‹ Le cœurChapitre 19 sur 21 · L ENFANT · texte numérisé non relu

L ENFANT

Ils rentraient, elle et lui, au sortir d'une première, lorsque Noémi, celle qu'il adorait depuis plus d'une année, pleura tout à coup. Montclar qui, durant des mois, lui avait fait entendre tant de fois sa chanson d'amour, toujours diverse, ce soir de fin d'avril, lui parlait, dans la tranquillité du bonheur possédé, de la pièce qu'ils venaient de voir.

Pourquoi fondait-elle en larmes? Il l'entoura de ses bras et, l'attirant vers lui, il demanda la cause de cette émotion subite.

Qu'avait-elle? Un chagrin? Lui aurait-il fait de la peine sans s'en douter ?

Elle ne répondait pas. Alors, pour la consoler comme une jolie petite fille qu'on câline, il l'embrassa sur les lèvres, puis sur la joue, et, dans ce dernier baiser, il but une larme chaude.

— Voyons ! qu'as-tu? dis.

La brune se taisait. Quelle douleur pouvait la traverser, agiter sa poitrine sous le manteau de fourrure ?

Juive de Paris, elle aurait aussi, en pleurant, cet air mystérieux de sphinge qu'elle tenait, en aimant, de ses ancêtres orientaux. Aux heures de passion, elle ne laissait pas transparaître dans ses yeux, pareils à deux lacs infernaux, si elle abandonnait son âme en même temps que son corps. Comme de son plaisir, elle garderait donc le secret de sa peine ? Des sanglots la secouaient. Enfin, elle se calma

Patrice essaya vainement de savoir pour-

quoi elle avait pleuré. « Ce n'est rien, » répondit-elle doucement, avec un regard encore mouillé.

Chez eux, comme elle se déshabillait, soudain elle s'assit au bord du lit et, appelant son amant, elle appuya sa tête sur son épaule et le couvrit de sa sombre chevelure dénouée. Alors, il lui demanda encore : « Qu'avais-tu tantôt, chérie? » Elle se pressa davantage contre lui et, relevant son visage, tandis que deux grosses larmes perlaient au bord de ses cils splendides, elle dit :

— Je ne puis plus douter aujourd'hui.

Nous avons un enfant.

Patrice embrassa Noémi ; à cette révélation, il lui sembla, l'impossible ! qu'il l'aimait encore plus.

Huit jours après, il apprenait qu'elle le trompait. Un carrossier avait fait la cour à Noémi; elle s'était livrée au monsieur

qui, sans doute, la croyait sage. Au bout de quelque temps, elle lui avait appris qu'elle était enceinte et, comme le second, un homme sérieux, diantrementplus riche que le poète, avait très bien accepté cette déclaration, assurant qu'il reconnaîtrait l'enfant et que, plus tard, après certains arrangements de famille, il épouserait la mère, elle avait averti le poète moderniste que toutes relations étaient rompues entre eux ; elle l'avait prié de cesser ses visites importunes chez sa cousine Léa, une experte conseillère. Il avait souli'ert affreusement.

Dès les premiers temps de sa grossesse, elle alla à Folleuil, village que Paul de Kock a illustré, sous son vrai nom, avec l'histoire d'une laitière, d'un âne et d'un chat. Ce devait être bien fini, cependant, pour Patrice. Il retourna souvent implorer Noémi, la suppliant de lui restei. Avec des terreurs, l'ancienne le conjura de ne

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jamais revenir. Hélas ! il se sentait lié à cette femme par l'habitude d'une longue familiarité, et, surtout, par cet être, fruit de leur amour, qui grandissait dans le sein de la très adorée. Il lui proposa de l'épouser ; son amant avait beaucoup d'argent; elle refusa.

Et ce fut aussi une blessure dans son orgueil. Il avait eu de longs mois cette fille de ghetto; il lui offrait de joindre sa vie à la sienne ; elle n'acceptait pas, elle préféra un marchand de voitures.

