L ANNIVERSAIRE
Cinq moins dix.
Elle devait venir à six heures.
Pour attendre Noémi, son ancienne, la maîtresse juive, la sphinge au regard mystérieux, celle qui, une année entière, l'avait, dans sa chevelure diaboliquement noire, comme une araignée dans sa toile, emprisonné ; pour attendre l'amie dont le cœur ne battit jamais avec violence sous la passion, mais qui, durant de longs mois si courts, à ses baisers infinis livra ses pieds menus, sesjambes harmonieuses, sesflancs agités par le plaisir comme par le il ux la mer
profonde, ses seins turgescents, ses bras, collier frais et brûlant dans l'étreinte desquels il aurait volontiers expiré, ses lèvres rouges, ses fossettes de partout, sa crinière sauvage si longue qu'elle était un vêtement, qu'est-ce que Montclar allait faire?
Juin.
Il y avait un an exactement qu'il était allé à Folleuil, qu'il avait offert à Noémi de l'épouser, de lui donner toute sa vie, puisqu'elle avait pris toute sa pensée.
Elle avait mieux à accepter. Un carrossier en avait fait sa maîtresse ; elle espérait en devenir la femme. Pouvait-on mettre en balance les voitures du vieux et les sonnets du poète moderniste ? Elle n'avait pas voulu. Il lui avait cependant rappelé les abandons passés, ses folies, à lui :
— N'ai-je pas été bon pour toi ?
— Oui, Patrice... Comme le pain sec î Déjà, plusieurs fois, il avait tenté de
reconquérir sa maîtresse, son bien, son amour, la première femme qui lui eût ap-
partenucomplètement, la chimère! Inutile.
Pour oublier, il avait voyagé le long' du Rhin, n'importe où ; puis, au bord de l'Océan, il avait, dans la contemplation des vagues, tâché de ne plus songer à la cliarmeresse perdue ; mais les vagues lui évoquaient tour à tour ses yeux attirants comme des abîmes et ses cheveux endoyants.
Désespérant de la revoir jamais, la poitrine pleine de sanglots qu'il retenait, alors il s'en était allé à Grivedesvignes, chez les vieux parents. C'était donc possible ? Quand il était petit, qu'il avait eu de ces gros chagrins d'enfant aussi sérieux peutêtre que ceux de plus tard, il allait se réfugier contre les genoux de sa mère, qui le consolait ; et, maintenant, ayant bien dépassé sa vingtième année, après avoir connu la lutte parisienne, ses traîtrises, ses infections, maintenant comme autrefois, le cœur torturé par son amour inassouvi, il allait, silencieux sur sa douleur, auprès de celle qu'il chérissait
toujours comme quand il était petit. Montclar se rappelait cela.
Et pourtant, lorsque Noémi l'aimait, il avait tout délaissé. Il ne s'était souvenu du père et de la mère, seuls, loin du fils unique, que pour leur demander de l'argent dont il avait besoin pour elle. Ils n'étaient pas riches. Que lui importait? Il ne travaillait plus autant. N'ayant souci que de posséder le plus longtemps et le plus souvent, cette griserie, peau blanche et chaude, cette maîtresse suprême qui avait fait s'enfuir, aveuglés par ses yeux, les caprices parisiens, clans ses bras, il se moquait du monde et de la gloire. Est-ce qu'il n'avait pas près de lui, sur lui, sous lui, comme un maître de la félicité humaine, tout le bonheur possible ?
Et elle allait revenir! Pour elle, il avait lui-même mis en coquetterie son appartement. Ce n'était pas celui avec terrasse sur l'avenue, celui que les baisers de la
chère inoubliable avaient trop empli de souvenirs pour qu'il y pût demeurer sans souffrance. Il s'était enfui autre part; mais, dans la garçonnière nouvelle, il avait, peint sur des vitraux, le portrait de sa maîtresse ténébreuse. Les veux de Noémi, étranges diamants noirs, quelle amoureuse nouvelle les pourrait éclipser ? Ses cheveux, dont les caresses brûlaient, comme des laves mal éteintes, leurs deux corps enlacés, quels cheveux d'or, pareils à des rayons de lumière, les anéantiraient dans l'éblouissement de leur clarté ? Estce que ne viendrait pas une autre femme israélite, brune, mais belle, comme dit la chanson sacrée ?
