es dégoûté, et tu as bien fait; tu es revenu, et tu as bien fait; tu m'as aimée, et tu es le meilleur et le plus adoré des hommes!
— Nathalie ! Nathalie ! s'écria M. de Braines, tu m'as dit tout à l'heure que j'étais un poète. Qu'es-tu donc, toi qui devines ce qui se cache au fond des âmes, toi qui lis au dedans de moi, comme dans un livre ouvert ?
— Rien ; je suis une femme qui aime. 3Iaintenant, écoute-moi : ce que tu caressais en rêveur, il faut le réaliser en homme. Il faut que ta volonté achève ce que ton imagination a commencé. Puisque cette heureuse crise a remis ta main dans ma main, mon cœur dans ton cœur, rentrons ensemble dans le vrai de ta destinée, non pas avec la sombre ardeur d'un bonheur qui s'écroule, mais avec la sérénité radieuse d'un bonheur qui se renouvelle. Nous n'abandonnerons pas tout à fait notre cher Bout-du- Monde. Nous y reviendrons de temps à autre, à ce nid charmant, à cette retraite bénie. Dans l'intervalle, tu travailleras à accomplir cet idéal contre lequel tu luttes comme Jacob contre
l'Ange, et qui est la vocation et le tourment, le péril et l'attrait des hommes tels que loi! Moi, je serai là, à les côtés, l'encourageant de mon regard, te soutenant dans le combat, l'applaudissant dans le succès, perdue dans l'éclat de tonnom; ta compagne, ta servante, la femme!... Ulric la contemplait avec ravissement ; mais bienlôt un peu d'inquiétude se mêla à son extase, et il dit à madame de Braines :
— Nathalie, tu vaux mieux que moi; tu m'es supérieure en tout, et tu fais, hélas! trop d'honneur à mes chimères! Travail, succès, services rendus au pays, célébrité, gloire, tout cela est fort beau, surtout dans ta bouche, chère bicnaimée! Mais comment? Mais que faire? Je vais avoir trente ans : puis-je m'engagcr dans les spahis ?
— Oh ! j'aurais trop peur ! s'écria madame de Braines en se serrant contre lui.
— Puis-je faire de la politique?
Un suprême dédain se peignit à la fois sur son visage et sur celui de Nathalie.
— Mais alors, encore une fois, que faire? deraanda-t-il d'un ton de douce raillerie.
— Viens, nous chercherons ensemble, dit
Nathalie en se levant et en reprenant avec lui le chemin de la maison.
La nuit approchait, une nuit de mai, en Provence, pure et sereine, parsemée de clartés et d'étoiles. Madame de Braines s'appuyait sur le bras d"Ulric. Ils respiraient avec délices cet air tiède et parfumé ; de temps à autre ils s'arrêtaient, succombant sous le poids d'émotions profondes.
— N'est-ce pas là tout le bonheur? toute la vie? tout mon but en ce monde? mieux et plus que toutes les gloires? murmurait Ulric enivré.
— Ah ! si je pouvais le croire ! répondait Nathalie à demi-voix.
Ils n'étaient plus qu'à une petite distance de la maison, lorsqu'ils virent arriver à eux le vieil Hubert, qu'ils avaient laissé à Aix , doucement assoupi dans ses fonctions de majordome sinécuriste. Il accourait à eux de toute la vitesse de ses jambes septuagénaires, aussi blême et aussi effaré que le jour où l'on avait proclamé la République.
— 31. le vicomte! madame la vicomtesse ! s'écria-t-il d'une voix entrecoupée par l'essoufflement, l'indignation et la douleur : qui m'eût
dit que je vivrais assez pour voir une pareille chose? L'hôtel, notre bel hôtel, envahi, pillé, saccagé !
— Les socialistes ! Grand Dieu, qu'est-il donc arrivé? dit Ulric, qui, resté depuis quelques jours sans nouvelles, crut à une victoire du parti rouge.
— Non, M. le vicomte! Non, pire que cela!
— Mais quoi donc, alors? demanda M. de Braines avec anxiété . De grâce , mon bon Hubert, calme-toi, et explique-toi : des voleurs? un incendie?
— Non , des Bohémiens ! bégaya Hubert en regardant autour de lui d'un air d'épouvante.
— Des Bohémiens! des Bohémiens en plein xix" siècle? la seconde année de la première présidence ! Me diras-tu ce que cela signifie ?
— Oui, M. le vicomte, des Bohémiens ! deux hommes barbus et chevelus, que c'est à peine si on leur voit les yeux et le bout du nez ! noirs et basanés, comme si le feu de l'enfer les avait rôtis! et habillés! deux grands bérets rouges, comme des républicains qu'ils sont ! deux vestes de velours dont je ne voudrais pas pour faire des housses à nos fauteuils! et de grosses pipes à
la boutonnière! et une odeur de tabac, que le salon vert en est déjà tout infecté!
— Mais, enfin, que font-ils chez moi, ces mécréants? demanda Ulric qui commençait à se rassurer.
— Tout, M. le vicomte, tout! ils boivent, ils mangent, ils fument, ils crient, ils chantent, ils dorment, ils allongent leurs gros souliers à clous sur nos canapés! il y en a un qui est mu... mu... musicien, et qui a osé jouer sur le piano de madame la vicomtesse ; même qu'on s'est attroupe sous les fenêtres 5 quelle honte pour la maison ! l'autre est po... po... poëte, du moins c'est ainsi qu'il s'appelle. Il parle seul toute la journée en faisant des gestes de possédé. II a fallu que Benoît leur montât le vin de Bordeaux delà cave! II a fallu qu'Ursule leur fit la cuisine. Les scélérats ! ils n'ont rien respecté , pas même l'écurie; ils y sont entrés, M. le vicomte, et alors, c'a été des éclats de rire de sauvages ! Vous savez, ce pauvre Soliman! Le plus grand est monté dessus, et lui a fait faire le tour de la cour, en disant qu'il l'emmènerait à Paris, pour concourir pour le bœuf gras ! un cheval qui n'était pas sorti depuis un an !
— Mais, mon brave Hubert, on ne s'établit pas ainsi chez les gens sans un droit quelconque.
— Ah ! voilà ! reprit le majordome avec un sourd gémissement; quand j'ai voulu m'interposer et fermer la porte au nez de ces impertinents, le plus petit, celui qui parle seul, avec des gestes, m'a dit en ricanant : « Esclave, va dire à ton maître... » J'ai oublié le reste de la phrase!...
— Je le sais, moi , reprit M. de Braines en riant.
— Et il m'a remis cette lettre pour M. le vicomte.
— Ah ! voilà par où il eût fallu commencer ! dit gaiement Ulric en prenant la lettre qu'Hubertluiprésentaitd'unemain tremblante, comme si elle lui eût brûlé les doigts.
Ulric lut rapidement la lettre que lui présentait le vieil Hubert, et courut à la signature :
— Tiens ! dit-il, j'aurais dû m'en douter, c'est de mon vieux camarade, mon copain, comme nous disions à Sainte-Barbe, Max Elmer !
— L'auteur de ce roman que nous lisions l'an dernier , et qui nous a tant fait pleurer ? demanda Nathalie.
— Lui-même ! Voici ce qu'il m'écrit :
« Pardonne-moi, mon cher Ulric, d'avoir envahi ton hôtel, avec Fabrice Ormont, l'im-
mense pianiste dont le nom est sans doute arrivé jusqu'à toi. Pardonne-moi surtout les charges que nous nous sommes permises vis-à-vis de ton Caleb et de ses dignes lieutenants. Je te l'avoue , leurs boules vénérables nous ont mis en verve ; celle de ton majordome serait digne de figurer dans le Cabinet des antiques de notre illustre Balzac ! Mais crois bien que nous ne sommes ni aussi noirs ni aussi diables qu'il te le dira sans doute, et que, jusqu'à nouvel ordre, nos razzias ressembleront à ces orgies de théâtre qui se déchaînent entre une bouteille d'eau de Seltz et un pâté de carton. Ton vin ne sera pas bu, ta cuisine sera respectée. Il n'est pas jusqu'à ton brave Soliman que nous avons pieusement reconduit à son râtelier où rien n'altérera plus son repos ni son embonpoint.
« Maintenant, mon cher ami, voici la chose : Fabrice et moi , nous revenons d'un grand voyage en Orient. Hier, en flânant sur le port de Marseille , je me suis souvenu que tu habitais dans les environs ; et, quoique nous ayons suivi deux routes bien différentes depuis notre sortie de rhétorique, quoique vous soyez devenu, M. le vicomte, un personnage bien im-
posant pour un pauvre fabricant de drames et de romans, il m'a semble qu'il y avait toujours dans le cœur un petit coin pour les amitiés de collège , et je n'ai pu me faire à l'idée que je passerais si près de toi sans te serrer la main. De Marseille à Aix, il n'y a qu'une enjambée ; mais arrivés là, nous apprenons que tu es à la campagne, et nous n'osons pas aller plus loin ; car si, comme me l'assure le gros Richard, un de nos anciens camarades, que je viens de rencontrer sur le Cours , tu as quitté la ville pour mieux cacher à tous les regards une longue et charmante lune de miel, madame la vicomtesse aurait le droit de nous regarder comme des trouble-iete. Donc, mon cher Ulric, c'est à toi de décider. Si tu ne te soucies pas de nous voir, tu n'as qu'à nous dire : <i A bon entendeur , bonsoir ! » ou plutôt à ne nous rien dire : nous décamperons, demain matin, à la grande joie de tes esclaves, que je soupçonne être d'anciens pères nobles du Théâtre-Français, réduits, par le malheur des temps, à se faire domestiques. Si tu nous veux là-bas, un mot, et nous accourons. Enfin, si tu aimes mieux nous recevoir ici, viens consacrer de ta présence l'hos-
pitalité écossaise que ton majordome refuse à notre bonne mine , et lui prouver, par ton accueil , que nous ne sommes pas même des brigands d'opéra-comique.
« A toi de cœur,
it Max Elmer. »
— Que faisons-nous? dit M. de Braines à Nathalie après avoir lu cette lettre.
— Mon ami, je te dirai comme M. Max : c'est à toi de décider.
— Eh bien ! les laisser partir serait très-peu poli et très-peu spirituel ; car Max, après tout, est un bon garçon , et un garçon plein de talent. Les recevoir ici... oh! non! Bout-du- Monde est à nous , à nous seuls, c'est le nid de nos amours, le sanctuaire de notre bonheur : ne le laissons pas profaner par des figures étrangères. Aller à Aix, et faire de notre mieux les honneurs de notre vieille cité à la littérature et à la musique, voilà, ce me semble, le meilleur parti : qu'en penses-tu?
— Oh ! merci , Ulric ! Tout est sauvé, puisque nous recommençons à si bien nous com-
prendre ! murmura Nathalie avec une expression de tendresse et de joie.
Le temps était si beau, la soirée si sereine, qu'ils résolurent de partir à l'instant même, et firent la route au clair de lune, moitié à pied, moitié sur ces petits chevaux de Camargue qui rivalisait de douceur et de sûreté avec les mulets de robcriand et de Chamouny. Cette promenade nocturne fut charmante. Ulric riait de l'air de consternation et de stupeur du vieil Hubert, qui les suivait la tète basse , se demandant si son maître avait bien réellement l'intention d'accueillir avec honneur ces deux étranges hôtes qui l'avaient si fort scandalisé. Tout animait d'ailleurs et exaltait M. de Braines : les vagues frissons de la nuit, la beauté de ce ciel, la présence de Nathalie, le sentiment de son bonheur reconquis, les souvenirs d'enfance, les poétiques images de l'Orient, évoquées par la lettre de Max Elmer. On eût dit qu'il cherchait d'avance à se mettre à l'unisson de ces deux natures artistes que le hasard jetait sur ses pas. Et en effet , qui eût entendu Ulric, dans ce sentier pittoresque , à la clarté de ces étoiles, laissant déborder le trop-plein de son imagina-
tion et de son cœur, puis se rapprochant de madame de Braines et murmurant à son oreille des paroles de remercîment et d'amour, l'eût pris pour un poëte courant les champs avec sa Béatrix, bien plutôt que pour un gentilhomme de province , retournant à la ville avec sa femme. *
Ils arrivèrent à Aix vers minuit. Max et Fabrice étaient encore debout ; ils avaient mis à profit ces heures d'attente pour opérer dans leur tenue et dans leur costume les modifications que leur paraissaient réclamer les habitudes aristocratiques de ceux dont ils étaient les hôtes. Sans se dépouiller tout à fait de leur physionomie originale, ils avaient réduit de moitié les crocs menaçants de leurs moustaches, la longueur fluviale de leurs barbes et le luxe de leurs chevelures. Le béret écarlate, le justaucorps de velours avaient été relégués dans les bagages pour faire place à une redingote et à une casquette d'allures plus rassurantes. On voyait que les deux artistes, sur le point de passer sous l'inspection de gens du monde, avaient compris la nécessité de faire des concessions. Ce n'étaientpas encore des propriétaires, ce n'étaient
plus des Bohémiens ni des bandits ; Hubert luimême ne les reconnaissait plus, et attribuait ce chaugement à quelque sorcellerie.
Si Ulric et Nathalie éprouvèrent une surprise agréable en les trouvant si différents de l'effrayante peinture de leur majordome, l'élonnement de Max et de Fabrice ne fut pas moins vif lorsqu'ils eurent passé quelques heures avec les maîtres de ce vieil hôtel , où tout leur avait semblé d'abord en arrière d'un grand siècle. L'accueil de M. et de madame de Braines ne fut pas seulement cordial et empressé, mais intelligent, et nuancé de manière à laisser croire aux deux artistes qu'ils étaient reçus et appréciés par leurs pairs. Les personnes du monde ne savent pas assez tout ce que ces organisations nerveuses, fébriles, surexcitées, souffrent quand elles s'aperçoivent qu'on maintient à leur égard l'invisible ligne de démarcation qui les sépare de la société des oisifs et des heureux. Peutêtre est-ce là la cause lointaine et secrète de ces sourdes colères, de ces rancunes passionnées , de ces récriminations amèrcs dont on retrouve plus tard la violente empreinte dans des œuvres oîi les mœurs et les caractères de la
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société polie sont si étrangement défigurés ! Au reste, Ulric et Nathalie, en recevant leurs hôtes sur le pied d'une égalité parfaite, n'avaient pas eu besoin de raisonner leur accueil : ils tenaient eux-mêmes, à leur insu, et par une sorte de parenté intellectuelle , à ces natures dont je parle, que l'on classe, un peu au hasard, sous la dénomination générale d'artistes, et qui, odieuses ou risiblcs lorsqu'elles se pavanent, s'exagèrent ou s'imposent, sont pleines d'attrait et de grâce lorsqu'elles semblent s'ignorer.
Nathalie avait en outre un motif pour déployer vis-à-vis de Max et de Fabrice ses innocentes coquetteries. Pour elle leur présence à Aix était plus qu'une distraction ou un incident; c'était une épreuve. Elle ne pouvait oublier ni ses émotions de la veille, ni sa conversation avec Ulric, ni ces vagues aspirations vers une destinée de travail et de gloire que M. de Braines avait mêlées aux délicieux réveils de sa confiance et de son amour. En songeant que son mari allait se trouver pendant quelques jours en contact avec un écrivain et un compositeur célèbres, qu'il respirerait près d'eux cette chaude atmosphère d'art et de succès dans laquelle ils
vivaient depuis des années, et qui ressemblait si peu aux fraîches brises àe Bout- du- M onde, Nathalie pensa qu'elle aurait là une occasion décisive pour achever de s'éclairer sur ce qui se passait dans l'âme d'Ulric. S'il se bornait à être aimable et poli avec ses hôtes, à applaudir à leurs saillies, à se faire dire de la musique par Fabrice ou des vers par Max, sans dépasser, dans tout cela, l'empressement d'un dilettante et le savoir-vivre d'un maître de maison, Nathalie saurait que l'état moral de M. de Braines n'avait encore rien d'inquiétant, et qu'elle pouvait le ramener sans crainte à la campagne. S'il paraissait, au contraire, trop vivement attiré vers ces perspectives nouvelles que ces deux pèlerins de l'art allaient ouvrir devant lui; si, en les entendant parler de leurs projets, de leurs travaux, de leurs joies, de leurs rêves, elle le voyait gagné par la contagion et trahissant auprès d'eux un mouvement involontaire d'émulation, de regret ou d'envie, alors tout malentendu nouveau serait impossible. Elle saurait ce qu'elle avait à craindre, à éviter et à faire.