Très intelligent de sa part, au reste. Mais s'il avait demandé une « demoiselle » de Grivedesvignes, toute l'honorable famille aurait été dans la joie ; et sa maîtresse, qui avait un enfant de lui, repoussait sa main tendue loyalement ! Montclar ne comprenait pas. Il n'y avait donc rien dans ce cœur juif?

N'est-ce point un sentiment naturel qu'une femme, qui a senti un petit être remuer en elle, souhaite rester toujours

avec l'homme qui a créé cette vie. du meilleur de son sang, ce fils de leur amour et de leur pensée confondus?

Non! C'est une blague bonne pour la province. Ne sachant plus, n'ayant rien pu faire vibrer en elle, ni amour ni maternité, après être retourné tant de fois, lâchement, misérablement, vers elle, il avait eu honte enfin de son manque de fierté devant la magnifique énergie de son ancienne. Un ami, l'avait accompagné à la gare, pour être bien sûr qu'il partait. Il s'en était allé, très loin.

Au bout de deux mois, revenu à Paris, il l'avait bientôt quitté ; il aurait repris le chemin de fer pour Folleuil. Il s'éloigna de nouveau, plusieurs semaines. Rentré chez enfin lui, il eut d'autres femmes, sans les aimer. Il travailla ; il s'amusa. Personne ne se doutait de la tristesse cachée derrière son sourire et ses ironies.

Vers le milieu de novembre, il ne put y tenir. Une parente de Noémi était morte en couches ; sa maîtresse lui avait souvent exprimé l'effroi de cette heure mystérieuse. Bien qu'elle lui eût ordonné de ne plus s'occuper d'elle dorénavant, lui, le boulevardier sceptique, pour le vulgaire, le blagueur de tout sentiment, au masque de dédain, le nihiliste moqueur, lui, qui n'aurait osé confesser cette faiblesse à personne, ayant honte de lui (il y avait de quoi), un jour de fin d'automne, il se rendit à la campagne. Il voulait des nouvelles de la mère et de l'enfant.

En descendant à la gare, il vit le conducteur de l'omnibus qui menait à Folleuil ; souvent, l'été dernier comme l'été précédent, lorsqu'il revenait de faire visite à Noémi, achetant des Heurs à une vieille femme près de la gare, il avait chargé ce cocher de les porter à l'aimée et à la cou-

sine. Monlclar, après quelques paroles indifférentes sur le temps :

— Madame de Voilleroux est toujours h Folleuil?... Et madame Noémi?

Comme s'il y pensait tout à coup, il ajouta:

— A propos, il y a eu du nouveau ces jours derniers?... Tout va bien ?

Le conducteur eut un sourire de paysan :

— Oui, Monsieur, elle n'a pas été longue à accoucher. Huit jours après, elle était sur pied ; je l'ai aperçue hier dans le jardin.

Les voyageurs pour Folleuil étaient dans lapatache; l'homme grimpa sur son siège, et la voiture s'ébranla. Montclar resta sur place, comme cloué, près des barrières de la gare, heureux de savoir que Noémi allait bien, lorsque, tout à coup, il songea à un oubli et cria:

— C'est un garçon... ou une fille?

Le cocher répondit :

— Une fille...

Il fit claquer son fouet. L'omnibus dis-

paraissait, au tournant de l'avenue, sous les arbres dépouillés.

Seul, pour attendre le départ, il se promena, plus d'une heure, aux abords de la gare. Les souvenirs envahissaient sa pensée ; il avait été joyeux dans ce paysage, lorsque le paysage était joyeux. Au temps des aubépines, des lilas, des haies qui embaument, des arbres en fleurs, ils semèrent leurs baisers au détour des chemins ; et la nature, blanche comme une épousée, cacha leur amour.

Cette fois, le ciel était gris, traversé de corbeaux, l'air sec et froid, le sol dur. Il comparait le présent glacial au passé :

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