Tout était préparé. Ça et là, sur la cheminée, sur des étagères, dans des potiches japonaises, les fleurs qu'elle aimait, des rosesmousseuses. Elle préférait le parfum de santal. Il en jeta.
Cinq et quart. Le temps passait avec
lenteur. Il ouvrit un tiroir où étaient les lettres qu'il gardait ; il prit celles de l'aimée et en relut quelques-unes. Qu'était-il resté, depuis un an écoulé, de tous ces serments d'amour? Il remit les lettres à leur place, et, en voyant d'autres à côté, celles de sa mère, il se souvint combien, en ce temps, elles étaient demeurées sans réponse. L'une, la première qu'il ouvrit, disait :
«... Nous avons besoin de te voir pour nous fortifier et nous donner du courage, relever nos cœurs tristes et abattus. Oui, j'ai besoin que tu viennes, et je te languis bien. Que faut-il te dire de plus ? Viens, viens, nous te désirons, nous ne te languissons énormément! Viens nous donner un peu de vie !
« Ton père t'envoie ses compliments et t'embrasse. Il est malade depuis le commencement de l'hiver. Il tousse du matin au soir ; il se frappe et croit qu'il mourra bientôt. Son catarrhe, chaque année, le
chagrine, et, cette année, plus que jamais. Son frère est mort, il en est très impressionné et croit la sienne proche. Je te presse sur mon cœur.
« Ta mère. »
Son père était malade ; la maman languissait, comme elle disait. Néanmoins il n'avait écrit que quinze jours après. Fautil que la passion soit insensée pour que les regards d'une maîtresse, pour que ses baisers, partout, le jour, au coin du feu, sur les coussins, sur les peaux de bête, dans les rues, et, dans leurs échappées buissonnières, au milieu des bois déserts ayant la chanson des feuilles, ou dépouillés par les brumes d'hiver, enfin, durant les longues nuits, fassent qu'on ne s'inquiète plus du père, le vieux marin que ses fatigues éprouvaient avec l'âge, de lamaman en pleurs loin de son garçon! Il écrivit, lui qui, favorisé par la chance, avait eu la fierté jusqu'alors de se faire
une situation littéraire sans leur secours,
pour qu'on lui envoyât de l'argent. Montclar lisait :
« Cher enfant,
« Tu voudras bien accepter les cinq cents francs que je t'adresse, je voudrais en avoir davantage; si je peux en trouver, tu en recevras encore. Lorsque tu m'écriras (mais tu ne nous écris presque plus!), tu en accuseras réception en faisant au bas de ta lettre une croix. Je saurai que le billet t'est parvenu... Je te tricote des chaussettes.
<( Permets-moi de te recommander de travailler, et ne te fâche pas de ce que je te dis. Tâche de réfléchir et de penser à plus tard. Laisse un peu les femmes; elles te feront tort, elles ne te donneront que des ennuis. Il faut être sérieux. Aie donc une fille simple ; tu en seras mieux. Les femmes du grand monde te ruineront et briseront tes espérances... Crois-le, cher enfant. Avant de s'amuser, il faut avoir
une position. Maintenant que tu es jeune, il faut en profiter. »
Il avait parcouru rapidement le sermon.
L'argent était là; c'était tout ce qu'il voulait. Nouveau silence, plus long que le premier. Quelques articles, cela ne suffisait pas. Et puis, il avait bien l'esprit à composer des fariboles ! Plus même de lettres intéressées aux parents. Une simple dépêche. Cette fois, ce fut trois cents francs :
« ... Je ne croyais plus avoir le plaisir de t'écrire, car j'ai été si mal que je croyais m'éteindre; sur le point d'expirer, je pensais à toi.
« Ce n'a pas été mon heure. Je suis donc mieux en ce moment, mais je ne suis pas encore bien. Je suis d'une faiblesse extrême; la moindre des choses me brise.
Pour moi, peu importe; je suis au bout. Mais, je voudrais, avant de mourir, te savoir heureux; alors je m'en irais sans
regret. Ci-joint trois cents francs, n'en parie pas à ton père. C'est triste de te savoir gêné et de ne pouvoir assez te venir en aide.
« Si, au moins, j'avais un acheteur pour la maison, je la vendrais de bon cœur. Ton père t'embrasse comme moi. Adieu.
Je t'aime de tout mon âme, ô mon cher enfant ! ... Je ne reçois pas de tes nouvelles. Dieu me fasse la grâce de te revoir et de te serrer dans mes bras !