Maintenant, on peut aisément se figurer l'agrément des deux ou trois premières journées
que Fabrice et Max passèrent à l'hôlel de Draines. Le marquis d'Epseuil, qui s'ennuyait seul à Bout-dii-Monde, et qui ne pouvait plus vivre sans son gendre et sa fille, était venu les rejoindre le lendemain. Il apportait à la eomraunautc les grâces de son esprit toujours jeune, ses anecdotes piquantes, son humeur facile, et cette urbanité parfaite qui adoucit et émoussc les inégalités du monde et les aspérités de la vie. Max et Fabrice , qui venaient de passer une année en Orient, exposes à toutes les fatigues, à toutes les misères de ces excursions lointaines à travers le sable, les ruines et le désert, ne mettaient pas de borne à leur ravissement en se voyant, sous ce toit hospitalier, comblés de toutes les douceurs de ce confort de province, si solide dans sa modestie apparente, et choyés à l'envi par cet homme si distingué, par ce vieillard si spirituel, par cette femme si intelligente et si belle. Généreux et prodigues comme tous les artistes, ils finirent même par se faii'c des amis intimes de ces vieux domestiques qu'ils avaient d'abord si cruellement ébouriffés, et dont la bonhomie narquoise s'accoutuma trèsvite à leurs charges inoffensives, assaisonnées
de pièces de cent sous. Tout se réunissait donc pour qu'ils fussent à la fois charmés et charmants. On leur fît raconter leur voyai^c, et Max déploya dans ce récit cette verve pittoresque de bohème et d'atelier, si amusante et si neuve pour ceux qui vivent dans d'autres milieux. Tout ce bagage intellectuel de l'artiste contemporain, ces pétillements d'idées et de mots, si bien rendus par Henry Mûrger, étaient presque nouveaux pour Ulric, tout à fait inconnus pour Nathalie, et aussi étrangers au marquis d'Epseuil qu'une variété du chinois ou de l'indoustani. Il en résultait les quiproquo les plus gais, les malentendus les plus drôles, les étonnements les plus plaisants, comme entre gens d'esprit qui s'enseignent une langue. On s'abandonnait, des deux parts, à ces impressions franches et sympathiques, sans arrière-pensée, sans embarras, sans méfiance, Max enchanté de l'effet qu'il produisait, Nathalie heureuse de la gaieté de son mari, Ulric joyeux de voir Nathalie contente.
Après ces causeries, que l'invisible ascendant de madame de Braincs maintenait toujours dans les plus strictes limites du bon goût, Fabrice se mettait au piano, et leur jouait la partition
inédite d'un opéra qu'il rapportait d'Orient. Puis Nathalie le remplaçait, et, sans se faire prier, loyalement , simplement, improvisait des choses exquises qui jetaient l'artiste dans une véritable extase, et lui faisaient dire la phrase consacrée : « Quel dommage, madame, que vous ayez cent mille livres de rente et que vous soyez vicomtesse ! )) D'autres fois , Max leur déroulait le plan d'une pièce qu'il comptait achever en arrivant à Paris , leur demandait des conseils, retouchait son manuscrit sous leurs yeux ; ou bien il leur lisait des vers. Comme plusieurs poètes de ce temps-ci, qui ont cédé à l'entraînement de nos nouvelles mœurs littéraires et se sont mis à travailler en vue du succès de vogue et d'argent, Max Elmer gardait pour lui et pour des amis dignes de le comprendre quelques pages intimes où il revenait pieusement au culte de la Muse et de l'idéal. C'est là ce quïl leur lisait de préférence, et pas une de ces beautés délicates n'était perdue pour cet auditoire d'élite. Pendant ces lectures, madame de Braines en suivait l'elOFet sur le visage d'Ulric : elle le voyait ému , agité, parfois même mélancolique et rêveur, comme s'il avait eu, lui aussi, envie
de s'écrier : y^nch" io son pitlore ! et de faire sa partie dans ce poétique concert. Chacune de ces impressions fugitives était saisie au passage par Nathalie , et, se reflétant à son tour dans ses regards, leur donnait un tel éclat, que Max, relevant la tête, en était ébloui et troublé. Si madame de Braines avait été moins absorbée par cet examen attentif et passionné qui concentrait sur son mari toutes les forces de son intelligence, elle eût facilement remarqué les notables différences qui existaient entre Max Elraer et Fabrice Ormont. Dans toute association, de talent ou de voyage, d'intérêt ou de sentiment, il faut que l'un des deux exerce la domination, et que l'autre la subisse. Ici, le dominateur, c'était Max. A part la musique où il excellait et ses petites vanités de compositeur et de pianiste, qui faisaient presque partie de son costume, Fabrice était ce qu'on appelle indifféremment un bon diable ou un petit génie. De nos jours, Rossini , Meyerbeer, Auber, Ad. Adam, Berlioz, Halévy, ont vaincu, Dieu merci ! le préjugé défavorable qui s'attachait autrefois à ïespiit des musiciens, et qui faisait dire de Philidor : « Il est îrès-bête; c'est tout
LE COEUR ET LiFFlCHE. 15
génie! » Fabrice était de l'espèce des Philidors : sa bonne nature pouvait lui permettre des travers , mais point de vices. 3Iax , au contraire, spirituel, ambitieux et souple, appartenait à cette race dangereuse d'artistes en qui germent vile l'égoïsme et l'orgueil, et qui, une fois maîtres de leur célébrité, ne laissent à la société d'autre alternative que de les traiter en idoles ou d'être traitée par eux en ennemie. Ils n'ont pas les misanthropiques amertumes d'un Jean-Jacques; ils ne s'enfuient pas dans la solitude pour dénigrer à leur aise le monde et les hommes; ils ne s'enferment pas dans une mansarde, un morceau de pain noir à la main, pour médire des heureux et des riches ; ils ne déclarent pas la guerre aux distinctions sociales ; non, mais ils voudraient les conquérir toutes; ils sont, au besoin, obséquieux et câlins pour se faire accepter après s'être fait applaudir, pour s'introduire après s'être illustrés, pour que le monde, après les avoir salués de loin, les adopte de près. Les patriciens et patriciennes, comme ils les appellent , les salons aristocratiques , les sommités officielles, ne leur inspirent pas ces haines sauvages qui ont au moins le mérite de
ne savoir pas feindre. Ils s'en approchent, ils les guettent du coin de l'œil, ils les flattent du geste et du regard, et, si la place fait mine de s'ouvrir, ils y sont établis avant qu'on sache comment ils y sont entrés. Puis, une fois dans cette place convoitée, malheur à ceux ou à celles qui, par bonté ou étourderie, curiosité ou imprudence, leur auront donné droit ou prétexte de se croire leurs familiers ou de se dire leurs amis ! Malheur à cette société, si elle s'aperçoit un peu tard de tout ce que comportent d'inconvénients et de périls ces compromettantes privautés! Chaque pas qu'ils y auront fait, chaque seuil qu'ils y auront franchi, deviendra matière à une indiscrétion, à une confidence, à une légende, qui dédommagera par un succès de leur vanité littéraire l'échec de leur vanité mondaine! Max Elmer était trop jeune pour que ce caractère eût pu se développer et se préciser en lui : mais peut-être n'attendait-il qu'une occasion pour arriver à ses conséquences naturelles. Pour le moment, il n'en était encore qu'à ressentir vivement l'esprit et la beauté de Nathalie.
Le retour de M. et de madame de Braines à Âix, après deux ans de solitude sentimentale
et champêtre, n'avait pas tardé à être la nouvelle de toute la ville. On le sait, le monde, justement sévère contre les affections coupables qui le bravent, n'est pas toujours très-indiilgentpour les bonheurs légitimes qui ont l'air de vouloir se passer de lui. Ulric d'ailleurs, nous l'avons dit, avait été, pendant les quelques mois passés à Aix avant son mariage, ouvertement recherché et secrètement désiré par plusieurs mères de famille, qui, plus tard, eurent peine à lui pardonner leur désappointement maternel et le triomphe de Nathalie. Celle-ci, enviée pour sa fortune, sa distinction, sa beauté, un peu enveloppée dans la disgrâce mondaine qui avait longtemps pesé sur son père et qu'elle subissait sans la comprendre, avait fini, à son insu, par se faire à Aix une de ces positions qu'on appelle, en langage de province, position à part, et qui impliquent, sinon un blâme déclaré et une malveillance formelle, au moins un grain de curiosité jalouse, aisément portée au dénigrement et à répigramnie. Ses goûts de retraite et d'étude, ses longues séances dans la bibliothèque de M. d'Epseuil, avaient été souvent commentés : on l'accusait de savoir le latin, de lire dans
les gros livres, de faire les discours de son père; malices très-légères au fond, mais qui accoutumaient de plus en plus à la traiter comme une exception. Son mariage , la forme romanesque que M. de Braines avait donnée à sa demande, leur empressement à se dérober à tous les regards pour s'ensevelir dans une maison de campagne qui n'avait pas même la dignité d'un château, tout cela servit de texte à des paraphrases où les gens qui ne font rien comme les oMfres étaient discrètement immolés, au nom des convenances et du bon sens. Aussi, lorsqu'on apprit que les deux tourtereaux étaient revenus, chacun fut empressé de savoir ce que signifiait ce retour ; s'ils rapportaient de leur solitude leur bonheur intact, ou si c'était une façon de déclarer au monde que la lune de miel était finie. Les visites se succédèrent donc à l'hôtel de Braines, dès qu'Ulric et Nathalie eurent entr'ouvert leur porte , et cette afïluence dérangea fort le petit groupe artistique qui venait d'y passer de si douces heures. D'autre part, jugez quelle fut la surprise de ces nombreux visiteurs lorsqu'ils trouvèrent M. et madame de Braines en compagnie d'un musicien et d'un poëte, qui
semblaient aussi familiers dans la maison que des amis intimes ! Quel texte inattendu, quelle source inespérée d'exclamations, de questions, d'observations et de commérages ! On fit parler les domestiques ; on se communiqua, en les grossissant, les détails de l'arrivée de Max et de Fabrice ; on prit la mesure de leurs barbes et de leurs moustaches ; on se demanda, d'un air d'affectueux intérêt, à quoi pensaient le vicomte et la vicomtesse de Braines de recruter leurs amis parmi les artistes, artistes était le mot poli : les plus indignés disaient saltimbanques. <! Avez-vous vu ces deux Messieurs ? disait ironiquement la baronne de Vandeil, une de ces mères qui avaient un moment espéré faire d'Ulric leur gendre ; Nathalie fait de la musique avec l'un et des vers avec l'autre. » La phrase eut un succès fou, et fut répétée, en un quart d'heure, dans toute la ville.
M. et madame de Braines ne pouvaient longtemps ignorer ce qui se disait, soit à leur sujet, soit à propos de leurs hôtes. Ils étaient fiers. Leur amour reconquis, leur bonheur retrouve avaient ranimé leur confiance en eux-mêmes. Doués de ces facultés brillantes et délicates qui
rendent particulièrement sensible aux jouissances de l'art, artistes aussi, non pas de profession et d'habitude, mais d'organisation et d'instinct, ne connaissant encore que par leur côté poétique et attrayant les horizons que leur révélaient Max et Fabrice, dépourvus de cette expérience qui leur eût appris qu'il y avait, en définitive, quelque chose de raisonnable et de sensé sous l'étroit rigorisme et les allures dénigrantes de ce monde de province, ils résolurent de ne pas céder à ce courant d'opinion sur lequel ils ne pouvaient se méprendre. Ils retinrent leurs hôtes qui voulaient partir ; et, pour mieux protester contre un blâme qui leur paraissait injuste , pour qu'on sût bien qu'ils n'avaient rien à cacher, et ne se repentaient de rien, ils se décidèrent à donner une fête, sous prétexte de faire apprécier en public le beau talent de Fabrice Ormont.
Vïi
Pour la première fois peut-être, l'art parisien et l'aristocratie de province allaient se trouver en présence.
Nathalie, voyant que l'amour-propre de son mari était en jeu, voulut que sa fête fût belle. Elle comprit qu'une nuit de mai, en Provence, lui offrait des ressources que n'avaient pas les nuits d'hiver à Paris, et elle eut assez de goût pour en profiter. Nous avons dit que l'hôtel de Braines et l'hôtel d'Epseuil étaient mitoyens. Elle fit démolir le mur qui séparait les deux jardins, et construire une galerie qui les tra-
versa dans toute leur largeur en communiquant d'un hôtel à l'autre. De distance en distance, cette longue galerie s'ouvrait sur les massifs, dont les arbustes en fleur lui envoyaient leurs parfums; les invités n'avaient que quelques marches à franchir pour échapper à la chaleur et à la foule, et respirer le grand air, avec un tapis de gazon sous leurs pieds, une pièce d'eau devant leurs yeux, et un ciel étoile sur leurs tètes. Aux troncs séculaires des marronniers et des sycomores, on avait suspendu des milliers de verres de couleurs dont les lumières teignaient de reflets bleus, jaunes et roses les vagues silhouettes d'arbres et de plantes, estompées dans le lointain et dans l'ombre. Un excellent orchestre, venu de Marseille, et grossi de la musique du régiment, avait été dédoublé comme dans le célèbre finale de Don Juan. Les cuivres et les instruments à vent, cachés au fond du jardin, derrière une épaisse charmille, faisaient entendre, de temps à autre, des symphonies guerrières dont les notes sonores ou voilées ressemblaient à la voix nocturne de cette nature embaumée. Les instruments à corde, groupés autour du piano dans le grand salon de l'hôtel de Braines, prélu-
daieiit par de gais quadrilles au concert dont Fabrice Ormont devait être le héros. C'est dans ce salon que Nathalie avait réuni les femmes, les jeunes filles, les jeunes gens, toute la partie active et militante de la soirée. Dans les appartements de l'hôtel d'Epseuil, plus tranquilles et plus discrètement éclairés, le marquis avait convoqué les causeurs, les hommes âgés, les douairières, les joueurs de whist : la galerie du jardin servait de trait d'union à ces deux mondes séparés par leurs goûts et par leurs âges, de façon à ce que chacun , en prenant dans la fête la part qui lui convenait le mieux, pût profiter de tout le reste. Nathalie n'avait pas voulu qu'on touchât à une seule fleur des deux jardins ; mais cette heureuse saison en est si prodigue dans ce climat aimé du soleil, qu'il lui avait été facile d'en faire venir du dehors de quoi en festonner tous les rideaux, en garnir toutes les consoles, en joncher tous les escaliers, et transformer chaque appartement en parterre ou en corbeille. Tout alla bien d'abord ; il y a dans l'influence qu'exerce autour d'elle une femme supérieure quelque chose de si irrésistible, que les invités les plus revêches, les moins bienveillants, lares-
sentii-ent et la subirent à leur insu. De leur côté, Max et Fabrice, sans que Nathalie eût eu besoin de le leur dire, avaient compris qu'ils avaient à s'observer beaucoup devant cette société où ils rencontreraient probablement bien des regards dédaigneux et quelques regards hostiles. Aussi, ce soir-là, les dernières traces des façons et des costumes excentriques du premier jour avaient complètement disparu ; de classiques habits noirs, d'irréprochables cravates blanches, d'immaculés gants jaunes auraient pu, au premier coup d'œil, faire prendre nos artistes pour des sous-préfets en grande tenue ou de jeunes substituts en quête d'une dot. L'ascendant de Max sur le bon Fabrice avait décidé ces réformes qui devaient avoir, il en était sûr, l'approbation de madame de Braines. Le premier effet fut donc excellent : et puis la fête était si ravissante! l'orchestre si parfait! les rafraîchissements si exquis! les buffets si appétissants! Le ciel même, par sa pureté, semblait si bien d'accord avec toutes ces harmonies mondaines ! Il eût fallu être bien en garde contre ses plaisirs pour ne pas se sentir content! La baronne de Vandeil, cette mère dont l'humeur était aigrie
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par quatre filles majeures d'un débit difficile, essaya bien de s'écrier : « C'est charmant ! on voit qu'une femme artiste a passé par là! » — Cet éloge épigrammatique se perdit dans la satisfaction générale.
