‹ Le cœur et l'estomacChapitre 9 sur 28 · ET L'AUBERGE DU CHEVAL - BLANC · texte numérisé non relu

ET L'AUBERGE DU CHEVAL - BLANC

Je commencerai par une invocation aux Muses :

O Muses ! chastes sœurs, dites-moi, que sontils devenus les ânes classiques de Montmorency \

Que sont-elles devenues, ces cerises, mûries au vent, aigres au goût et douces au cœur, qui faisaient la gloire de nos vingt ans !

LE C<E.UH

Que sont-elles devenues aussi, ces belles filles qu’on appelait des gri&ettes, qui nous donnaient la fleur de leurs amours, qui, pour toute toilette, n’avaient encore qu’une robe blanche de linon, et qui ont maintenant des diamants à tous les doigts '

Hélas! les ânes, les cerises, les grisettes, tout a fui, et cependant l’antique Cheval-Blanc du père Leduc a survécu !

Il a survécu plein de souvenirs et de gaies histoires du temps passé, gardant le parfum de la poésie et des amours de la vingtième année, gardant aussi (et plus que jamais! la tradition de ces pigeons coriaces, servis sur un plat de porcelaine.de Creil, au milieu d’un buisson de cresson jauni !

Hélas1 que l’on y mangeait mal au ChevaJ- Blanc ! mais comme l’on y aimait bien !

Ces grandes chambres, bien propres, bien nettes, n’ayant pour tapis qu’un carreau mis en couleur pour la première et la dernière fois, il y a un demi-siècle, n’ayant pour meuble

ET L’ESTOMAC

qu’une commode en noyer, n'ayant pour tentures que des rideaux en calicot blanc et du papier perse, représentant des roses thé et des œillets panachés, ces grandes chambres à deux lits sont veuves, hélas! de ces voyageurs si gais, si heureux, qui venaient y passer leur lune de miel de huit jours!

C’est dans ce temps-là qu’on pouvait chanter, sans que personne y trouvât à redire, — tant l’inconstance (rare et belle vertu!) était entrée avant dans les mœurs de cette jeunesse folle : ,

Xos amours ont duré toute une semaine...

Une semaine ! mais quelle semaine fut jamais mieux remplie, je vous le demande à tous, jeunes et vieux, qui avez été jeunes, futce seulement huit jours dans votre vie !

Un dimanche matin, à huit heures, à l’hôte! du Lion-d’Argent, rue du Faubourg-Saint- Denis, vous partiez par cette petite patache,

Iti

LE CŒUB

attelée d’un grand cheval maigre, et d’un ]/'tn âne au doux maintien ; vous partiez par cette patache pour ne vous arrêter qu’aux Talmouses de la ville de Saint-Denis (aujourd’hui, les talmouses, ce gâteau que les Savarin et les C-ussy ne feront pas oublier, s’appellent des nemours de l’hôtel des Talmouses. vous gagniez, au petit trot du coursier et du baudet, le célèbre carrefour de la Patte-d'Oie, puis Eaubonne. Enghien, dont le lac n’est plus qu’un miroir à l’usage des belles dames qui mettent de la poudre de riz; et enfin. Montmorency, cette terre fertile du bonheur, où Leduc logeait à pied et à âne!

Une fois ce grand voyage accompli, nos amoureux de huit jours n’avaient plus qu’à se promener, du lundi au dimanche suivant, dans ces bois admirables qui de Groslay s'étendent jusqu’à Saint-Leu, et quels bois! quelles vallées ! Ce n’était pas . comme aujourd'hui . une forêt plantée d’allumettes, avec quelques feuilles 'frisées à chaque bout c'étaient de

ET L’ESTOMAC

véritables futaies, digne patrimoine des Condé !

Et quelle nourriture au retour! Leduc, ou plutôt son cuisinier formé par lui, avait inventé des salades de chicorée qui ne ressemblaient à aucune herbe connue, pas même à de la laitue, et des gigots, donc! quels gigots! Pauvres moutons qui les aviez fournis, à quel âge étiezvous parvenus lorsqu’on vous mit à mort! Dieu seul et Leduc le sauront jamais!

C’est pourtant dans cette auberge où le dieu de l’amour aurait voulu vivre, s’il était jamais descendu sur la terre; c’est pourtant dans cette auberge, où Vatel n’aurait jamais trouvé l’occasion d’un suicide, car la marée y fut à jamais inconnue, — qu’Alfred de Musset a placé une# des plus charmantes scènes de ses Nouvelles, la scène où le héros récite ces beaux vers :

Etoile de l’amour, ne descends pas des cieux!...

Dernièrement, au Havre, Alfred de Musset redisait ces vers dans les salons de Frascati ;

LE CŒU1I

et pendant que cette poésie, écho des plus tendres souvenirs, berçait notre âme et la charmait, je revoyais passer devant mes veux cette enseigne du Cheval- Blanc, ce hangar où les ânes attendaient les patients, et tout le poème de la jeunesse chantait en moi!...

J’ai voulu noter en passant la mémoire de cette vallée de Montmorency, fraîche oasis, qui a été le théâtre des plus belles scènes de notre adolescence :

Lugele, Veneres Cupidinesgue Pleurez, amours! — adieu, "risettes

J il

Sur ï>ntï €oméî»ifnnfe.

A ADOLPHE GAIFFE.

On dit ce jeune homme aimé de deux femmes : L’une est blonde et rose, et e’est un printemps ; L'autre est brune et vive, et ses yeux ardents Ont pris à l’enfer ses plus noires flammes.

La brune, au sortir de son bain de lait,

Montre ses bras ronds dans les vaudevilles,

Et, bornant son art aux nouveaux Clairvilles, Croit 411e tout est dit avec un couplet.

Page 1