« Ta mère dévouée. *>
Ceci c'était du père ; c'était arrivé le même jour. Il fallait qu'elle eût été bien atteinte, la brave et douce femme, très en danger, pour que lui, le loup de mer, paraissant inaccessible à l'émotion, lui qui n'écrivait à son fils que le premier de l'an, eût de sa main, devenue inhabile à tenir une plume, noirci deux pages de sa grosse écriture :
« Mon cher Patrice,
« Lorsque nous avons reçu ta dépêche, ta mère était malade. Aussitôt qu'elle s'est trouvée un peu mieux, elle est allée pour emprunter quelque argent à t'envoyer, et, comme elle n'a rien eu sans garantie, elle est revenue avec le cœur navré de douleur. La maladie l'a reprise. Elle a souffert horriblement. Enfin, la nuit de mardi à mercredi, j'ai cru qu'elle ne verrait pas le jour. Maintenant elle va un peu mieux, mais elle ne se lève pas encore. Nous attendons toujours une lettre de toi. Ta mère se fait du mauvais sang de ne rien recevoir, et cela l'emportera au tombeau avant son heure. Le dévoûment qu'elle a pour les siens l'emmènera plus tôt à cause de son caractère sensible. Je t'écris avec les larmes aux yeux d'avoir vu ta mère si près de la mort. Nous t'embrassons tous.
« Ton cher père. »
Noémi, la Juive féroce, avait donc pris tout le cœur de Patrice qu'il n'en restait plus pour les vieux de là-bas? Nouvelle lettre des parents. La mère demandait s'il avait reçu le mandat. Il ne pensa pas à l'en informer. Trois semaines encore, il s'enivra de baisers sur les seins de sa maîtresse et sur sa bouche fraîche comme une source. Sa concierge reçut une dépèche de Grivedesvignes ; on voulait des nouvelles. Etaitil malade? Lui-même répondit. Il était encore sans le sou ! Plus d'un an après, Patrice, indigné contre sa veulerie d'alors, et presque l'excusant encore, puisque c'était pour Noémi, parcourait ces lignes navrantes :
« Ce qui fait mon tourment, c'est de
ne plus avoir aucun moyen pour te procurer de l'argent. Que Dieu me donne le moyen de réaliser mes désirs ! Si je ne réussis pas, je t'assure, je serai malade plus que jamais... Je voudrais être riche
afin de pouvoir, do temps en temps, te faire des surprises; mais je n'aurai jamais cet avantage. J'aurais pu avoir le gros lot au tirage de mes obligations. A présent, elles sont vendues. Je n'ai plus le droit d'espérer... Nous n'avons plus rien, plus que la maison et les deux campagnes; je ne peux pas prendre une pierre pour me soigner ni un brin de terre à Courbon ou aux Siéyes, comme on prend une pièce de vingt francs... Tu dois dire que je n'ai pas la bonne volonté. Tirer du sang d'une pierre n'est pas possible ! Aussitôt que je pourrai sortir, je m'informerai si je puis emprunter quelque chose...
Adieu, je termine en t'embrassant avec les larmes qui coulent en abondance, car je ne puis faire ce que je désirerais et ce que tu demandes. Ecris-nous souvent! Adieu ! Une mère qui souffre plus que la mort de ne pouvoir rendre service à son enfant. »
Ainsi, tandis qu'il attendait l'étrange
fille, le passé renaissait. Par quelle folie son esprit en était venu à une telle aberration? Il se sentit un moment le cœur serré, les yeux sur ces pages dont plusieurs étaient tachées d'une grosse larme. Il avait pu en arriver là, lui, autrefois, il n'y avait pas bien longtemps, à Grivedesvignes, si enthousiaste, pipeur énamouré des chimères ! Ce fut un sentiment passager. Dans un instant Noémi allait entrer , il l'aurait; il effacerait, avec joie et fièvre, de ses lèvres les deux mots qu'elle avait cru prononcer pour éternellement et qui lui avaient tant déchiré l'âme : « Plus jamais ! »
Six heures. Si elle allait ne pas venir? Non, ce n'était pas possible.
Il alluma une cigarette, pour tromper le temps, et, assis devant son bureau, il regarda, sans penser, les aiguilles de la pendule. Elles avançaient trop vite : six heures un quart. Qu'avait-elle donc pour qu'il l'eût
aimée de la sorte et qu'il l'aimât encore? Quel charme bizarre dans ses pupilles?