A onze heures, au moment où la réunion était au complet, il se fît un grand silence, et Fabrice Ormont se plaça au piano. Nathalie se tint debout, à quelques pas de lui, se disposant à conjurer, d'un geste ou d'un regard suppliants, ces derniers chuchotements qui troublent les virtuoses et font le supplice des maîtresses de maison. Madame de Braines jouissait d'avance du succès qu'allait obtenir Fabrice. Malgré toutes ses perfections, elle ressentait un certain orgueil de la beauté et du succès de sa fête, pensant qu'Ulric lui en saurait gré. Dans cette attitude simple et fière, son front haut et pâle se détachant sous les bandeaux de ses cheveux noirs, son corsage à demi soulevé par la douce émotion qui animait ses yeux et son teint, son bras sculptural étendu vers le piano comme pour donner le signal à ses touches mélodieuses, Nathalie était si belle, qu'un premier murmure d'admiration s'éleva de toutes parts : « C'est
Corinne au cap Misène! » grommela la baronne de Vandeil. Pendant ce temps, Nathalie ne s'apercevait pas que Max Elmer, immobile dans l'embrasure d'une porte, fixait sur elle d'ardents regards, et que peut-être quelques-uns de ces regards étaient interceptés au passage.
Fabrice joua d'abord un morceau de sa composition, et fut chaleureusement applaudi. Après le morceau, quelques voix s'élevèrent, — Dieu sait à quelle intention ! — pour prier madame de Brailles de se faire entendre, et Fabrice joignit ses instances à celles du salon. Elle regarda Ulric, et lut dans ses yeux son consentement. Elle pensa d'ailleurs que, jouant après un artiste aussi habile, nul ne pourrait Taccuser de viser pour son compte aux applaudissements, et qu'on ne verrait là que l'intention gracieuse et obligeante de maintenir dans cette soirée ces conditions d égalité parfaite auxquelles ses deux hôtes paraissaient attacher tant de prix. Elle remplaça donc Fabrice au piano, et si quelqu'un des assistants s'était secrètement flatté que l'exécution éblouissante et l'écrasant voisinage d'un musicien célèbre préparaient à Nathalie un fiasco de bonne compagnie, nous devons dire que leur
attente fut complètement trompée. Madame de Braincs avait trop de tact et de goût pour vouloir lutter, même de loin, avec les prodigieuses fusées musicales qu'avait lancées le clavier sous les doigts agiles de Fabrice. Elle choisit un thème très-simple, d'un sentiment doux et tendre, et le rendit avec de telles nuances, de telles délicatesses d'expression que son succès fut égal à celui de l'artiste sans pouvoir lui porter ombrage. Celui-ci se piqua d'honneur, et, électrisé par cette rivalité charmante, mit à son tour, dans son jeu, une âme, un accent large et pathétique qu'il ne rencontrait pas toujours, et qui, cette fois, débordant à travers les merveilles du doigter, en rendit l'effet irrésistible. Cette harmonieuse joute, qui fit taire un moment les petites passions blotties çà et là aux angles de ce salon, se termina par le duo de Guillaume Tell, joué à quatre mains : Fabrice et Nathalie s'y surpassèrent, et il y eut quelques minutes d'un véritable enthousiasme.
Ulric sentait la musique avec d'autant plus de vivacité et de profondeur qu'il ne la savait pas, et que, grâce à cette ignorance qu'il avait souvent maudite, elle possédait pour lui les loin-
tains de l'idéal et de l'infini. Nul n'avait savouré plus délicieusement que lui celte lutte de deux talents dont l'un le touchait de si près. Jamais il n'avait écouté Nathalie avec plus d'ivresse ; jamais elle ne lui avait paru si belle ; jamais il ne l'avait tant aimée. Pour retrouver un peu de calme, ou peut-être pour prolonger cette sensation enchanteresse, il sortit du salon au milieu de la dernière explosion de bravos, descendit l'escalier, traversa la galerie, et gagna le jardin. Il respira à pleins poumons cet air frais et pur qui lui arrivait avec tous les arômes de la nuit, puis se dirigea vers un banc à demi caché dans un des massifs, pour s'y reposer et s'y recueillir un instant. En s'approchant, il vit, à la clarté des étoiles, que le banc était occupé : deux hommes âgés y étaient assis. Ulric les reconnut à leur voix grave et pénétrante : c'étaient le chevalier de Trémon et le comte d'Erceville, deux anciens amis de son père. M. de Braines les entendit prononcer son nom ; involontairement, il écouta :
— Eh bien ! d'Erceville, disait le chevalier, que penses-tu de cette fête ?
— Ma foi ! je serais bien difficile si je ne m'en
déclarais ravi. La fête est superbe, et la vicomtesse adorable!
— Oui, d'accord : on n'a pas plus de grâce et de distinction que madame de Braincs, plus d'amabilité que son mari et son père ; tout ici est arrangé à merveille, et je la comparerais à une fée, si cette comparaison n'était encore plus vieille que moi. Mais, d'ErcevilIe, si notre cher et vénéré général de Braines revenait au monde, crois-tu qu'il approuverait ce qui se passe cbez lui ce soir? Son fils faisant sa société intime de deux hommes venus on ne sait d'où, qui ont, pour toute position sociale, l'un de taper sur un clavecin, l'autre d'extravaguer en prose et en vers! sa belle-fille partageant avec ces messieurs les applaudissements du public, et ayant l'air de les traiter comme ses égaux ! Ulric est un excellent garçon , plein de cœur et d'esprit ; mais en ceci il n'a pas le sens commun, et je souhaite qu'il n'ait pas à s'en repentir ! La vie de Paris lui a rempli la tête de billevesées , et ce n'est pas la belle et savante Nathalie qui l'en corrigera. Que diable! lorsqu'on est riche et qu'on aime la musique, s'il prend envie de donner un concert , rien de mieux : on fait venir
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des artistes pour deux ou trois heures , ils jouent de leurs instruments ou chantent leurs airs ; après quoi, on les paye et tout est dit. Chacun est resté à sa place, et les choses n'en vont pas plus mal. Ah! d'Ercevillc! d'Erceville! nous vivons dans un singulier temps ! Tous les esprits sont à l'envers, et l'on s'étonne, après cela, qu'il y ait des révolutions !
— Bah ! repondit le comte, tu vois tout en noir parce que tu viens de perdre trente fiches ; mais je ne suis pas si pessimiste. Nous avons une soirée délicieuse, et comme il n'y en a pas eu, à Aix, depuis le passage de monseigneur le comte d'Artois. Nous venons d'entendre de l'excellente musique; le souper fait mine d'être à l'avenant; les glaces sont divines; ce diable de d'Epseuil a plus d'esprit que jamais : qu'y a-t-il donc là de si tragique ? Ulric a été au collège avec un de ces olibrius : il le traite familièrement et sans conséquence, ce qui, après tout, vaut mieux que d'être rogue et hautain. Sa femme a un talent admirable; on la prie de jouer, elle cède : voudrais-tu donc qu'elle s'enfermât sous clef, pour faire de la musique à huis clos? Demain ou après-demain, ces mes-
sieurs partiront ; Ulric n'en entendra plus parler, et il ne restera de tout ceci que le souvenir de quelques heures charmantes, qui, en dépit de mes septante-six ans, m'ont réchauffé et ragaillardi.
— Moi aussi! reprit le chevalier d'un ton d'affectueuse tristesse; mais ce que j'en dis, c'est par intérêt pour Uiric que j'ai vu naître et que j'aime comme mon enfant. Je crains pour lui les mauvaises langues , les pies-grièches, comme cette baronne de Vandeil par exemple, qui enrage de ne pouvoir marier ses filles, et qui ne pardonnera jamais à madame de Braines sa beauté, ses succès et son mariage. Celles-là, je le parierais, ne tarissent pas sur l'originalité de cette fétc, sur ces airs de féerie, sur la présence de ces artistes, leur intimité avec les maîtres de la maison, la joute musicale de Nathalie avec ce Fabrice... Que sais-je ! de l'humeur dont je les connais, il n'en faut pas tant pour défrayer trois mois de commérages, et pour cacher sous chacune de leurs exclamations admiratives une bonne petite méchanceté! Vois-tu, d'Erceville, je suis vieux, je connais à fond notre bonne et honnête vie de province : pour y être
heureux et tranquille , il ne faut pas sortir des sentiers battus, dépasser le cadre ordinaire , heurter les idées reçues ! Quand on se sent ces disposilions-là, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de déplier ses ailes, et d'aller à Paris. Là, j'en suis sûr, Ulric trouverait des ducs qui fréquentent des poètes, et Nathalie des marquises qui fraternisent avec des pianistes... Mais rentrons : voici l'heure du souper qui approche^ et toutes mes doléances ne m'empêcheront pas d'y faire honneur.
Les deux vieillards se levèrent , et reprirent le chemin de Thôtel. Un instant après, Ulric était assis sur le banc qu'ils venaient de quitter, et à son ivresse de tout à l'heure succédaient des réflexions plus sérieuses.
Etre blàmé par le chevalier de Tréraon lui donnait beaucoup à penser, car le chevalier, entouré à Aix d'une considération méritée, y était accepté comme un oracle : Ulric savait en outre que nul n'avait été plus avant dans l'amitié du général de Braines. C'était donc, pour ainsi dire, un écho de la voix de son père qu'il venait d'entendre. Et pourtant, qu'y avaitil de répréhensible dans sa conduite, dans celle
de sa femme ? qu'y avait-il de mal à s'abandonner aux jouissances de l'imagination et de l'art? Les ressentir vivement, accueillir en amis ceux qui les donnent ou les partagent, était-ce donc ternir son écusson ? Quoi ! ce livre nous fait pleurer, cette mélodie nous fait battre le cœur, et l'auteur de cette mélodie ou de ce livre , il faudrait le repousser comme un paria ou l'humilier comme un baladin ! Était-ce donc là décidément l'opinion de la société de province? Et que valait-il mieux, s'y soumettre, la braver ou la fuir? <t Paris! » avait dit le chevalier de ïrémon. Oui, Paris peut-être concilierait tout! A Paris , les horizons s'agrandissent , les idées s'élèvent ; des organisations comme la sienne, comme celle de Nathalie, peuvent y satisfaire leurs goûts, y trouver leur emploi, y recueillir le succès et l'hommage sans avoir à craindre des épigrammes comme celles de la baronne , ou des sermons comme ceux du chevalier! Une fois sur cette pente, les pensées d'Ulric firent beaucoup de chemin en quelques minutes : n'ayant plus affaire à des commérages de vieille femme, qu'il s'était promis de dédaigner, mais à l'avis raisonnnc et raisonnable d'un ami de son
père, Ulric était, pour la première fois, frappé de ce côté étroit et rigoureux de la vie de province, qui jusqu'alors lui avait échappé; et, par une réaction naturelle, Paris, qu'il ne connaissait et ne jugeait d'abord que par la vie brillante et futile qu'il y avait menée, lui apparut comme un asile offert aux imaginations brillantes, désireuses d'accorder les supériorités intellectuelles avec les supériorités sociales.
M. de Braines, craignant qu'une plus longue absence ne fût remarquée, interrompit sa rêverie pour retourner à la fête. Quand il rentra dans le grand salon, il venait dêtre décidé, à la demande générale des jeunes femmes et des jeunes filles, qu'on danserait une heure, avant le souper. On était en train d'organiser les quadrilles , et déjà les danseuses commençaient à inscrire, sur leurs élégants calepins de nacre, des colonnes de noms inquiétantes pour les derniers venus. Notre conscience d'historien nous force à ajouter qu'au milieu de cet empressement traditionnel, les quatre grandes filles de la baronne de Vandeil, alignées sur une banquette, étaient un peu négligées.
Pendant ces préparatifs, Max Elmer s'était
approché de Nathalie, et, après quelques mots échangés, il lui avait dit avec un sourire qui semblait cacher de sourds orages et une blessure toujours prête à se rouvrir :
— Je vais savoir , madame la vicomtesse, si décidément vos invités me regardent comme un homme ou comme une bête curieuse.
— Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Nathalie qui d'abord ne s'expliqiKi pas le sens de ces paroles.
Sans lui répondre, Max fit quelques pas du côté du groupe où se trouvaient la baronne et ses filles. Soit hasard, soit que, l'imagination occupée de madame de Braincs, il crût sentimental et de bon goût de n'inviter, en sa présence, que des danseuses laides, il s'avança vers Mélanic, l'aînée des quatre sœurs, et, s'inclinant devant elle, murmura fort convenablement la formule obligée.
Mélanie allait accepter, lorsque sa mère intervint :
— Monsieur, dit-elle d'un ton sec , ma fille est un peu souffrante ce soir, elle ne dansera pas.
La pauvre Mélanie, dont les couleurs écar-
lates protestaient contre cette prohibition médicale, rajusta tristement son écharpe, pinça les lèvres, baissa les yeux et ne souffla mot.
Madame de Braines n'avait rien perdu de celte petite scène. Prompte comme l'éclair, avant que Max eût pu calculer la portée de ce refus, avant que personne, dans le salon, eût eu le temps de le remarquer, elle courut à lui, et lui dit en riant :
— On n'a donc pas tort, M. Elmer, d'accuser les poëtes de distraction? Vous avez oublié que vous m'avez engagée pour celte première contredanse?
Et elle lui tendit la main.
Max Elmer la regarda avec une expression où elle ne vit que le remercîment d'un homme placé dans une situation fausse et tiré de ce mauvais pas par un secours inespéré. Le quadrille commença.
Naturellement, Nathalie, pour faire oublier au poëte ce léger affront, redoubla envers lui d'empressements et de prévenances. Max avait trop d'esprit pour exhaler son ressentiment en plaintes déclamatoires. Il se contenta de montrer d'un geste à madame de Braines Mélanic de
Vandeil qui avait enfin accroché un de ces danseurs adolescents prédestinés aux corvées, et qui figurait à l'autre bout du salon.
— Il paraît, dit-il froidement, que les indispositions de cette demoiselle ont le mérite de ne pas durer longtemps.
— Monsieur, lui répondit tout bas Nathalie avec une gaieté affectueuse, ce n'est pas vous que madame de Vandeil a voulu offenser, c'est moi seule. J'ai le malheur de la compter parmi mes ennemis intimes. Il paraît qu'elle avait un moment espéré que M. de Braines épouserait sa fille, et vous savez tout ce que, dans nos petites villes, ces rivalités comportent de ressentiments et d'antipathies !...
— Vous, madame, rivale de cette espèce de pivoine montée sur tige ! La beauté, la bonté, la grâce, la supériorité de l'esprit et du talent, rivales de cette taille épaisse, de ces coudes anguleux, de ces yeux de carlin et de ces joues enluminées! La sainte Cécile de Raphaël rivale d'une caricature de Daumier! Qu'avait donc fait Ulric à cette aimable baronne pour qu'elle lui réservât un pareil cadeau?
Puis Max reprit d'un ton plus sérieux, mais
en tempérant par une nuance de respect ce que ses paroles auraient eu de trop expressif :
— Je voudrais pouvoir vous croire, madame, ou plutôt je vous crois. Il y aurait quelque chose de si doux à être de moitié avec vous dans une offense reçue que l'idée seule de ce partage me ferait tressaillir de joie et d'orgueil! Oui, je voudrais que ce salon tout entier m'écrasât de ses dédains ; je voudrais que tous ceux qui nous entourent me traitassent en aventurier, en ilote, en bohème, en histrion, indigne d'être pour les gens comme il faut autre chose que la curiosité d'un moment, l'amusement d'une heure; je voudrais cela, madame, et une parole de vous pour me consoler!... Ah! je vous bénirais; mais il me resterait encore un sujet d'étonnement et de regret...
— Et lequel? murmura Nathalie, un peu embarrassée du tour que prenait l'entretien.
— C'est que vous et Ulric restiez ici, ici où personne ne peut vous comprendre, où vous aurez sans cesse à vous défendre contre la méchanceté, la routine et l'envie! que vous ne veniez pas là où vous seriez reine, là où sa supériorité et la vôtre se déploieraient dans tout leur
éclat, là où, au lieu de Béotiens qui vous jalousent, vous contrôlent et vous dénigrent, vous auriez des Athéniens pour vous fêter et vous aimer !
Le quadrille finissait, et la conversation en resta là; la fête s'acheva sans autre incident; le souper fut magnifique, et chacun, en se retirant, adressa à M. et à madame de Braines des félicitations plus ou moins sincères, mais parfaitement méritées.
