LES SOUVENIRS
Les corbeaux sont venus.
Allumant un cigare, il se rappelle. Ici, la brune, aux yeux troubleurs, lui dit qu'elle l'aimait... A présent les douleurs
Un train passe. Fumée ; en l'air, elle s'égare.
C'est novembre. L'hiver, entré sans crier gare, a tué les chansons et sombri les couleurs. Tout est triste avec lui qui pense aux jours où leurs baisers fêtaient les bois d'avril, loin de la gare.
Parmi les souvenirs tant cruels et si beaux, un vol éparpillé de funèbres corbeaux croasse.
Où vos baisers, bouche petite et rose ? Avec les soleils morts?...
Sous les grands arbres nus, par bandes, maintenant, autour de quelque chose, un cœur qu'on a jeté, les corbeaux sont venus.
Dans le compartiment, près d'un chasseur parisien, au car nier plat, Montclar éprouvait une très vague et très étrange satisfaction. Il connaissait le bonheur d'être père ; il se trouvait idiot et en ressentait un grand aise. Un être vivait, vagissait, bavait, sorti de lui ; et cette responsabilité le faisait homme à ses yeux. Il n'était que bête pour les gens d'esprit.
Il avait une petite fille.
Au printemps suivant, il passait, vers une heure, devant les fenêtres de la cou-
sine Léa. Par hasard? Non. Plus d'une fois, machinalement, sans qu'il lui arrivât de se résister, il faisait un détour par cette rue, car il espérait rencontrer l'ancienne qui venait souvent chez sa parente ébouriffée . Était-ce l'amant, était-ce le père qui, de loin en loin, rôdait ainsi autour de la maison ?
On sentait le printemps à Paris. Sur les balcons, des verdures et des fleurs, des jardinets en miniature, suffisants pour donner l'illusion de l'avril, et, sous les toits, des tonnelles, des jasmins, des glycines, de la vigne sauvage. Un peu plus haut, dans la rue, une voiture de bouquetière. Il aperçut Noémi qui achetait des violettes; il lui offrit encore des myosotis. Toujours bizarre, attirante, svelte, avec des yeux, si pareils à des gouffres, qu'en les regardant, il avait encore le vertige.
Elle dit :
T.E ('.OKU H 263
— Je suis bien contente ! j'ai aujourd'hui ma petite fille.
Elle sourit sur cet adjectif possessif, comme pour l'étendre à Patrice. Il demanda, sans insister, mais avec un sentiment qu'on devinait profond et qui suppliait, s'il pourrait la voir. Elle consentit, et, dans l'escalier, elle expliqua :
— Nous finissons de déjeunerai n'y a que Léa et la nourrice. Mon cousin n'y est pas, monsieur Benoîlon! J'ai ouvert la croisée. On criait la violette et je suis descendue.
On était à table ; la bonne servait le café. La cousine fut un peu surprise en voyant entrer Patrice et Noémi . Elle tenait le bébé sur ses genoux. A côté, la nounou, fraîche, grosse, un peu rougeaude , en cornette très blanche , bien empesée, digérait avec béatitude et se sucrait. Il s'assit près de Noémi et, pendant qu'on lui servait du café, il prit l'enfant dans ses bras.
La petite fille avait de pâles cheveux blonds et des yeux noirs très vifs ; elle s'appelait Eslher. Il l'embrassa longuement avec une joie que, jusqu'alors, il ignorait. La nounou, avec son habitude parisienne, avait remarqué ces baisers, bien affectueux de la part d'un jeune homme ; elle avait l'air de deviner un second père et ne s'en étonnait pas. Un véritable ménage ! Noémi, dans un attendrissement inaccoutumé, eut un sourire caressant lorsque Patrice proposa de mener bébé chez le photographe. C'était touchant et assez ridicule.
Au Gymnase, on jouait une pièce de la très spirituelle comtesse Gyp : Autour du mariage. Montclar, entré au théâtre pour perdre la soirée, avait aperçu, de l'orchestre, Noémi et Léa, dans une loge de côté. Léa, blondinette, mignarde, en robe bleu de ciel, avec des nuages de dentelles ; Noémi , la brune ensorceleuse,
triomphante de beauté, toilette rouge, ravissante dans son corsage caroubier semé de croissants écartâtes comme la jupe ; il bombait ses seins et faisait sa taille encore plus exiguë . Entre le deuxième et le troisième acte, il alla les saluer ; il était devenu un ami qu'on rencontrait, rarement, mais avec plaisir. Noémi était mariée ; Patrice l'aimait toujours.
Après deux minutes de conversation, il interrogea :
— Comment va Esther ?
Elle répondit qu'elle était chaque jour plus gentille. Patrice reprit :
— Nous sommes tout à fait amis, n'est-ce pas, maintenant?... C'est bien fini. Tu as vu (il la tutoyait, à de certains moments, lorsqu'ils se trouvaient seuls), je me suis beaucoup amusé, la dernière fois, quand tu m'as raconté ce jour, vers la fin, où tu t'es si joliment moquée de moi. Tu m'as traité comme Géronte. Tu sais?...