Il lui revint en mémoire, soudain, la douleur épouvantable que lui avait causée son souvenir, un mois après leur rupture. Pour n'avoir plus la tentation, à laquelle il n'aurait pas résisté, de retourner à Folleuil, comme il l'avait fait plusieurs fois, de supplier Noémi, car il était si bas qu'il aurait accepté le partage de son corps avec l'autre, il s'était enfui, courageux et lâche, chez les parents, à Grivedesvignes.
Il y vivait très solitaire, évitant de parler, se retrempant dans l'air natal, se distrayant par de longues promenades dans la montagne, dans les ravins et les bois, le long des torrents, à travers la plaine, au parcours des sentiers perdus entre les blés mûrs ou les prés ileuris de boutons d'or, de pâquerettes, de coucous, se distrayant du livre amoureux, qu'il
écrivait et où il analysait sa passion, pour l'anéantir. La mère, heureuse d'avoir son fils près d'elle, en était comme rajeunie. Comprenant, avec son instinct de femme, qu'il avait un chagrin, sans l'interroger, en l'entourant de toutes ses tendresses, elle le laissait à son rêve. Peutêtre, sous la caresse continuelle et discrète de cette affection pénétrante, il se guérirait.
Un soir, au commencement d'août, ayant erré, après dîner, du côté de Gaubert, dans la campagne au silence troublé seulement par le bruit de l'eau du torrent sur les cailloux et les cris des grenouilles dans les fonds, par une nuit où le ciel était si parsemé d'étoiles qu'elles semblaient amoureuses et prêtes à se confondre, il était rentré à la maison, vers dix heures.
Sa mère l'attendait. Il l'embrassa, et, tandis qu'elle s'endormait dans la pièce
voisine, il travailla. Couché à son tour, à minuit, il fut éveillé, dans le premier sommeil, par un chant lointain. Étaient-ce des jeunes gens attardés qui avaient fait la fête, aux Epinettes,à la maison Trabuc, avec les petites? Dans le vague de son réveil, il entendit le refrain entonné par toute la bande, traînant sur les dernières syllabes :
Je t'aime à la foli — e !
Reviens, je t'en suppli — e !
Il y eut un silence, pendant lequel un seul, sans doute, disait le couplet. Alors Patrice, dans une manière de songe, eut la vision de sa maîtresse, la sensation de ses baisers ; puis, ses idées devenant plus nettes, il se rappela que tout était fini. A ce moment, le chœur reprit brutalement sous la fenêtre :
Je t'aime à la foli — e !
Reviens, je t'en suppli — e!
Ce fut une angoisse. Tout à fait à la
réalité, pâle, la sueur aux tempes, il se dressa eu sursaut ; c'était comme si on lui fouillait la poitrine avec un couteau, lui arrachant des lambeaux de cœur, à petits coups. Il se sentit si malheureux que, traversé par le frisson du souvenir, il se leva à moitié. Sa mère était à côté ; il allait lui tout conter. « Je ne t'ai pas dit, mais il faut que je t'avoue... Yoilà ce que c'est. J'aime, à Paris, une femme.. . Oh ! je souffre trop! » Et lui, homme, comme quand il était petit enfant, il aurait pleuré près de sa mère. Après ce moment terrible, cette transe qui l'avait agité comme le vent une feuille, pouvant réfléchir, il resta. Là-bas, dans la rue de l'Hubac, le chant reprenait plus adouci, à présent quasi mystérieux :
Je t'aime à la foli — e !
Reviens, je t'en suppli — e!
Décidément elle ne tiendrait pas la promesse donnée ! Une personne dans l'esca-
lier ! Elle, peut-être ? Il ne put y tenir, et alla ouvrir. C'était une bonne, grosse et rousse, qui montait à sa chambre.
Refermant la porte avec dépit, comme un fauve dans sa cage, il tourna chez lui en allées et venues furieuses. Elle lui avait bien assuré cependant qu'elle le prendrait pour dîner. Ils passeraient la soirée ensemble, intimement ; elle lui avait permis de l'espérer. Et ce n'est pas sans peine qu'il avait arraché ce oui hésitant. Aurait-elle voulu se débarrasser de ses obsessions amoureuses ? Il ne pouvait pas le croire. Jamais plus, oui, décidément ! Est-ce que ce serait vrai ?