Lorsqu'il n'y eut plus dans le salon qu'Ulric, Nathalie, et leurs deux hôtes, Max Elmer dit à Ulric, en lui pressant la main :
• — Mon ami, ta fête a été splendide, et je t'en remercie. Mais , pour résumer l'impression définitive qu'elle me laisse, permets-moi d'emprunter à Victor Hugo un de ses vers les plus célèbres, et de te dire avec Triboulet :
« Toi seul as de l'esprit parmi ces gentilsbomines! »
Ainsi, tout s'accordait pour appeler à Paris M. et madame de Braines : l'imagination, par la voix de 3Iax Elmer; la sagesse, par la voix du chevalier de Trémon; leurs propres réflexions, à mesure qu'ils étaient plus frappés du contraste de l'opinion, de la vie et de la société de province avec leurs penchants et leurs goûts.
Le départ de Max et de Fabrice avait été fixé au surlendemain de la fête donnée à Ihôtel de Braines. Dans la matinée du jour où ils devaient partir, quiconque aurait vu Max, dans sa chambre, se promenant à grands pas, murmurant à
demi-voix quelques paroles entrecoupées, entr'ouvrant sa fenêtre comme pour rafraîchir l'ardeur de son front à la brise du matin, jetant un regard furtif sur une autre croisée de la façade, dont les rideaux étaient encore fermés, puis reprenant sa promenade et son monologue, — celui-là aurait pensé que Max composait un drame ou un roman, ou bien qu'il était amoureux.
Il y avait un peu de tout cela dans le sentiment confus qui l'agitait en ce moment. Nathalie avait fait sur lui une vive impression ; mais luimême n'aurait peut-être pas su dire si cette impression était de l'amour, ou si ce n'était que la vibration soudaine d'une âme de poëte devant une figure assez grande et assez belle pour prendre place dans l'idéale galerie des Laure et des Béatrix. Max n'était encore ni blasé, ni dépravé, ni corrompu ; seulement il possédait, au plus haut, degré, cette faculté de l'artiste de tous les temps, et surtout de l'artiste contemporain, qui à force de mettre en regard, dans son imagination et dans sa vie, les émotions vraies et les émotions factices, celles qu'il éprouve pour lui-même et celles qu'il décrit au public, à force
de les attiser, de les commenter, de les compléter les unes par les autres, finit parles confondre si bien, que ni le public, ni lui, ne peuvent plus les distinguer. Cicéron se consolant de la mort de sa fille en songeant aux belles phrases qu'il allait écrire sur ce malheur, Talma passant devant une glace dans un transport de jalousie furieuse et s'arrêtant tout à coup pour fixer dans sa mémoire cette personnification d'Othello qu'il avait vainement cherchée, seront éternellement les types de ces natures étranges eu qui le don de sentir et de souffrir semble à la fois s'agrandir et se soulager en s'exprimant. S'il y a là un puissant auxiliaire ou peut-être même une condition essentielle du talent, si cette perpétuelle alliance du dedans et du dehors de chaque sentiment fait passer dans les œuvres d'art un souffle de vérité et de vie, elle a aussi ses inconvénients et ses périls. Elle accoutume l'artiste à jouer avec ses amours et ses joies, ses attachements et ses douleurs, comme avec des instruments toujours prêts à vibrer sous sa main. Elle ôteaux affections de son âme, légitimes ou passagères, ce je ne sais quoi de mystérieux et de sacré qui est l'excuse des unes, l'honneur des autres , le charme
et la sécurité de toutes. Elle finit par lui faire croire que tout ce qui entre dans le cercle de son existence, dans le rayon de son génie, doit immédiatement participer à ce que ce génie et cette existence ont de retentissant et de sonore. Et, comme toutes ces délicatesses qu'il oublie ou qu'il froisse ressemblent à ces étoffes précieuses et impalpables que la moindre déchirure fait tomber en lambeaux, comme il en est de ce qui se cache dans l'ombre du foyer ou dans les replis de la conscience, comme de ces secrets qu'on divulgue à tous dès qu'on les a laissé surprendre par quelqu'un, il vient un moment où l'artiste dont je parle n'est plus un homme, mais un l'Ole, où son cœur n'est plus un sanctuaire, mais un théâtre.
Ce n'est pas tout : dans ce sentiment confus que madame de Braines inspirait à Max Elmer, un observateur pénétrant et sévère eût aisément découvert un autre alliage. Pour lui , Nathalie n'était pas seulement une femme d'un esprit supérieur et d'une poétique beauté : avant tout, elle était une grande dame ! mot magique pour cette classe d'artistes et de poètes à laquelle Max se rattachait; qualification vague, remplie de
secrètes amorces , qui , dans ces âmes curieuses et avides, caresse toutes les fibres de la vanité et devient pour elles synonyme d'auréole romanesque, de succès mondains, d'avènement définitif sur ces cimes sociales où ils cherchent la consécration suprême de leur gloire et de leur talent ! La société, comme le cœur humain, vit de contrastes non moins que d'analogies. Le poëte, l'auteur dramatique, enfant gâté de ces zones torrides où fleurissent les célébrités féminines du théâtre et du boudoir, rêve la femme du monde, de même que l'homme du monde, retenu par le réseau des convenances sociales, ennuyé d'air pur et d'horizons réguliers, aspire parfois à descendre vers ces amours éclatantes et faciles qui rompent violemment la monotonie de ses relations et de ses plaisirs. Cet idéal longtemps caressé par Max au milieu des engagements passagers de sa vie littéraire, cette chimère qu'invoquaient avec une ardeur égale sa curiosité, son ambition et son orgueil, Nathalie la réalisait dans toute sa plénitude, et avec un ensemble de séductions qu'il n'aurait pas cru possible avant de l'avoir rencontré. Plus spirituelle et plus belle que toutes ces femmes qui ne
vivent que par la beauté et l'esprit, portant un grand nom, possédant une immense fortune, mariée à un homme qui serait célèbre quand il le voudrait, ayant vécu jusque-là dans ces sphères immaculées au seuil desquelles s'arrêtent les imaginations les plus hardies, que madame de Braiues vînt à Paris; qu'elle y eût un salon ; que Max fût l'étoile de ce salon : à quelle suprématie mondaine, à quelle jouissance d'amoui'-propre, à quelle souveraineté parisienne n'aurait pas droit de prétendre l'homme qu'elle aurait distingué?
Max Elmer en était là de ses rêveries, où — chose moins rare qu'on ne croit chez les esprits de cette trempe ! — le positif se mêlait au poétique, lorsque Ulric de Braines entra dans sa chambre. Il y a toujours quelque chose d'un peu embarrassant dans la brusque arrivée d'un ami, au moment même où l'on médite un plan qui lui réserve un rôle quelque peu sacrifié. Aussi Max ne put-il s'empêcher de rougir ; mais Ulric n'eut garde de s'en apercevoir; il était lui-même assez embarrassé de quelques rouleaux de papier qu'il tenait sous son bras.
— Max, dit-il en riant, tu as cru que mon
hospitalité ressemblait à celle de la Dame Blanche^ détrompe-toi : je ne la donne pas, je la vends, et voici la carte à payer , ajouta-t-il en déroulant les papiers qu'il apportait.
— Elle est volumineuse, répliqua Max sur le même ton.
— Effrayante ! et tu seras bien plus épouvanté quand tu sauras de quoi il est question. Max, tu t'imagines peut-être n'avoir devant les yeux qu'un vicomte : erreur ! tu as devant toi un confrère, et de la pire espèce : un confrèreamateiir.
— Vrai! je l'aurais parié! s'écria Max d'un air de triomphe. Que diable, mon cher ami ! tu nous faisais voir, au collège, de quoi tu serais capable un jour. Tu as bien pu, par position et par caprice, vivre à Paris, avec des sporlsraen et des jockeys, comme tu voulais vivre ici, par position et par vertu, avec des douairières et des chevaliers de Malte ! mais ton cœur n'est pas là , comme dit Lamartine ! Il faut que chacun obéisse à sa destinée : la tienne est d'écouter et de suivre ces voix mystérieuses qui font les rêveurs et les poètes !
— Trêve de compliments, mon cher Max, ou
tu vas me forcer de battre en retraite avec armes et bagage. Voici le fait dans toute sa simplicité : Il est très-vrai qu'au sortir de Sainte- Barbe, le front encore chaud de mes couronnes universitaires, je me laissai gagner par la contagion du moment. Tu le sais, c'était l'époque où le chemin qui menait de la Sorbonne chez Eugène Renduel était pavé de lauréats de concours, qui se ti'aitaient réciproquement de lord .Byron et de Dante. Je n'étais ni Dante, ni Byron, et pourtant je fis comme les autres; j'écrivis des fragments de poëraes, des ébauches de romans, des esquisses de drames. Il y a de cela dix ans, et je croyais bien sincèrement avoir tout brûlé, mais il en est des flammes vengeresses qui consument les manuscrits, comme de ces feux de Bengale qui terminent les pièces du boulevard : on en réchappe toujours, et le château brûlé la veille n'en est que plus frais le lendemain. C'a été le sort de mes chefs-d'œuvre. Ces jours-ci , remis en humeur de littérature par la présence et nos causeries, j'ai fouillé dans mes vieux tiroii-s ; j'ai secoué la poussière décennale qui couvrait ces pages jaunies, et j'ai essayé de me relire comme j'aurais lu un élran-
— i81 — ger : hélas! nul n'est bon juge dans sa propre cause ; pouvais-je d'ailleurs me défendre contre le charme mélancolique de mes jeunes années que je retrouvais au fond de ces pauvres cahiers premiers confidents de mes enthousiasmes et de mes songes d'autrefois? A travers ces feuilles plus mortes et plus desséchées que la dépouille de nos futaies sous le vent d'automne, pouvaisje méconnaître les fraîches mélodies de mon printemps qui se réveillaient pour m'appeler? Tu vois, Max, que je manquais des deux qualités essentielles du juge : le sang-froid et l'impartialité. Je viens donc te prier de me suppléer ; je te lirai quelques-unes de ces pages : tu me diras, non pas si c'est bon, — je sais que c'est mauvais, vieilli, informe, — mais s'il y a quelque chose là dedans. Nous voilà en plein premier acte du Misanthrope : sois Alceste : je tâcherai de ne pas être Oronte. Je te demande la vérité comme nous nous la disions au collège; toute la vérité, rien que la vérité !
— Je t'écoute, dit Max en se recueillant.
Ulric commença sa lecture, d'une voix d'abord un peu tremblante, mais qui finit par se rassurer. Son choix tomba sur un poërae imité de
LE COEUR ET L'^IFFICUE. i6
M. de Musset qui, moins populaire alors auprès du public, n'en était que plus admiré par les esprits finement et délicatement poétiques. Cet essai reflétait les libres allures du maître ; il était dépourvu de plan et de méthode, mais il y avait çà et là, dans ces pages juvéniles, de chaudes bouffées d'une verve généreuse et sincère qui rappelaient sans trop de désavantage la Muse à la fois passionnée et cavalière de Rolla et deNamoima. M. de Braines n'était pas encore au quarantième vers, que Max, d'un mouvement irrésistible, le souleva sur sa chaise, le saisit par le bras, et l'entraînant bon gré malgré dans le salon, où les attendait Nathalie :
— Madame la vicomtesse ! s'écria-t-il avec un accent de conviction profonde, je vous dénonce un grand poète!
Il fallut qu'UIric, confus et charmé, acceptât ce surcroît d'auditoire, et continuât sa lecture de\ ant sa femme. Madame de Braines éprouvait une sensation nouvelle de bonheur en entendant cette voix si chère réciter une poésie qui, sans être irréprochable, avait au moins le mérite de n"être pas vulgaire, et dont les ardeurs matinales lui semblaient parfois receler son
nom. Elle en était heureuse plutôt que surprise, car, depuis quelques jours, l'idée qu'elle avait de la riche imagination de M. de Braines s'était encore agrandie. Chaque matin, elle relisait ce journal d'Ulric, qu'elle avait rapporté de Boutdu-Monde, en le cachant sur son cœur, comme le garant et le gage de ses joies retrouvées. Elle n'avait été frappée d'abord que du sentiment qui s'exhalait de ces pages et des secrets qu'elles lui révélaient. Mais à force de les relire, et lorsqu'elles n'eurent plus rien à lui apprendre, Nathalie avait fini par les considérer sous un nouvel aspect : dans ces épanchemenls familiers d'une àme troublée, elle avait remarque une beauté de forme, une élévation de style, qui, sans exclure le naturel, les faisait ressembler ù des chapitres de roman intime, écrits, en dehors de toute préoccupation littéraire, par une plume bien douée. Cette qualité si peu cherchée, et qui, pour elle, n'ajoutait rien au mérite de ce précieux journal, lui revenait en mémoire, pendant qu'elle écoutait Ulric déclamant sans emphase, mais avec un sentiment profond, ses strophes harmonieuses et colorées. Lorsqu'il eut fini, les félicitations de Nathalie furent aussi vi-
ves que celles de Max; 31. de Braines comprit que son succès était réel, et il n'y fut pas insensible.
Il y eut un moment de silence ; puis, Max Elmer reprit de ce ton impérieux et brusque qui ne messied pas à la louange :
— Maintenant, Ulric, laisse-moi te parler avec toute la rudesse de l'amitié; tu m'as demandé la vérité tout à l'heure ; je vais te la dire : Lorsque l'on a écrit, à vingt ans, de pareilles choses et que l'on n'en a pas encore trente, on n'a pas le droit d'enfouir les dons que l'on a reçus du ciel : on en doit compte à son pays, à son temps, à soi-même : et je te le dis sans détour, au risque de te déplaire, si tu restes ici, dans ce milieu fort respectable d'ailleurs, mais où rien ne t'inspire ni ne t'encourage, où tout émousse et endort l'imagination, où ton talent, si on le connaissait, serait regardé comme un luxe inutile, un danger, un malheur, Ulric, c'en est fait, celte corde brillante qui vibre encore en toi commencera par se taire et finira par se rompre; cette faculté merveilleuse que tu viens de nous révéler, commencera par s'assoupir et finira par s'éteindre. Veux-tu, au con-
traire, que celte corde résonne, que celte faculté se ravive, que tout ce qui dorl ou languit en toi se réveille comme un essaim d'abeilles dans un rayon du matin, prononçons ensemble les deux syllabes magiques : Paris!...
— Paris! dit M. de Braincs dont le regard s'animait de plus en plus : Paris ! voilà le mot que tout murmure, depuis quelques jours, à mon cœur et à mon oreille, eu moi et autour de moi !
— Viens-y, Ulric! c'est là ta patrie et ta place, poursuivit Max Elmer. Viens-y, et avant trois ans, une auréole nouvelle rayonnera autour de ton nom ; avant trois ans, tu auras grossi le nombre des vicomtes illustres par les lettres ; et il me semble, ajouta-t-il en montrant un volume des Martyrs qui se trouvait par basard sur la table, que ce titre ne porte pas malheur, dans la littérature de notre siècle !
— Mais, mon ami!... voyons, tu ne te fâcheras pas de ce que je vais te dire? Tu sais que nous nous disons tout, comme au collège... N'y a-t-il pas , dans les moeurs littéraires de ce temps-ci...
— Je te devine et je t'arrête , interrompit
vivement Max Elraer : un homme comme il faut — c'est bien cela , n'est-ce pas ? — peut craindre de se compromettre et de déroger en devenant notre confrère, en embrassant notre métier, en demandant à sa plume une gloire que ses ancêtres demandaient à leur épée, en mettant son nom en tête d'un livre ou au bas d'un journal... Et puis, il y a des écrivains qui avilissent et dégradent en leur personne la dignité des lettres, qui se font bateleurs et acrobates, qui trafiquent de leur art comme les vendeurs du, temple, ou en jouent comme l'escamoteur du carrefour!... Voilà toute ta pensée, Ulric, et si tu es trop poli pour la dire, je suis trop franc pour la déguiser : maintenant , voyons!... il y a eu, il y a encore des avocats sans conscience, des médecins charlatans, des généraux pillards, des ministres prévaricateurs, des banquiers fripons... En honores-tu moins Berryer, Chomel,Changarnier,Falloux,Odier?...
— Assurément non ! s'écria M. de Braines.
— J'en appelle, non pas à ta partialité d'auteur en expectative, mais à ta justice d'honnête homme, à ton discernement d'homme d'esprit : l'exercice de la pensée, l'art de revêtir d'un
langage persuasif et sympathique des idées justes, brillantes, utiles, n'est-il pas, après tout, dans notre pacifique époque, un des plus nobles emplois de l'intelligence , un des plus honorables moyens d'occuper sa vie ? Crois-tu que le jeune homme d'un grand nom qui s'immobilise dans les cercles et dans les cafés, crois-tu que le dandy armorié qui donne sa matinée aux maquignons et sa nuit au lansquenet, crois-tu que le père de famille qui vend ses terres pour jouer à la Bourse ou se lancer dans des spéculations douteuses, soient plus fidèles à leur nobiliaire, plus soigneux de leur écusson que celui qui, s'efforçant de mettre sous son titre autre chose qu'un privilège d'oisiveté, persuadé que le travail consacre tout et que le désœuvrement n'ennoblit rien, prend la plume et se fait auteur, comme l'ont été la Rochefoucault, Vauvenargues, Chateaubriand, assez bons gentilshommes, ce me semble ?
— Ah! tu as bien raison! ditUlric.
— Vois-tu? reprit Max Elraer dont la plaie secrète se trahissait et se soulageait à la fois par cet ardent plaidoyer; je suis las, à la fin, d'entendre dire qu'il peut y avoir, pour qui
que ce soit au monde, une condition d'abaissement dans le métier des lettres ! Ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai ! Ce qui grandit un nom, ne peut pas le ternir : ce qui réunit sur le même front une double couronne, ne peut pas rhumilier... La gloire des lettres! Mais c'est la première de toutes! Et elle ravirait d'une main ce qu'elle prodigue de l'autre! Et l'on serait moins honoré parce que l'on devient plus illustre! Allons donc! Dis-moi, Ulric, il y a eu, dans l'Italie du xiv^ siècle, des généraux, des politiques, des ambassadeurs, des seigneurs, des dignitaires, de grands personnages qui regardaient de bien haut le pauvre poète passant sur leur chemin : sais-tu leur nom? Et le nom de Dante Alighieri, qui l'ignore?... Madame la vicomtesse , vous aimez Walter Scott?
— Oh! passionnément! répondit Nathalie.
— Eh bien ! il y a dans Walter Scott un passage que nous autres, artistes et poètes, devons prendre éternellement pour formule de nos parchemins, pour titre de notre noblesse. Le sublime conteur nous introduit à la cour d'Elisabeth : les plus fiers courtisans sont là , se
cambrant dans leur orgueil et leur velours ; un homme passe et les salue : c'est William Shakspeare! — et Walter Scott ajoute ceci : « L'immortel s'inclinait devant les mortels ! »
— Et il a bien raison, Walter Scott, s'écria madame de Braines, entraînée par les chaleureux accents du poëte.
— Ah ! madame ! venez à mon aide ! reprit Max ; plaidez auprès d'Ulric pour moi, pour lui, pour vous-même; car cette gloire qui l'attend, ces fêtes de la pensée où sa place est marquée d'avance, qui est plus digne que vous d'en prendre sa part? On dit du mal de nous, et l'on n'a pas toujours tort; mais l'on n'en dirait plus, on n'aurait plus le droit d'en dire, si entre la littérature et le monde il y avait quelques médiateurs comme Ulric, quelques médiatrices comme la vicomtesse de Braines !
— Qu'en penses-tu, Nathalie? dit Ulric.
C'était le mot qu'elle attendait : à ses yeux,
répreuve était finie, et ce dernier entretien achevait de la rendre décisive.
— Mon ami, partons pour Paris ! réponditelle sans hésiter.
Une fois d'accord sur le point principal , il
n'y eut plus qu'à s'entendre sur les détails : il fut convenu que Max ne changerait rien à ses projets ; quïl partirait avec Fabrice , le jour même; et qu'arrivé à Paris, il se chargerait de tous les préparatifs nécessaires pour l'installation de M. et de madame de Braines : ceux-ci resteraient encore quinze jours; Max n'en demandait pas davantage pour qu'ils trouvassent, au débotté, un appartement convenable, une maison montée, des relations toutes prêtes, et un chemin frayé vers ces régions nouvelles où Ulric allait mettre le pied.
Max et Fabrice partirent, en disant au revoir! au lieu d'adieu. Les quinze jours que M. et madame de Braines passsèrent encore en Provence furent doux et rapides, mais mêlés de quelque tristesse, pour Nathalie surtout. Ils voulurent retourner à Bout-âu-Monde, et parcourir ensemble cette riante solitude. On était à la fin de mai : la campagne avait revêtu sa plus opulente parure : les rosiers étaient en fleur ; les rossignols chantaient dans les haies vives. Les acacias avaient toutes leurs grappes, les marronniers toutes leurs girandoles, la rosée toutes ses perles, le ciel toutes ses étoiles. Cette belle et
riche nature semblait retenir et rappeler les deux fugitifs de ses voix mystérieuses, de ses invisibles caresses.
Ces quinze jours s'écoulèrent. Max avait écrit de Paris que tout était prêt. M. et madame de Braines auraient désiré que le marquis d'Epseuil . fût du voyage.
— Non, mes enfants, je suis trop vieux; je vous attendrai ici, leur dit-il avec son sourire mélancolique.
Le jour du départ, Hubert Benoît et tous les vieux serviteurs étaient rangés autour de la voiture : ils pleuraient. Ulricet Nathalie leur serraient les mains.
Il fallut partir : le postillon était en selle. M. et madame de Braines se jetèrent dans les bras de M. d'Epseuil qui les pressa tendrement sur son cœur : des larmes coulèrent de tous les yeux; puis, l'attelage s'ébranla, et, au bout d'un moment, le marquis ne vit plus que le mouchoir de Nathalie, qu'elle agitait à la portière.
A la sortie de la ville, la route formait un coude, et, pendant quelques minutes, l'œil apercevait an loin, à l'oxlrémitc de l'horizon,
les collines qui dominent de leur gracieux amphithéâtre l'humble vallée de Bout-du-Mnnde.
— Ne les regretterons-nous pas? dit madame de Braines en les montrant à son mari.
— Nous y reviendrons ! dit Ulric.
Au moment où nous reprenons notre récit, M. et madame de Braines habitaient Paris depuis sept ou huit mois. On était à la fin de décembre.
Pendant les premiers temps, les choses s'étaient exactement passées comme Max Elmer les avait prédites. Toutes les difficultés s'aplanissent pour qui arrive avec cent mille livres de rente. Au bout de quelques semaines, Ulric et Nathalie étaient parfaitement installés, rue Neuve-des-Mathurins, dans un charmant petit liôtel, retenu pour eux par Max, et qu'ils avaient meublé avec un goût exquis. Parmi ses an-
cicnnes connaissances , Ulric en retrouva quelques-unes fort disposées à se prêter de bonne grâce à cette alliance entre la littérature et le monde, à laquelle son salon devait servir de terrain. Il y a en permanence, à Paris, quelques hommes de grande naissance, plus ou moins écrivains, et dont le rêve est d'être un jour membres de TAcadémie française. Ceux-là sont d'excellents auxiliaires pour les maîtres de maison qui veulent faire des avances aux gens de lettres. De son côté, Max amena chez son ami la fleur du panier, en fait d'auteurs et d'artistes; et ceux-ci, accueillis avec une grâce spirituelle et empressée, ne se crurent pas obligés de se poser en génies incompris ou en héros mélodramatiques. Bientôt l'on commença à parler des dîners de madame de Braines , qui étaient excellents, et de ses soirées où l'on avait toujours chance de trouver de la musique parfaite, du thé délicieux, trois ou quatre causeurs de premier ordre, et une maîtresse de maison incomparable. Les divers éléments de société qui se rencontraient chez Nathalie s'y combinaient avec tant de facilité el de complaisance que chacun semblait s'y trouver dans sa sphère naturelle et n'avoir be-
soin de nul effort pour y concourir à Iharnionie de l'ensemble. En quelques mois, M. et madame de Braines avaient réalisé ce que prise si haut la civilisation parisienne, et ce que tant de gens riches, spirituels, influents, passent leur vie à poursuivre sans pouvoir y parvenir : ils avaient un salon.
En comparant à une partie de jeu l'épreuve qu'ils faisaient en ce moment, on pouvait donc dire qu'ils avaient gagné la première manche. La seconde devait rencontrer plus d'obstacles et amener plus de mécompte.
Ulric fut d'abord enchanté de se sentir dans un cadre plus approprié à ses goûts, et où disparaissait complètement cet antagonisme qu'il avait remarqué en province entre les tyrannies de l'opinion et les rêves de son imagination brillante. Lorsqu'il voyait chez lui, réunis autour de la même table, ou côte à côte devant la cheminée, un membre de l'Institut et un ancien pair de France, un sculpteur et un duc, une marquise du faubourg Saint-Germain et la femme d'un compositeur célèbre, il songeait avec bonheur qu'il n'avait besoin d'aucun artifice mondain, d'aucune précaution diplomatique pour
ménager les susceptibilités et sauvegarder les amours-propres. Il avait, par conséquent, sujet de s'applaudir dans son rôle de dilettante, d'Amphitryon ou de Mécènes littéraire. Mais lorsqu'il voulut dépasser cette limite, prendre pied luimême dans la littérature, faire, de sa personne, acte de travailleur et d'écrivain , les difficultés commencèrent. Doué, nous l'avons déjà vu, de ce genre de tact qui consiste surtout à deviner à demi-mot ce qui froisse ou contrarie, M. de Braines ne tarda pas à s'apercevoir des inconvénients attachés à sa position d'homme riche, de grand seigneur tenant la plume. Là où un pauvre diable aurait été rudement éconduit, et aurait eu à subir ces luttes ardentes du noviciat où se retrempe et se fortifie le talent véritable, il avait, lui, à souffrir de l'excès contraire. Il trouvait toutes les portes ouvertes ; tout le monde l'accueillait chapeau bas, et, en dépit de l'abolition des titres, il n'y avait pas d'éditeur, de directeur ou d'employé de Revue ou de journal qui ne l'appelât monsieur le vicomte, avec une ferveur aristocratique digne des temps chevaleresques. Quoique fort édifié de ce regain d'ancien régime, Ulric n'en était pas dupe, et
s'impatientait de cette persistance à ne voir en lui que le gentilhomme, et , sous un air de déférence et d'hommage, à le reléguer au rang d'écrivain-aniateur, de citoyen sans conséquence dans la république des lettres. Il éprouvait une impression analogue à celle que ressentent les fils de famille qui fréquentent l'atelier d'un peintre, qui y arrivent avec une élégante boîte à couleurs et un paletot présentable, et qui voient leurs camarades en blouse sordide et huileuse faire de la vraie peinture tandis qu'ils font de la peinture propre. Quand on est doué d'un sincère sentiment d'artiste, et Ulric était de ceux-là, cette situation bizarre comporte un genre de supplice qui sera facilement reconnu par tous ceux qui ont subi quelque chose d'analogue. Cette invisible ligne de démarcation dont se plaignait Max Elmer, et qui le séparait des gens du monde et des femmes comme il faut, Ulric s'en serait volontiers plaint en sens contraire. Il y avait des moments où il aurait voulu habiter une mansarde , porter une vareuse avec des trous au coude, dîner à crédit, éviter la rencontre de son tailleur ou de son bottier, passer en un mot par tous les épisodes, gais ou tristes,
de cet apprentissage qui est, pour le talent pauvre et jeune, « la préface de Tlnstilut ou de riiôpital. "Aucune de ces misères ne l'eût effrayé s'il eût été sûr, à ce prix, de faire tomber cette idéale barrière que maintenaient, entre eux et lui, ceux dont il voulait devenir l'émule, et d'être admis dans cette fmnc-maçonnerk littéraire dont il se sentait exclu.
Dès lors il arriva ce qu'on pouvait aisément prévoir : une première phase de découragement et de doute commença pour M. de Braines : il mesura par la pensée l'immense distance qu'il aurait à parcourir avant d'arriver à compter sérieusement parmi les écrivains de son temps. Quelques essais qu'il publia réussirent, mais comme réussissent, chaque matin, à Paris, des centaines de pages que l'on oublie le soir. Il en était complimenté par les gens qui venaient dîner ou passer la soirée chez lui : ces compliments étaient-ils sincères? Et, en supposant qu'ils le fussent, qu'il y avait loin de là à un de ces succès décisifs qui tracent un sillon ou creusent une empreinte dans la littérature d'une époque! Les caractères comme Ulric sont aussi susceptibles de lassitude que d'enthousiasme, aussi fa-
ciles à abattre qu'à exalter. Si la rêverie est à bon droit considérée comme une dangereuse ennemie de la volonté, c'est que, de loin, elle agrandit et embellit outre mesure le but que le rêveur se propose, et que, de près, elle le laisse aux prises avec les défauts et les petitesses de la réalité. Ce qu'on appelle irrésolution, faiblesse, manque de persévérance et de courage, n'est peut-être que le sentiment de ce douloureux contraste entre ce que ses songes caressaient et ce que touche sa main. N'est-ce que cela ? et à quoi bon? Deux mots terribles qui expliqueraient bien des défaillances , et que M. de Braines commençait à se répéter tout bas à lui-même. Pour lui la question changeait de face ; ce n'étaient déjà plus ces vagues désirs de célébrité et de gloire qui avaient agité et troublé, à Bout- (lu-Mnnde, les douces ivresses de son amour, ni ce hardi mot d'ordre que Max avait murmuré à son oreille, et qui lui avait fait quitter la Provence : Venir à Paris, et y être illustre! C'était tout simplement échanger une grande position de province, une de ces existences solides, incontestées , considérables , entourées de la triple estime qui s'attache à la fortune, à la
naissance et à d'immémoriales traditions d'honneur et de vertu, contre une situation mixte, sujette peut-être à tous les caprices de la société parisienne, escomptant en menue monnaie ses espérances de gloire, et touchant à toutes les distinctions sans en réaliser aucune. Encore une fois, était-ce s'élever? Était-ce descendre?
Plusieurs fois, pendant cette période de désenchantement, M. de Braines fut sur le point de proposer à Nathalie de retourner à Aix. Un sentiment d'amour-propre le retint : il lui sembla que quitter ainsi la partie sans plus de tentative et d'effort, rebrousser chemin dès le premier pas, et s'avouer vaincu avant même d'avoir lutté, c'était s'amoindrir aux yeux de la femme qu'il aimait. Nathalie, d'ailleurs, n'était-elle pas de moitié dans la pensée qui avait déterminé ce voyage? Repartirait-elle sans regret? Retrouverait-elle le même charme dans la paisible vie de province et de campagne? Ulric, comme tous les hommes distingués, mariés à des femmes supérieures, s'exagérait encore cette supériorité à force de la reconnaître. Si chaque jour diminuait sa confiance en lui-même et dans ses succès à venir, il était heureux des succès de sa
femme, et se fût reproché, comme un tort, de l'arracher à cette nouvelle existence où elle avait si vite conquis la première place. On eût dit qu'il était dans la destinée de ces âmes aimantes et délicates, de trouver dans les délicatesses mêmes de leur amour des sources de malentendus qu'eussent évités des cœurs simples et vulgaires. Ulric, nous l'avons vu, s'était imaginé d'abord que Nathalie l'aimerait davantage s'il sortait de son inaction et de son obscurité; et Nathalie, pendant ce temps, s'était figuré qu'il s'ennuyait auprès d'elle. Plus tard, lorsqu'une heureuse circonstance eut dissipé cette double méprise, elle se renouvela sous une autre forme. Dans ces élans romanesques que lui avait dépeints son mari, et qui tous se rapportaient à elle, madame de Braines avait cru démêler un secret instinct qui le poussait, à son insu, vers une vie plus brillante, plus en rapport avec ses talents et ses goûts. De son côté, Ulric, lorsque la visite de Max et de Fabrice, en donnant une direction et un sens aux idées qui l'agitaient, lui eut fourni l'occasion d'apprécier à la fois sous un nouveau jour l'esprit étroit des sociétés de province, et les perfections enchanteresses de
Nathalie , s'était demandé à son tour si une femme comme celle-là était faite pour rester à la campagne ou dans une petite ville, et si, tout en se résignant, elle ne se dirait pas quelquefois tout bas : C'est dommage ! Aussi dans leur dernier entretien avec Max, quand celui-ci, sous l'empire dune émotion communicative , leur avait montré Paris comme la seule patrie digne d'eux, Ulric avait surtout songé à Nathalie , et Nathalie à Ulric : chacun des deux, en disant oui, avait cru répondre à la pensée de l'autre. M. de Braines était donc persuadé que la vie de Paris plaisait à sa femme, et il n'en fallait pas davantage pour qu'il lui cachât ce commencement de fatigue et de doute qui avait succédé pour lui aux illusions du départ. Nathalie ne le soupçonnait pas, mais, le voyant un peu triste, elle en conclut qu'il ressentait vivement les obstacles placés au seuil de la carrière, et qu'il était contrarié de ne pas avancer assez vite. On a remarqué bien souvent que les femmes, lorsqu'elles prennent en main l'intérêt, l'ambition ou la gloire de l'homme qu'elles aiment, déploient raille fois plus d'activité, de ressources et de persévérance.