Lorsque, deux mois avant, il la revitr à la première rencontre, c'était dans la rue. Il l'aperçut de loin et eut un coup en lui, comme si l'approche de la maîtresse ancienne eût fait jaillir de son cœur une étincelle. Arrivé près d'elle, il s'arrêta, un peu inquiet, et salua sans rien dire.
Elle sourit, très calme, disant : « Bonjour, Monsieur, comment vous portezvous ? »
Voilà. Pendant une année, sa vie avait été liée à la sienne; elle lui avait donné tous les plaisirs et il les lui avait rendus. Après tout, ils étaient quittes. Pourquoi ne pas être indifférents l'un à l'autre ? Mais le souvenir ? Et, après quelques phrases banales, ils avaient filé chacun de leur côté.
C'est la vie.
Son désir pour Noémi était toujours vivace : ses froideurs le brûlaient. Il était retourné chezLéade Voilleroux, l'élégante cousine de la toujours adorée, sa jolie et mignarde camarade. M. de Voilleroux voyageait très souvent pour ses affaires. Quant au carrossier, il était l'amant ; il ne se pressait pas d'épouser. Montclar, lui, voulait reprendre celle qu'il avait si longtemps possédée.
Il n'élait pas rassasié. Elle répondit, avec une suprême indifférence, qu'elle ne regrettait rien et ne voulait rien recommencer. En même temps, elle s'étonnait des « tu » avec lesquels il s'adressait à elle. «C'est fini, monsieur Montclar ! » Mais lui ne pouvait pas lui parler autrement ; les « vous » lui restaient dans la gorge, et, pour ne pas la blesser, il employait des phrases impersonnelles.
Enfin elle avait accepté, la semaine dernière, de dîner avec lui au cabaret, dehors, place de l'Opéra.
Noémi était ravissante en robe claire, jaquette loutre, gilet blanc, col droit, fer à cheval fixant la cravate de batiste. Une toque cavalière sur sa chevelure indomptée. Minutes délicieuses ! Il parlait de leur amour passé, de leur amour futur; elle souriait d'un air qui consent. Une soirée d'été parisienne, exquise. Dans le crépus-
cule frais, le roulement de mille voitures. Les enseignes, aux grandes lettres d'or de l'avenue de l'Opéra, centaines de millions raccrocheurs aux balcons, brillaient aux rayons du couchant. En face, des trompettes sonnaient une entrée triomphale.
L'entrée dans Noémi?
En voiture découverte ils s'en allèrent au bois de Boulogne. Jadis, quand ils étaient l'un à l'autre, bien des fois, le soir, tandis que le fiacre attendait, ils s'étaient promenés par les petits chemins. Ils arrivèrent dans une clairière où, dans les débuts de leur amour, affolés par leur passion et leur jeunesse, ils s'étaient aimés simplement, sous le ciel, comme des bêtes. Un coup de lune brisait ses rayons sur les feuillages et sur les herbes. Il prit Noémi dans ses bras, interrogeant ses yeux. La lumière nocturne unissait sur le gazon leurs ombres vagues. Là,
dans ce paysage étroit, si baigné de clarté tendre qu'il semblait féerique, comme il la pressait, elle répéta en se dégageant: « Non, plus jamais! » Elle s'enfuit, insaisissable sphinge, vers la route, dans l'ombre du bois, en riant.
Au retour, il l'enveloppa comme d'une chanson folle :
— Je t'aime ! Tu es la seule femme que j'ai aimée. J'ai vainement essayé ; je n'ai pas pu aimer d'autre femme que toi. Tes cheveux me retiennent... tes yeux sont, quand ils me regardent, les maîtres de mon ambition ; mes lèvres ne frémissent que sur ta bouche... As-tu toujours des bas de soie noire ? Te rappelles-tu mes baisers qui montaient ? Ta peau, belle chérie, va à la mienne... Je ne peux aimer que toi !
Elle écoutait, un peu sceptique, et,>par
intervalles, se défendait contre la main de
Patrice, aventureuse.
Lui, parlait, parlait toujours, d'abon-
dance ; les mots d'amour venaient de son cœur comme d'une fontaine inépuisable.
Elle dit :
— Depuis moi, combien d'autres avezvous connues ? Vous n'êtes pas sincère.
Il reprit:
— Tu doutes de moi ? Si tu savais pourtant combien de femmes ont été jalouses de toi ? Elles ont raison ; je t'ai donné tout mon cœur que tu as laissé malade et desséché... Crois-le, si tu veux, depuis un an, je ne t'ai pas trompée; j'ai eu d'autres femmes, oui, pardieu ! comme j'ai mangé pour ne pas mourir de faim. Mais, je le jure, depuis un an, dans le lit où nous nous sommes aimés, aucune autre maîtresse n'a dormi... Tu vois, je suis resté fidèle. Ce n'est donc pas doux d'être adorée ainsi, dis? Chérie, sois à moi, encore, toujours, veux-tu ?
Noémi, jusque-là impassible, sembla touchée par cette preuve de l'amour de Patrice :
— Bien sûr pas d'autre femme n'a pris, une seule nuil, une seule, ma place dans notre lit ?
Il le jura de nouveau. Et c'était vrai.
Alors, profitant du réveil passager du sentiment ancien chez son amie, il lui demanda de venir chez lui, le mardi suivant. Elle verrait son portrait sur un vitrail. A six heures?
Elle avait consenti.
Quel accident l'avait empêchée? Auraitelle changé de résolution ? Sept moins vingt ! Trop impatient, il lui était impossible de rester plus longtemps chez lui. Surexcité, il avait besoin de mouvement, d'air. Pourquoi pas ? Il ira chez la cousine. On lui expliquera.
Noémi elle-même vint ouvrir ; comme elle s'y attendait, elle l'avait reconnu à son coup de sonnette sec. Ils entrèrent dans le salon. La cousine Léa, toujours
gracieuse, dit à Patrice un bonjour rapide et les laissa seuls :
— Tu es prête, mon amie, nous partons?
Elle répondit par un non très ferme ; elle avait réfléchi. Déjà, c'avait été une bêtise de sortir avec lui. Ils risquaient d'être vus. Elle ne voulait pas recommencer la même imprudence et s'exposer ainsi à perdre sa position. Son amant l'épouserait ; il le lui avait promis. D'un jour à l'autre, on craignait la mort d'un vieil oncle très riche qui s'opposait à ce mariage. Non, elle ne pouvait pas. Elle disait cela gravement, comme si jamais elle n'avait été à lui, comme si, pendant longtemps, leurs deux êtres ne s'étaient pas confondus et un peu leurs existences.
Mais les affaires sont les affaires.
Devant tant de calme, de raisonnement, de logique, Montclar ne trouvait rien à répliquer, il était dérouté. Il souffrait à peine, comme un taureau qu'un puissant
coup de massue abat et qui ne sent presque rien. Comment l'émouvoir? Il chercha. Toutefois, traversé du sentiment de la douloureuse antithèse de leur intimité d'antan et de l'indifférence présente, il lui prit les mains, presque à lui faire mal :
— Mais enfin, tu as été à moi, tu as été nue et je t'ai fait une chemise de baisers. Il ne t'en souvient pas?... Aie pitié de moi!
Il suppliait. Elle, chez qui l'intérêt avait terni la mémoire des joies évanouies :
— Je me suis donnée à vous long-temps ; c'est indiscret de venir me le rappeler.
Il partit.
Dans la rue, il songea. Que faire ? Dîner seul? Il serait trop à sa pensée.
11 alla chez un jeune docteur de ses
amis. Il y avait des invités. Il leur parut,
d'abord , nerveux, préoccupé ; mais, bientôt,
il prit parti dans une discussion, et, toute
sa fièvre, il la mit à défendre un sujet
quelconque, politique. Le docteur s'étonna
de sa chaleur à plaider pour M. Jules Ferry.
— Moi ? il m'est parfaitementindifférent, dit Montclar.
Ils'eu alla vers onze heures. Vraiment, peu lui importait !
Il n'allait pas rentrer chez lui. La peur d'être seul dans cet appartement où, plusieurs jours, il s'était figuré qu'il amènerait celle qui, comme s'il n'y avait pas d'autres femmes, l'avait rendu insensé pour éternellement, la peur le retenait. Il erra sur le boulevard, par les rues. Tout la lui rappelait; ils étaient allés ensemble dans ce concert, dans ce théâtre, dans ce café, dans ce cabaret ; un soir, en fiacre, ils avaient, dans telle rue, baissé les stores.