Ulric était un de ces hommes qu'une locution triviale caractérise assez bien, en disant qu'<7s ne savent pas se retourner. N'ayant jamais senti l'aiguillon de la nécessité, il ignorait ces ardeurs d'idée fixe, ces volontés tenaces, ces obstinations invincibles, qui renferment le secret de tant de fortunes éclatantes et d'avancements rapides. Ce qu'il ne faisait pas par besoin il eût pu le faire par amour-propre; mais la distinction même de son es|)rit, en le plaçant sans cesse en présence d'un idéal qu'il désespérait d'atteindre, condamnait cet amour-propre à n'être qu'un tourment au lieu d'être un mobile. Nathalie, qui avait pénétré toutes ces nuances, comprit à l'instant son rôle; elle se dit que c'était à elle d'encourager son mari, de le suppléer, de le faire valoir, et de mettre au service de ses succès l'habileté et l'énergie qu'il n'y mettait pas lui-même. N'était-ce pas donner à son amour un nouvel aliment, une nouvelle tâche, et n'y a-l-il pas des hommes qui savent plus de gré de ce qu'on fait pour leur orgueil que de ce qu'on fait pour leur bonheur? Nathalie d'ailleurs n'avait pas les mêmes sujets d'hésitation que M. de Braincs. Elle l'avait élevé si haut dans les chastes en-
Ihousiasmes de son cœur, qu'il lui semblait irapossible qu'on ne pensât pas de lui ce qu'elle en pensait, et qu'en le voyant douter de ses forces, • elle ne s'en croyait que plus sûre. Enfin, elle était trop pure, sa naissance, son éducation, ses babitudes, son amour pour Ulric, l'avaient maintenue jusque-là dans un milieu trop inaccessible aux miasmes des civilisations corrompues, pour que certains côtés de la vie littéraire et de la vie de Paris, qui avaient tout d'abord frappé et dégoûté son mari , pussent lui inspirer les mêmes méfiances. Elle marchait donc résolument dans celte voie, coudoyant à son insu bien des misères sociales qui s'écartaient d'elle avec respect ou se déguisaient sous ses yeux, entourée d'hommages, secrètement aimée peut-être par quelques-uns des hommes distingués qui venaient chez elle, ne songeant à leur plaire que pour faire servir leurs empressements aux succès d'Ulrie ; pareille, en un mot, à ces organisations robustes et saines qui ont le privilège de respirer longtemps un air vicié sans en être ni incommodées , ni même averties.
Max Elmer, on devait s'y attendre, figurait
au premier rang parmi ces courtisans que Nathalie croyait désintéressés et qui, contrairement à l'usage, n'étaient accueillis par la femme que dans rintérét du mari. Max occupait même auprès d'elle une position exceptionnelle dont il profitait en attendant qu'il en abusât. Dès le premier jour, il s'était naturellement trouvé en mesure de rendre à M. et à madame de Braines des services de tout genre, en commençant par meubler leur salon, et en finissant par le peupler. Il avait eu l'art de se rendre utile, agréable et nécessaire. Vivant de plain-pied avec le monde où Ulric se proposait d'entrer, en connaissant tous les détours, en ayant sondé, pour son propre compte, les récifs et les écueils, il devait être et il fut en effet pour M. de Braines un initiateur et un guide. Il en était résulté une intimité de tous les instants, dont Max resserrait chaque jour la trame avec assez d'adresse pour ne paraître ni indiscret, ni importun, et qui lui servit d'abord à prendre ses degrés d'homme du monde, pendant qu'il aidait son noble ami à prendre ses passe-porfs d'homme de lettres. Lorsque la bonne compagnie, admirablement représentée chez madame
de Braines, se fut habituée pendant quelques mois à y voir Max Elmer traité en ami de la maison, elle finit par le regarder comme un des siens. La vanité du poëte aurait dû se contenter de ce premier bénéfice; mais l'esprit de conquête a eu, de tout temps, le défaut de ne pas savoir s'arrêter, et l'ardente imagination de Max était d'ailleurs trop vivement engagée. Limpression d'enthousiasme presque passionné que Nathalie avait faite sur lui dès le premier jour de leur rencontre, n'avait pu que s'accroître dans cette vie nouvelle où ils se rencontraient tous les jours, et où il la voyait devenue, en si peu de temps, une des plus radieuses étoiles de Paris. Il se crut donc, un beau matin, sincèrement et profondément amoureux de madame de Braines. Ce fut aussi vers cette époque qu'Ulric commença à se décourager : au lieu de s'effrayer de ce symptôme, Max eut l'idée d'en tirer parti : il vit Nathalie, il lui parla de ces indices de lassitude qu'elle-même avait remarqués ; il lui dit que son mari était de ces hommes qu'il fallait faire réussir malgré eux, et qu'il se chargeait de ce soin. Dès lors il se forma entre la vicomtesse et lui une espèce de complot fort innocent, mais
qui donnait parfois à leurs relations un petit air de mystère, et qui devait rendre plus fréquentes les occasions de tête-à-tête.
Il était impossible que le monde où Max Elraer avait vécu jusque-là ne s'aperçût pas d'un changement dans ses habitudes. Pour qu'on l'ignorât, il eût fallu que Max mît tous ses soins à le cacher, et ce n'était pas là précisément l'idée qui le dominait. Un jour, il déjeunait chez un confrère qui venait d'obtenir un brillant succès dramatique et qui le baptisait au vin de Champagne, en compagnie de quelques auteurs et de deux ou trois des plus jolies actrices de Paris. Max , ce jour-là, se trouvait dans cette situation perplexe de l'homme amoureux d'une femme très-belle, mais très-imposante, et qui ne sait pas s'il doit continuer à se taire ou s'exposer à tout perdre en se déclarant. Soit que cette préoccupation l'absorbât , soit que la société de Nathalie lui eûtréellementfait perdre le goût de ces plaisirs bruyants et faciles, sa raaussaderie et sa tristesse firent tache dans la gaieté générale ; on l'en plaisanta ; il s'en défendit mal, et une de ces femmes finit par s'écrier, le verre à la main : — Ne vous étonnez pas, mes très-chers, que
Max ait ce matin une figure de carême : nous ne sommes plus rien pour lui; il vise au grand, il fait la cour aux femmes du monde!
— Ah! bah ! exclamèrent les convives.
— Oui, messieurs, une marquise, une duchesse, une vicomtesse, je ne sais pas bien, ajouta l'actrice qui frappait un peu au hasard et d'après quelques renseignements assez vagues.
— Et la grande dame a-t-elle couronné sa flamme ? demanda un vaudevilliste.
— On l'ignore; mais tout me porte à croire, ou que Max est le plus dissimulé des dramaturges, ou que sa duchesse le fait poser de la façon la plus inhumaine.
— Eh bien ! au succès de Max ! cria le vaudevilliste en vidant son verre.
— Et à l'extinction des grandes dames! dit l'actrice en brisant le sien.
On peut aisément s'imaginer tout ce qui s'échangea de quolibets sur ce sujet scabreux , entre femmes de cette espèce, animées par un bon déjeuner, et dont les dents blanches et les ongles roses ne perdent jamais une occasion de déchirer les femmes de bonne compagnie. Max commença par ressentir une vive souffrance en
voyant ces créatures se divertir ainsi aux dépens de ses élégantes et poétiques amours. Un moment, il éprouva cette angoisse et ce remords qui s'emparent des âmes délicates lorsque des indifférents ou des railleurs touchent, devant elles, à l'image sacrée, au pur objet de leurs tendresses. Mais ce bon sentiment dura peu, et la vanité du poëte ne tarda pas à prendre le dessus. Depuis six mois qu'il s'était attaché au char de Nathalie et dévoué aux succès de M. de Braines, qu'y avait-il gagné? Quelques remercîments, quelques doux sourires, ses entrées grandes et petites dans une maison aristocratique, et, de là, dans quelques autres salons; pas autre chose. Max se demanda s'il ne faisait pas un métier de dupe; en un instant, se réveillèrent en lui ces mauvais instincts dont le germe, déposé dans son cœur par son éducation et sa vie passée, avaient été un moment étouffés par la bienfaisante influence de Nathalie. Ce cerveau surexcité par le travail, par l'orgueil, par les fiévreuses émotions de la vie littéraire, fit affluer à lui toutes les forces vitales : il ne resta plus rien à la conscience et à l'âme. Les mots méchamment murmurés à son oreille : La grande dame te
fait poser! dominaient pour lui tout le reste de cette folie causerie : son araour-propre blessé leur donnait un corps, une forme, un visage ; il croyait les voir danser comme des sylphes moqueurs autour de cette table où pétillait l'ivresse. Justement, Max Elmer se souvint que madame de Braines l'attendait, ce jour-là, à quatre heures , et qu'elle serait seule. Il s'agissait d'organiser un complot dont le but était de faire lire par le directeur d'un de nos principaux théâtres un drame écrit par Ulric, et pour lequel il refusait de faire aucune espèce de démarche. Max but, coup sur coup, pour s'aguerrir, trois ou quatre verres de vin de Champagne, prit son chapeau au milieu d'une nouvelle grêle de sarcasmes, et se dirigea vers la rue Neuve-des-Mathurins.
Madame de Braines était seule, au coin du feu, attendant paisiblement Max Elmer qu'elle n'avait jamais songé à considérer autrement que comme un ancien camarade d'Ulrie, dévoué à ses intérêts, et heureux de mettre à ses ordres son expérience et son crédit littéraires en échange d'un gracieux accueil et d'une bonne position dans un salon agréable. Sa pensée était
à mille lieues des senliments orageux et coupables qui fermentaient dans le cerveau du poëte. Aussi ny eut-il pas entre eux une de ces scènes filées avec plus ou moins d'adresse, et où la déclaration arrive après des gradations insensibles. Elle tendit la main à Max avec cette expression noble et douce qui ne l'abandonnait jamais. Celui-ci, déconcerté d'abord par cette atmosphère d'ineffable pureté qu'il respirait malgré lui auprès de madame de Draines, essaya de réagir violemment contre cette première impression dont il connaissait la mystérieuse puissance. Il fut sombre, brusque, amer, il ne répondit que par monosyllabes et d'une voix saccadée aux questions que lui adressait Natlialie, et, quand celle-ci , remarquant son irritation et son trouble, lui demanda avec un intérêt presque fraternel s'il avait des peines, et s'il ne voulait pas se consoler en les lui confiant, Max, abusé par cette douceur affectueuse, égaré par la beauté de madame de Braines, emporté par cette exaltation de tète et de vanité que tout surexcitait en lui depuis quelques heures, lui fit la déclaration la plus mal amenée, la plus brutale et la
plus bête qu'ait jamais risquée commis voyageur auprès d'une fille de magasin.
Nathalie resta quelques minutes sans le comprendre : à la fin , elle se leva ; nulle colère ne se lisait dans ses traits, mais un étonnement profond, une tristesse indicible.
— Monsieur! dit-elle à Max avec un calme que démentait sa pâleur, vous ne vous étiez donc jamais rencontré avec une honnête femme?
Rien de plus. Un silence de mort succéda à ces paroles. Max, effrayé déjà de son audace, fut foudroyé de l'arrêt suprême que lui signifiait l'attitude de madame de Braines. II a dit depuis que, dans ce moment, elle lui avait paru grande de dix coudées.
11 devint à son tour d'une pâleur de spectre, salua et sortit.
Cette scène, sur laquelle, par respect pour notre héroïne, nous avons glissé avec un douloureux laconisme, produisit sur elle une impression profonde et décisive. Les femmes trèsintelligentes peuvent s'abuser longtemps sur ce qu'il leur importe de savoir ; mais il leur suffit d'un premier indice pour deviner tout le reste. C'est ce qui arriva à madame de Braines. En démasquant l'arrière-pensée de Max Elmer, elle pénétra tout son caractère, et l'ensemble de ce
caractère, qui tenait par tant d'affinités au monde où il s'était développé, lui révéla tout ce que ce monde cachait de dangers et de désordres sous ses brillantes surfaces. Alors cette âme pure et chaste, qui n'avait été un moment ambitieuse que par amour pour Ulric, cruellement froissée dans ses saintes pudeurs, se replia sur elle-même et s'y enferma avec les douces images du passé : sa tranquille vie de province, son père, l'amour de M. de Braines et le bonheur silencieusement savouré dans la fraîche solitude de Bout-du- Monde. A dater de ce moment, les découragements d'Ulric et ses retours en arrière, au lieu d'avoir à lutter contre Nathalie, l'eurent pour auxiliaire et pour complice.
Tout contribua à raviver en eux ces réflexions et ces souvenirs qui devaient les ramener à leur nid. Les lettres de M. d'Epseuil, sous une apparence de légèreté spirituelle et de résignation philosophique, laissaient parfois percer la tristesse que lui causait son isolement, et Nathalie ne pouvait s'y méprendre. Ulric, après avoir surmonté les premiers obstacles et obtenu quelques succès préliminaires, se sentait arrivé à ce point qui forme, pour ainsi dire, la première
étape dans la notoriété littéraire, et qu'on ne dépasse que difficilement et lentement. Pour triompher de ces difficultés, pour accélérer ces lenteurs, il lui eût fallu une confiance, une force de volonté qu'il n'avait jamais trouvées en lui-même, et qu'il ne trouvait plus chez Nathalie. Enfin, chose significative! Max Elmer, qui jusque-là s'était dit certain de l'avenir d'Ulric, Max Elmer qui, après l'avoir annoncé avec enthousiasme, avait paru le préparer avec dévouement , se montra , vers ce même temps , froid et embarrassé vis-à-vis de M. de Braines. Ses visites chez Nathalie devinrent de plus en plus rares, et Ulric, toujours modeste, attribua ce changement, dont il ignorait la cause véritable, au regret que commençait sans doute à éprouver le poète de l'avoir lancé sur une roule où il s'arrêtait dès le premier pas , et de lui avoir prédit une destinée qu'il ne réaliserait jamais.
Ainsi le charme était rompu pour ces deux âmes qui s'étaient un moment abandonnées à des illusions séduisantes, et qui en reconnaissaient le péril et le vide. Il ne fallait plus qu'une occasion pour qu'elles s'avouarsent l'une à l'au-
tre ce qui se passait en elles; cette occasion, elle se présenta bientôt, et telle que Nathalie, dans ses plus beaux rêves de fiancée et d'épouse, n'avait pu en imaginer de plus douces. Un jour, elle vint, avec des larmes de bonheur dans les yeux et une rougeur céleste sur le front, annoncer tout bas à M. de Braines que ce qui avait manqué jusque-là aux félicités de leur amour et de leur foyer, ne leur manquerait plus, et Ulric, ému, transporté, cueillit sur ses lèvres tremblantes le reste de la confidence.
Ce ne fut pas seulement pour lui une immense joie, mais comme la révélation d'un nouvel avenir et d'une vocation nouvelle. Cette paternité, que la Providence lui avait refusée pendant les deux premières années, et dont il saluait l'espérance dans le doux aveu de Nathalie, allait donner à sa vie ce but dont l'absence l'avait un moment inquiété et tourmenté. C'en était fait, plus de désœuvrement, plus d'ennui possible, plus de cet humiliant et douloureux sentiment de son inutilité en ce monde! Qu'avait-il besoin de poursuivre une carrière déevante, une gloire problématique, une tâche imaginaire? Quelques mois encore, et il allait
avoir la tâche la plus noble et la plus sainte que Dieu ait déléguée à l'homme ici-bas ! L'imagination vive et mobile d'Ulric s'empara de cette pensée avec une ardeur passionnée, et il pressa Nathalie sur son cœur en murmurant à son oreille des paroles de remerciaient et de tendresse. Cet ineffable instant de bonheur acheva d'effacer entre eux les derniers restes de réticence et de contrainte ; leur confiance se rétablit dans toute sa plénitude, et ils furent heureux d'apprendre, dans un de ces épanchemenls qui réparent tout et où rien ne se calcule ni ne se déguise, Ulric, que sa femme n'avait désiré venir à Paris que pour lui, Nathalie, que son mari n'y était venu que par amour pour elle.
On comprend aisément quelle dut être la détermination de M. et de madame de Braines après cette grande nouvelle. Paris et ses vanités furent condamnés sans appel. Retourner à Aix, annoncer leur bonheur au marquis d'Epseuil qui serait parrain, puis s'envoler à Bout-du- Monde, tel fut le parti auquel ils s'arrêtèrent sans hésitation et sans discussion. Seulement, pour sauver les apparences, pour que ce départ ne ressemblât pas tout à lait à une déroute, il fut
décidé qu'ils attendraient les premières feuilles, afin de laisser l'hiver à Paris, et de trouver le printemps en Provence.
Ces derniers mois furent pleins de charme pour tous deux. Sûrs de leur mystérieux trésor, dégagés de toute préoccupation de succès ou d'amour-propre, ne demandant plus à Paris que ces jouissances qu'il tient toujours prêtes pour les esprits distingués, ils les goûtaient d'autant mieux qu'ils n'y mêlaient plus d'arrière-pensée personnelle. La joie dUiric ressemblait à ces sources vives où l'on puiserait sans cesse sans les tarir jamais , et dont le limpide miroir laisse voir à la fois l'azur du ciel qu'elles reflètent et les floraisons charmantes qu'elles cachent sous leurs eaux. Parfois, il contemplait Nathalie avec une expression qu'elle ne lui connaissait pas encore.
— Oh ! que je suis heureux et que je t'aime ! lui disait-il avec une brusquerie délicieuse.
Et cette émotion enchanteresse qui débordait de son cœur, Nathalie la sentait passer dans le sien.
Au milieu de ce nouveau courant de sensations et de pensées, ils songeaient peu à Max
Elmer. Cependant M. de Braines s'étonnait de sa froideur, de la rareté de ses visites :
— Qu'avons-nous donc fait à ce pauvre Max? disait-il à sa femme.
— Que veux-tu ? répondait Nathalie en rougissant malgré elle ; M. Elmer est plein d'esprit; il aura deviné que nous n'avions plus besoin de lui.
Bientôt cette espèce de disparition leur fut à peu près expliquée. Max, qu'Ulric rencontra et à qui il fit d'affectueux reproches , allégua comme excuse une grande pièce en cinq actes qu'il venait d'écrire, qui allait être jouée dans quelques semaines, et dont il dirigeait les répétitions.
Ces semaines passèrent; avril commençait. Déjà M. et madame de Braines, lorsqu'ils parcouraient ensemble les allées du bois de Boulogne ou quelque aimable site des environs de Paris, apercevaient çà et là le vere rubenti de Virgile ; un rayon de soleil perçait à travers les brumes et jetait languissammcntdes tous d'opale et d'or sur la verdure naissante des bois et des collines. Un air tiède et balsamique gonflait les bourgeons des tilleuls et des marronniers, et fai-
sait courir le long des sentiers les vagues frissons du printemps. Chaque détail de ce frais renouveau allait au cœur dUlric et de Nathalie, et les transportait en idée dans leur chère solitude, où, sans doute, le ciel était bien plus bleu, l'air plus chaud, la végétation plus riche, le printemps plus rapide et plus riant! C'était l'époque qu'ils avaient fixée pour leur départ, et rien ne les retenait plus. Leurs préparatifs furent bientôt faits, leurs arrangements pris, et une lettre de l'heureuse Nathalie annonça au marquis d'Epseuil qu'ils arriveraient à Aix la semaine suivante.
L'avant-veille de ce départ, on devait jouer la nouvelle pièce de Max Elmer; c'était un drame en cinq actes, intitulé Clotilde d'Arcenay. Une vive curiosité s'attachait à cet ouvrage dans ce monde composé de cinq ou six cents personnes, qui s'appelle modestement tout Paris. Max n'avait rien donné au théâtre depuis son voyage en Orient. Les chroniqueurs littéraires racontaient qu'il avait rapporté de son voyage une autre pièce, que cette pièce avait été reçue froidement par le comité de lecture, et qu'alors, renonçant à la faire jouer, il avait, en quelques nuits de fièvre et d'insomnie, écrit cette Clotilde
d'Arcenay, à laquelle on prédisait un succès de cent représentations. Ulric, qui ignorait ces détails, voulut, avant son départ, donner à Nathalie le plaisir de cette soirée, annoncée par tous les journaux, à grand renfort de réclames et de fanfares. Mais son étonnement fut au comble lorsque Max, à qui il avait écrit pour lui demander une loge, lui répondit qu'il était au désespoir; que, ne sachant si M. et madame de Braines seraient encore, ce soir-là, à Paris, il avait disposé de tous ses billets d'auteur. Ulric ne se tint pas pour battu, et songeant gaiement qu'il aurait le temps de faire des économies à Bout-du- Monde, il fit ce qu'aurait ftut à sa place un lord, un prince russe ou une lorette ; il alla trouver un marchand de billets, et lui paya, vingt fois sa valeur, une loge de rez-de-chaussée.
M. et madame de Braines arrivèrent au théâtre quelques minutes avant le lever du rideau. Les réclames avalent tenu parole : tout Paris y était. En contemplant cette salle ruisselante de lumières, étincelante de parures, où les célébrités de tout genre se comptaient par centaines, Ulric et Nathalie n'éprouvèrent pas un moment de regret.
— Allons! dit Ulric en souriant, Paris s'est piqué d'honneur; il se fait beau pour recevoir nos adieux.
Et , en même temps , leurs mains enlacées dans une douce étreinte leur rappelaient à tous deux que cet éclat, ce bruit, ces coquetteries de vanité ou de gloire, n'étaient plus rien auprès de ce bonheur intime, de ce bonheur immense et profond qu'ils allaient emporter avec eux.
Le rideau se leva; les acteurs entrèrent en scène ; mais ils n'étaient pas encore à la fin du premier acte, qu'un vague sentiment d'anxiété et d'effroi s'était emparé de M. et madame de Braines. Au second acte, il n'y avait plus de doute possible : Clotilde d'Arcenay, l'héroïne de la pièce nouvelle, c'était Nathalie!
Oui, Nathalie, la vicomtesse de Braines, la chaste et noble femme ! il leur était impossible de ne pas s'y reconnaître. La première partie de la pièce se passait dans une ville de province. L'auteur en avait peint, avec une verve railleuse, les mœurs austères, les idées étroites, la vie plate et monotone : il avait livré à la risée du parterre ces antiques et vénérables figures qui, sous la livrée du vieux serviteur comme sous l'habit du
vieux gentilhomme, commandent la déférence et le respect. Dans ce milieu glacial et sévère, il avait placé une femme belle, spirituelle, romanesque, secrètement entraînée vers des destinées plus brillantes; et, en face de cette femme, il s'était placé, lui, l'artiste, le héros, l'être poétique, passionné, supérieur, chargé de livrer à cette noble fille d"Eve la clef d'or qui ouvre le mystérieux Éden de l'imagination et de l'art. Puis le drame se déroulait entre ces deux personnages. Clotilde d'Arcenay venait à Paris; elle y retrouvait le poëte ; il s'engageait entre eux une de ces luttes où une femme, même lorsqu'elle en sort intacte, laisse toujours un peu de son honneur et de son repos. Ces alternatives de passion et de résistance, d'entraînement romanesque et de vertu aristocratique , le double tableau de cette femme appartenant aux plus hautes cimes du grand monde et de cet artiste sorti des vagues régions de la Bohême, fascinés tous deux, l'une par les secrètes amorces de la vie libre, du talent et de la gloire, l'autre par le mystérieux attrait du monde des patriciennes, tout cela était décrit avec une verve ardente et communicative qui remuait profondément les
spectateurs et soulevait des tempêtes de bravos. Il faut rendre cette justice à 3Iax Elnier : il avait également évité de faire le mari de Clotilde ridicule, et Clotilde tout à fait coupable. Au dcnoûnient, la voix du devoir retentissait au cœur de l'héroïne ; elle priait son mari de l'emraener. L'artiste, trouvant dans son amour même une force d'immolation et de sacrifice, disait à Clotilde un éternel adieu, et, resté seul, invoquait le travail et la gloire, pour remplir le vide de son âme et cicatriser sa plaie.
La pièce eut un grand succès : dans les couloirs, de jolies femmes s'abordaient en essuyant une larme du coin de leur mouchoir brodé, et elles disaient toutes :
— Que c'est beau ! que c'est touchant! Quelle passion ! quel feu ! quel cœur que ce brave Max ! qu'une femme serait heureuse d'être aimée ainsi !
D'autres murmuraient à demi-voix :
— Vous ne savez pas? Le fond de la pièce est vrai; c'est une aventure arrivée à Max lui-même, avec une grande dame.
— Comment donc s'appelle-t-elle?
Les mieux informés chuchotaient le nom de Nathalie.
— Et, sans doute, ajoutaient les mauvaises langues, Max a gazé le dénoùinent?
— Ou bien, reprenait un bel esprit démocrate, la censure a exigé cette gaze au nom de la morale, de la propriété et de la famille!
Les deux actrices que nous avons vues , dans notre précédent chapitre, déjeunant avec Max et le plaisantant sur ses amours avec les femmes du monde, n'avaient eu garde de manquer cette représentation. Leur fastueuse toilette attirait sur elles tous les regards.
— Ma foi ! disaient-elles d'une voix éclatante, Max n'a pas été fat : à sa place, cette pimbêche de grande dame, qui l'a fait aller comme un mouton, n'en eut pas été quitte à si bon marché!
Chercherons-nous à donner une idée de ce que souffrirent M. et madame de Braines pendant cette fatale soirée? Deux sensitives, foulées aux pieds, pendant cinq heures, par des danseurs avinés, ne souffriraient pas davantage. Uiric n'eut pas un moment la pensée d'accuser Nathalie , non-seulement d'une faute, mais même d'une imprudence : il l'interrogea simplement, comme il eût questionné un ami , et elle lui raconta ce qui s'était passé. Plus tard, lorsque en avançant
dans le drame qui se jouait devant eux , elle vit une rougeur de colère monter au front pâle de son mari , Nathalie l'attira vers elle, passa son bras sous le sien , et lui montrant sa taille qui commençait à trahir les indices de sa grossesse, elle lui dit avec ce calme plus navrant que toutes les certitudes :
— Ulric, si vous vous battez contre cet homme, vous tuez votre femme et votre enfant.
Us rentrèrent , le désespoir dans l'âme , dans cet appartement qu'ils avaient quitté , quelques heures auparavant, si paisibles et si heureux. Il était tard, Ulric annonça à sa femme qu'ils avanceraient leur départ d'un jour, et qu'ils partiraient le lendemain matin.
— J'allais vous le demander ! dit NathaUe. Il leur semblait à tous deux que passer à
Paris cette journée de plus serait un affreux supplice.
Il ne leur restait plus que cette nuit pour achever leurs préparatifs. Ulric la passa seul dans sa chambre, travaillant lui-même à ses paquets, essaj^int de conjurer, par cette occupation matérielle , les pensées qui le dévoraient. De temps à autre, il paraissait saisi d'un senti-
ment plus puissant que sa volonté. Son visage s'animait, un éclat fébrile enflammait son regard ; il courait à son bureau, écrivait quelques lignes à la hâte ; puis il s'arrêtait , et déchirait ce qu'il venait d'écrire , en murmurant d'une voix étouffée :
— Non! ce n'est pas possible... ce serait insensé... Le sens moral manque à cet homme, ainsi qu'à tousses pareils... Peut-être ne croit-il pas m'avoir offensé... peut-être me répondrait-il naïvement que Nathalie et moi devons être fort honorés du rôle qu'il nous fait jouer dans sa pièce... Et puis, le provoquer, ce serait avouer à tous que nous nous sommes reconnus dans ce drame... Ce serait rendre publics notre ridicule et notre honte... donner au monde le droit de crier tout haut ce qu'il va chuchoter tout bas... Oh! non , jamais!... D'ailleurs, Nathalie a dit vrai... Ce serait la tuer, elle et mon enfant!
Et, jetant loin de lui son papier et ses plumes, il revenait à ses paquets épars sur le tapis et s'y absorbait avec une activité nerveuse.
— Oui, disait-il de temps à autre, parlons, partons vite! Allons-nous-en! loin, bien loin
d'ici! au bout du monde! ajoutait-il avec un douloureux sourire. Oui, le mot est bien trouvé; c'est bien là le refuge qui nous convient désormais! Ah! qu"il soit béni, pourvu qu'il nous arraclie aux miasmes que l'on respire ici, pourvu qu'on y échappe à tous les yeux, pourvu que vous ne veniez pas nous y poursuivre, art, poésie, talent, éclat, folles chimères qui m'avez un moment séduit, et qui, pour moi, n'avez plus qu'un nom : ClotUde d'Arcenay!
Le lendemain , il trouva Nathalie prête au départ. Ses traits fatigués, sa pâleur, ses yeux rougis par les larmes , ne disaient que trop de quelle façon s'était passée pour elle cette triste nuit. Us se tendirent la main en silence.
Quelques heures après, leur voiture les conduisait à l'embarcadère du chemin de fer de Chàlon : ils avaient à parcourir toute la ligne du boulevard.
Pas un mot ne s'échangeait entre eux; ils se regardaient à la dérobée avec une égale tristesse. On eût dit que tous deux luttaient contre une puissance invisible qui retenait les paroles sur leurs lèvres et les pensées au fond de leur âme.
Tout à coup, cédant à un irrésistible mouvement de douleur et de tendresse, Nathalie se serra contre Ulric, et lui dit d'une voix entrecoupée par les larmes :
— Ton cœur me reste, n'est-ce pas, mon Ulric?
M. de Braines allait répondre, mais au même instant la voiture passa devant le péristyle d'un théâtre. L'affiche annonçait, pour le soir, en lettres gigantesques, la seconde représentation de Clo tilde d'Jrcenay.
— L'affiche! l'affiche! murmura-t-il d'un air sombre en se détournant.
Et la pauvre Nathalie retomba dans le coin de la voiture.
En arrivant à Aix, M. et madame de Braines, par un accord tacite, se composèrent un visage joyeux, afin que M. d'Epseuil, qui les attendait les bras ouverts, ne se doutât de rien. Ils trouvèrent le marquis bien changé, bien vieilli, et le bonheur qui rayonna sur sa figure lorsqu'il revit Ulric et Nathalie ne put leur cacher les ravages qu'avait faits dans cette âme tendre et faible cette année d'isolement. Les regrets de sa fille en devinrent plus amers, sa douleur plus profonde.
Quelques jours après, ils partirent tous trois pour Dout-du-Monde. Nathalie espérait beaucoup de la mystérieuse influence des champs et de la solitude, pour rendre à son mari et à ellemême cette paix du cœur qui semblait pour jamais perdue. En effet, pendant les premiers temps, Ulric sembla se plonger avec une sorte d'ivresse dans les fraîches harmonies de cette nature dont avril renouvelait sa parure immortelle. Il s'imprégnait avec délices de ces brises attiédies, de ces rayons baignés dans l'azur, de ces vagues parfums d'arbustes et de fleurs, de ces ombres flottantes au sein des massifs et des sentiers , de tout ce qui , par un précieux contraste, emportait sa pensée loin de cette atmosphère chaude et bruyante qui avait fini pour lui par un coup de foudre. Souvent il emmenait Nathaliedansces promenades, et la jeune femme, qui ne vivait plus que par lui, se sentait raffermie et consolée quand elle voyait la sérénité reparaître sur son front au contact de ces souffles embaumés, lorsque, la pressant sur sa poitrine, il s'écriait :
— Oh! je t'aime toujours ! il n'y a que cela de vrai ! le reste est un mauvais rêve !
Hélas! un instant après, une parole brève, un mouvement brusque, un geste de découragement et de tristesse, ne disaient que trop à Nathalie :
— Ne t'y trompe pas, ce n'est plus la même chose !