Baisers pervers, mystérieux, d'autant plus acres qu'ils sont échangés au milieu de la foule, baisers juifs ! baisers maintenant ayés par un autre, qui vous ressus-
citera dans la fougue de deux jeunesses enivrées? Fatigué de marcher, secoué en plus par un orage qui menaçait et grondait, ne respirant pas dans l'air lourd, il se décida à regagner sa chambre à coucher redoutée.
Au parfum de santal se mêlait celui des roses mousseuses. Les roses? Il en avait vu souvent à son corsage d'une beauté moins chaude que la splendeur de son amie. Le parfum de santal? C'était celui de ses dessous, de son intimité qu'aspiraient ses caresses en même temps que son odeur de femme. Fleurs et parfum, tout cela préparé pour elle. Il était seul, bien seul au monde.
Debout devant son lit, les mains dans les poches, presque idiotement, il considéra, plusieurs minutes, le dessus de soie bleue où étaient brodés des pieds de momidji aux feuilles rouges, et, au milieu, un daïmio jouant de la flûte. 11 avait rêvé
de prendre, d'abord, sur cette étoffe, la
belle fille orientale, sans la dévêtir, dans sa modernité.
Il découvrit furieusement le lit ;les deux
oreillers étaient prêts. Il s'était si bien
«mpli de l'idée de Tétreindre là, de la
posséder, d'éparpiller sur elle des baisers
frissonnants, qu'en imagination il l'y
avait vue presque, et que, devant la
réalité affreuse, il enfonça sa tête dans un
des coussins, seretenantà peine depleurer.
La pluie, qui tombait à larges gouttes, tambourinait contre les vitres.
Il se mit à la fenêtre, pour rafraîchir sa tête en feu; à moitié trempé, il se coucha, ayant éteint la lumière.
Comment arriver à dormir ? Allongé sur le dos, les pieds joints comme une momie, il essaya de ne pas penser. Elle aurait dû être près de lui ! Elle n'était pas là et il lui semblait quelle était à sa droite, que la
chaleur de ses lianes lui allumait le sangdans les veines. Machinalement, il étendit la main... Il se retourna de l'autre côté. Il ne dormirait pas, c'était certain.
Et, alors, brusquement, il se rappela des nuits et des nuits. Une surtout était nette dans son esprit. Elle s'était tant abandonnée que bientôt elle fut sans force; et lui, encore, brutalement, comme un lion en rut sur sa maîtresse fauve, il l'avait étreinte, anéantie dans une volupté immense et douloureuse. 11 en mordit les draps.
Las maintenant de ne plus voir, il ralluma une bougie sur une liseuse, et regarda sa montre. Près de deux heures. Des livres à côté du flambeau : il en prit un. Pas de veine; c'était une Bible. Il l'ouvrit néanmoins au hasard et tomba sur ce verset :
« Le figuier embaume ses fruits, et les vignes en fleur exhalent leur parfum.
Lève-toi, mon amie, ma belle. Viens ! »
Ils avaient lu souvent ensemble ce cantique. Il rejeta le volume et en prit un autre : Les fleurs du mal. Il parcourut un sonnet, que d'ailleurs il savait par cœur ; mais, au lieu de s'apaiser, sa souffrance s'accentua.
Il souffla sur la flamme et s'allongea de nouveau, ramenant le drap sur sa tète.
Certes, ils sont heureux les casseurs de pierre qui peinent sur les routes, du malin au soir, et, du moins, la nuit, se reposent ! Quelle chose vraiment plus épouvantable, sentir et penser, être torturé en observant sa torture !
Le sommeil ne venait pas.
Il repoussa les couvertures jusqu'à ses pieds.
L'orage dissipé, lalune, en face, éclairait magnifiquement le vitrail; sur la clarté blanche apparaissaient, en médaillon, Noémi, ses yeux impénétrables, ses che-
veux qui auraient pu être le manteau de la nuit.
Il resta un instant à contempler cette image chérie ; puis, encore assailli par les souvenirs amoureux, les regrets déchirants, pour ne plus apercevoir ces traits charmeurs, il se coucha sur le ventre, les yeux clos, les dents serrées, la bouche contre l'oreiller; il vit ainsi, mieux que tout à l'heure, l'immortellement aimée.
Fou de rage, il se releva à genoux, la main crispée sur son cœur à déchirer la poitrine, et, les yeux inondés de larmes, avec des sanglots il cria :
— Je ne pourrai donc jamais arracher cette femme de moi?