Trois mois se passèrent ainsi ; Ulric et Nathalie faisaient des efforts inouïs pour cacher à M. d'Epseuil le souvenir fatal qui les consumait, et cette lutte intérieure ajoutait encore aux souffrances de madame de Braines , dont la grossesse approchait de son terme. Un jour, en la voyant pâle, amaigrie , essayant un mélancolique sourire qui expirait sur ses lèvres, Ulric mesura avec épouvante ce qui se passait en elle, et sa nature droite reprenant le dessus, il comprit ses devoirs dans toute leur plénitude ; il se dit que cette femme était , après tout , pure comme les anges , qu'elle souffrait d'un mal qu'elle n'avait pas mérité, d'une faute qui n'était pas la sienne , et que , s'il ne voulait pas qu'elle succombât à cette lente douleur , c'était à lui de relever ce cœur aimant et brisé, de réussir à lui faire croire que son amour et l'espoir de sa paternité prochaine effaçaient peu à peu de son
âme toute trace de ressentiment et d'amertume. Cette tâche était difficile , mais il s'en acquitta avec une perfection qui abusa presque Nathalie. Dieu a permis, on le sait, que l'accomplisseraenl d'un devoir pénible apportât avec lui je ne sais quelle indemnité bienfaisante qui le rend chaque jour plus facile et plus doux. Ulric ne tarda pas à ressentir les effets de cette récompense accordée aux nobles cœurs. Au bout de quelques jours, il s'étonna de ne plus trouver en lui cette irritation , cette sourde colère qui jetait comme un voile sombre sur tous les détails de sa vie ; il se reprit , comme autrefois , au charme de cette existence recueillie dont le silence et le calme le reposaient d'un moment de trouble et d'orage. La campagne, qu'il aimait, et qui navait pas eu d'abord assez de puissance pour cicatriser sa blessure, ressaisissait son empire. En face de ces paysages, entre Nathalie et M. d'Epseuii, l'image importune, sans s'effacer encore tout à fait, commençait à s'amoindrir, à se perdre dans l'éloignement : on eût dit qu'elle ne pouvait plus l'atteindre , à travers cette barrière de verdure, ce rempart de bonheur et de paix domestiques, qui le séparaient
pour toujours du monde où il avait souffert. Grâce à une illusion familière aux imaginations vives et poétiques, il lui semblait que cet Ulric de Braines qui avait eu à subir à Paris quelques heures d'un supplice si étrange et si imprévu, n'était pas le même que celui qui était revenu s'abriter dans cette calme retraite , donnant d'une main aux pauvres, soutenant de l'autre la chaste compagne de sa vie. Nathalie, qui devinait tout, comprit ce travail intérieur qui s'accomplissait dans le cœur de son mari, et qui allait le lui rendre tout entier, purifié et ennobli par le devoir et le sacrifice. La reconnaissance qu'elle en éprouva fut si vive, que son amour s'en accrut encore, et qu'une joie nouvelle, inconnue, la joie de trouver Ulric encore plus digne d'être aimé, de laimer encore davantage, et d'avoir devant soi tout un avenir pour le lui prouver, adoucit peu à peu chez madame de Braines ce souvenir qui la torturait et qu'elle avait cru irréparable. Maintenant , pour quiconque eût pénétré les lentes gradations de douleur, de tristesse et d'allégement par où venaient de passer ces deux âmes , il était clair que le premier cri de l'enfant de Nathalie, la première
émotion de palernité qui ferait 'battre le cœur d'Ulric, achèveraient d'emporter les derniers vestiges de leurs souffrances, comme la brise de printemps emporte les feuilles desséchées.
Ulric, depuis son retour de Paris, avait mis un soin religieux à se rattacher à tout ce qu'avait aimé et honoré son père. 11 avait revu souvent le chevalier de Trémon ; et le vieux gentilhomme, enchanté de ses prévenances, ravi de le voir renoncer à ses chimères et rentrer franchement dans la bonne et droite vie de province, lui avait rendu toute son amitié. Ulric, vers cette époque, appelé un jour à Aix pour une affaire, alla visiter le chevalier de Trémon ; il le trouva soucieux , et la visite de M. de Braines , au lieu de le rasséréner, parut ajouter à son embarras et à son trouble. M. de Braines s'en aperçut, le pressa de questions, et le chevalier, persuade sans doute que le véritable intérêt d'Ulric ne lui permettait pas de se taire , finit par lui raconter ce qui le préoccupait.
La baronne de Vandeil avait enfin marié sa fille Mélanie, vers la fin de l'hiver. Par une coïncidence assez commune en province, il se trouvait que son gendre, 31. de Mintis, avait.
quelques années auparavant, élevé ses vues jusqu'à Nathalie , et que sa réputation de joueur l'avait fait rigoureusement refuser. Plus léger que méchant, la rancune qu'il en gardait se contentait de quelques épigraniracs, qui auraient même cessé tout à fait, s'il n'eût reconnu que médire de madame de Braines, c'était prendre la baronne par son faible. Or, M. de Mintis, comme tous les joueurs , était constamment grevé d'un arriéré pour lequel les économies de sa belle-mère lui semblaient un argent prédestiné. Le lendemain de son mariage, il avait, suivant l'usage de quelques provinciaux imprudents, conduit sa femme à Paris pour y passer la lune de miel et y compléter la corbeille. M. de Braines s'y trouvait encore 5 M. de Mintis était allé le voir ; Ulric l'avait présenté à quelques personnes de sa connaissance ; ces relations avaient duré une quinzaine de jours, après quoi M. et madame de Braines étaient partis, laissant à Paris M. et madame de Mintis. Ceux-ci y étaient restés encore trois mois, y avaient dépensé huit ou dix mille francs en sus de leur budget officiel, et étaient revenus à Aix depuis quelques jours. Naturellement , la curieuse baronne leur avait
demandé des nouvelles. Son gendre soutint assez bien les premiers interrogatoires; mais par malheur, fidèle à ses anciennes habitudes, il avait fréquenté, à l'insu de Mélanie, quelques tables de lansquenet ; ses fonds secrets s'en étaient ressentis, et il prévoyait la nécessité très-prochaine d'un appel passionné à l'affection et à la cassette de sa belle-mère. Il lui avoua donc , sous le sceau du secret, tout ce qu'il avait appris, dans cette société de viveurs et de tapis vert, sur l'amour de Max Elmer pour une grande dame qui n'était autre que Nathalie , sur le dénoûment plus ou moins contesté de ce roman aristocratique, et sur tous les bruits qui avaient circulé dans le monde artiste, à propos de la pièce de Clolilde d'Arcenay.
Le mineur californien ne se jette pas sur la veine aurifère que sa pioche vient de découvrir , avec plus d'avidité que la baronne de Vandeil sur cette opulente mine de commérages. M. de Mintis fut sommé de vider son sac, et peu s'en fallut que sa charitable belle-mère ne fit venir parla poste la pièce imprimée. Elle n'en parla d'abord qu'à ses amies intimes ; mais que d'amies elle eut ce jour-là ! On réveilla le sou-
venir du passage de Max Elraer à Aix , de la fête que lui avait donnée madame de Braines. C'avait été là, disait-on, le premier acte; le dernier avait eu lieu à Paris, dans un monde plus favorable aux passions romanesques et aux héroïnes excentriques. Si la médisance n'allait pas jusqu'à représenter Nathalie comme tout à fait coupable, il fut du moins avéré pour celte coterie hostile qu'elle avait été bien imprudente, que M. de Braines avait porté la peine de son dédain pour la vie commune, et qu'il s'était vu forcé, pour sauver les restes de son honneur et de son repos, de ramener brusquement iNathalie à la campagne.
Voilà ce qui était arrivé jusqu'aux oreilles du chevalier de Trémon. Ami intime du général de Braines, s'étant pénétré de ses sentiments et de ses idées, M. de Trémon s'était demandé ce que le général eût conseillé à son fils dans un cas aussi grave, et il n'avait pas cru devoir taire à Ulric ce qu'on disait de sa femme et de lui. Ulric , de nouveau frappé au cœur , raconta simplement à son vieil ami ce qui s'était passé , et il le fît avec tant de noblesse, qu'avant la fin de son récit , le chevalier lui pressait la main
avec des larmes dans les yeux. M. de Trémon élait de la vieille école ; on l'acceptait h Aix comme un souverain arbitre dans toutes les questions d'honneur et de loyauté. Il décida qu'UIric avait très-bien fait de ne pas provoquer Max Elmer, mais qu'il devait se battre avec M. de Mintis. C'était aussi l'avis d'Ulric, M. de Trémon ajouta que , pour donner à ce duel un caractère plus solennel et plus grave, ce seraient lui et le comte d'Erceville qui, malgré leurs soixante et quinze ans , serviraient de témoins à M. de Braines.
Le lendemain matin, les deux vieillards, en grand habit, la tête découverte et leur croix de Saint-Louis à la boutonnière, s'acheminèrent lentement vers l'hôtel qu'habitaient la baronne de Vandeil et son gendre. 31. de Mintis était brave ; il n'y avait pas, pour le moment, d'autre réparation possible aux suites de ses bavardages. Il accepta donc la rencontre, tout en exprimant des regrets sincères, et souscrivit à toutes les conditions que posèrent le chevalier de Trémon et le comte d'Erceville. Il fut convenu que l'on se battrait le même soir, à l'épée, dans un petit bois qui avoisinait
Bout-du-Monde, et qui appartenait à M. de Tréraon.
Ulric était retourné auprès de sa femme, après son entrevue avec le chevalier. Son duel ne le préoccupait que par la certitude que ce nouvel épisode porterait un coup cruel à Nathalie. Il réussit pourtant à lui cacher, pendant cette soirée , les angoisses qui le déchiraient : ce sont là de ces heures qui laissent dans l'organisation tout entière des traces irréparahles.
La rencontre eut lieu le lendemain, ainsi que l'avaient réglé les témoins : Ulric avait trouvé moyen de s'esquiver dans la matinée, sous prétexte de terminer son affaire de la veille. Il avait embrassé sa femme sans paraître plus ému, plus agité que d'habitude : M. d'Epseuil ne se doutait de rien.
Une fois sur le terrain, le sang-froid d'Ulric fut assez remarquable pour que le chevalier de Trémon, bon juge en fait de bravoure, crût voir revivre en lui toute l'âme du général de Braines. M. de Mintis était triste, mais résolu.
Le duel fut court : au bout de cinq minutes, M. de Mintis, en se fendant sur son adversaire, reçut un coup de pointe dans la poilrine : mais
la botte était trop vive pour pouvoir être complètement parée : Ulric fut atteint à l'épaule droite, et son sang coula en abondance.
Le cbirurgien amené par les témoins déclara que la blessure de M. de Mintis était grave, mais sans danger, et que celle de M. de Braines serait guérie en quinze jours.
Pour le moment, il était couvert de sang et d'une pâleur mortelle. Le chevalier de Trémon et le comte d'Erceville, qui avaient assisté au combat avec un calme stoïque, étaient aussi pâles que lui, et il y avait quelque chose d'imposant et de pathétique à voir ces deux têtes blanchies par l'âge se pencher sur le blessé, comme pour lui transmettre un écho de la voix paternelle. Une voiture emmena à Aix M. de Mintis, qui, à travers les souffrances d'un premier pansement, conjurait M. de Braines de lui pardonner. Ulric accentua ce pardon d'une voix grave et douce. Ses témoins voulaient aussi le faire reconduire à Aix, afin d'avoir le temps d'avertir et de préparer Nathalie :
— Non, non! s'écria-t-il avec un transport fébrile, pas dans une ville ! pas à portée des regards qui observent, des bouches qui déchi-
rent î A Bout-du-Monde ! dans un asile où rien ne puisse m'atteindre, pas plus le bruit de ce théâtre qui m'étouffe, que la voix de ces calomnies qui me tuent !
Les deux vieux gentilshommes firent donc transporter Ulric à Bout-du-Monde. Malgré toutes leurs précautions, Nathalie était sur la terrasse quand ils arrivèrent. M. de Braines avait rassemblé toutes ses forces pour ce moment :
— Ce n'est rien ! lui dit-il en souriant, absolument rien qu'une égratignure attrapée à la suite d'une querelle politique !
Mais, en même temps, brisé par cet effort violent qu'il faisait sur lui-même, il devint livide et s'évanouit.
Madame de Braines se jeta sur ce corps inanimé, couvrant de ses baisers et de ses larmes ce visage décoloré comme le marbre. Soit divination de l'amour, soit maladresse des deux témoins que leur émotion désarmait contre ses questions ardentes, elle comprit une partie de la vérité. Nathalie était grosse de sept mois; elle sentit que le coup qui la frappait était décisif et qu'elle ne s'en relèverait plus.
A son tour, elle refoula dans son cœur l'hor-
rible douleur qui l'oppressait ; elle se fit un visage caliue et riant pour soigner son mari, dont les mains cherchaient constamment les siennes. De temps à autre, elle emmenait M. d'Epscuil pour pleurer un moment avec lui ; puis elle essuyait ses larmes et revenait auprès d'Ulric. MM. de Trémon et d'Erceville partageaient ses soins et admiraient son courage. Si, dans le fond de son âme, le chevalier l'avait un moment accusée d'un peu d'imprudence, il lui rendit, pendant ces tristes jours, tout un arriéré d'estime et de tendresse.
Ainsi que l'avait promis le chirurgien , la blessure de M. de Mintis n'eut pas de suites funestes, et celle de M. de Braines fut guérie au bout de quinze jours. Dans cet intervalle, le chevalier de Trémon et le comte d'Erceville avaient employé tout le temps qu'ils ne passaient pas auprès d'Ulric, à parcourir les salons de la ville, où leur voix était toujours écoutée. Ils parlèrent avec un tel respect de M. et de madame de Braines, et la considération qui les entourait eux-mêmes était si universelle, qu'à l'instant les méchants propos cessèrent. La baronne de Vandeil se tint pour avertie par le
danger qu'elle avait fait courir à son gendre : elle paya ses dettes en grommelant et partit pour la campagne. Une réaction s'opéra en faveur d'UIric et de Nathalie avec toute la mobile vivacité des imaginations méridionales 5 on les plaignit, on les honora et on les aima.
Il était trop tard. Le jour où M. de Braines se releva, raffermi et guéri par les bonnes paroles que lui apportaient chaque matin ses deux vieux amis, la force factice qui avait jusque-là soutenu Nathalie , l'abandonna tout à coup, et ce fut à son tour de se mettre au lit. Pendant six semaines, elle alla s'affaiblissant chaque jour; à mesure que sa faiblesse augmentait, son front s'illuminait d'une expression si sereine, que son mari et son père y furent trompés, et ne crurent pas à un danger possible. Elle demanda le curé de sa paroisse; mais elle était si pieuse que sa demande n'effraya personne, et ne parut que l'ordinaire précaution d'une femme chrétienne , à l'approche de ses couches. Le prêtre arriva ; il la connaissait depuis l'enfance , et avait acquis, depuis cinquante ans, la triste expérience des maux du corps et de ceux de l'âme. Après son premier entretien avec Na-
thalie, il prit à part le chevalier de Trëraon, et lui dit en étouffant ses sanglots :
— M. le chevalier, notre chère dame est perdue.
Le reste ne se raconte pas : la réalité terrible arriva, par degrés, à la pensée de M. d'Epseuil, puis à celle d'Ulric. Le curé et les deux vieux gentilshommes ne les quittaient plus ; Nathalie leur parlait à tous avec une douceur angélique; elle ne paraissait pas souffrir; par moments, elle s'interrompait pour prier.
D'autres fois, elle causait à voix basse avec le curé; mais les rôles étaient intervertis. C'était le vétéran du sanctuaire qui avait besoin d'être encouragé par la jeune malade, et quand il la quittait, de grosses larmes sillonnaient ses joues ridées.
— C'est une sainte; elle n'appartient plus à la terre! disait-il.
Hubert et les autres domestiques avaient demandé à venir auprès de leur maîtresse ; ils se tenaient, presque tout le jour, dans le salon qui précédait sa chambre ; ils se taisaient et pleuraient.
Lorsqu'elle sentit approcher la suprême épreu-
ve, Nathalie attira à elle M. de Braines par un mouvement dont la force le surprit.
— Tu m'aimes toujours? lui dit-elle; ton cœur est tout à moi? celte affiche est oubliée?
Pour toute réponse, il colla ses lèvres à son front humide de fièvre, et y resta jusqu'à ce que M. d'Epseuil et le curé vinssent l'en arracher.
Ce fut le dernier sentiment terrestre de Nathalie; son visage se transfigurait dans une espérance divine; une prière suprême agitait ses lèvres; son regard, envahi déjà par les ombres de la mort, allait de son mari à son père, et de là aux vieillards agenouillés, qu'elle semblait remercier.
Le soir, elle accoucha d'un fils qui ne vécut que deux heures, et elle expira dans la nuit : le curé eut le temps de baptiser l'enfant avant de fermer les yeux à la mère.