JUIVE DE PARIS
Langoureuse et féline, à zigzaguante allureT Noémi, le profil finement dessiné, possède un charme exquis, charme indéterminé,, des menottes qui sont une miniature.
Les yeux profonds et bleus, sa noire chevelure roulant à flots épais sur le cou satiné,
vile fixe, parfois, un regard obstiné.
C'est ainsi qu'elle a fait ma conquête très sûre.
Ses yeux auraient-ils pris l'azur du firmament pour paraître profonds à s'y perdre ? Vraiment, des nuits et des amours la nonchalante est reine.
Oh! pas reine, du tout ! Mais son rire est si clair, rire que pour un seul la mignonnette égrène. Elle a des pieds chinois, et, dans les yeux, l'éclair.
Si ce sonnet est méchant, il est comme toi. La Parisienne est jolie un moment, puis elle est jolie d'une autre façon. Elle change. Chaque fois qu'on la voit et que, par conséquent, on l'admire, on peut se dire qu'on la verra encore aussi belle, mais plus jamais de la même manière. Tu n'es pas ainsi, parce que, née rue des Tournelles, tu es orientale par atavisme. ■Comme une sphinge immobile, sans pupilles, mais qui semble, sous le soleil aveuglant et brûlant, observer, pendant l'éternité, l'immense étendue, tu as des yeux impassibles, toujours étrangement bleus. On les dirait pensifs. Mais est-ce qu'à
ton indolence en face des passions et même des plaisirs ne s'ajoute pas, quelquefois, la paresse pour l'abord des idées? Voluptueuse, pourtant, mais passive. Dans ta chair calme le sang- court rarement plus vite.
Le portrait achevé, je m'allongeai, tourné de ton côté, comme pour dormir.
Entre quelques brins d'herbe, j'apercevais des prairies, un village, tout au loin, déchirant l'horizon avec la flèche aiguë de son clocher, des collines bleuissantes. Je te racontai, pour tuer le temps, un drame rustique, en un acte et plusieurs ballets, avec ce décor inusité :
— Mie, veux-tu que je t'expose un scénario ?... Le théâtre représente un coin de pré, grand comme la main, en grossissement, avec des trèfles et des sainfoins aussi hauts que des arbres. Un coléoptère mâle courtise un coléoptère femelle qui
refuse de faire des blagues avec lui, parce qu'elle est cajolée par un troisième. Un chœur de libellules nues, aux longues ailes tombantes, commente les péripéties de la jalousie des deux rivaux. (Cette nouveauté est à l'instar des tragédies antiques.) Lequel des amants triomphera?...
Le soir se fait, et, la lampe baissée, de petites femmes, en vers luisants, s'allument les unes les autres, tout en dialoguant avec des strophes où le sentiment d'amour doit être enchâssé dans la forme précieuse... Tu sais que les vers luisants sont effrontés et illuminent leurs derrières pour que les mâles viennent les trouver. Dans cette espèce, les mâles n'éclairent pas... Or, les deux coléoptères sont en bisbille, parmi les demoiselles, lorsque, dans la coulisse, gronde, comme un tonnerre, un bruit de voix... C'est le fermier qui discute avec son propriétaire. Soudain un immense pied, en carton creux, se pose sur toute la scène. On ne voit plus que le
soulier, celui du paysan, probablement, aux fortes semelles clouées, formant un large trottoir autour des empeignes, le bas du pantalon, un tour de cuivre au bout d'une canne... Une libellule bleue, seule, est sauvée, celle qui conduisait le chœur, et, grimpée sur le rebord de la semelle, elle dit une tendre élégie sur ses compagnes et les deux coléoptères amoureux de la même femme. Ce drame rustique pourrait s'intituler : Faute de s entendre. Qu'en dis-tu, Noémi ?
Dans ce jour, nous avons respiré les parfums mourants de l'été. Jamais, alors, je ne t'aurais crue la fille fausse que tu es, avec l'âme d'une admirable statue en argent. Si cependant je t'avais autrement jugée qu'avec des yeux troublés par tes yeux, j'aurais, à ta démarche alentie, à ta figure par nulle émotion traversée, à plusieurs signes qui ne trompent pas, mignonne, découvert que tu étais tranquille
comme une araignée au milieu de sa ioile.
Au retour, nous goûtâmes, au moulin d'Orgemont, le vin suret du cru. Les moulins pour toi ne sont pas une métaphore, car c'est le second, et le dernier, d'ailleurs, autour duquel ont erré nos fantaisies.
En descendant la colline, pour aller reprendre le train, nous avons marché, quelques minutes, sans parler. Le crépuscule étendait sur la banlieue ses ombres naissantes, et le soleil malade se couchait dans les brumes empourprées.
A quoi cet enchantement de l'automne te faisait-il rêver? Est-ce à ta cousine Léa de Yoilleroux, qui mena joyeuse vie et connut un certain chiffre de messieurs avant de s'assagir dans le mariage ?
Serait-il utile qu'une jeune fille fît un apprentissage, eût le dégoût de nous, pour se contenter ensuite d'un seul, peut-être, comme une femme honnête ? Songeais-tu, petite, à ton avenir ?
J'ai songé aux tarentules brodées au collet et aux parements de ta jaquette, et je me suis rappelé les amours des araignées.
Les femelles, souvent, boulottent les mâles. Ne me ferais-tu pas souffrir ?
L'araignée tendeuse, à la fin de septembre, se met au centre de sa toile, toujours le ventre en haut, ses huit pattes écartées, la tête en bas, avec ses huit yeux par-dessous. Le mâle sait, dans son instinct, que l'amour sera suivi de la mort, mais, excité par le rut nécessaire, il rôde autour de la toile. Il se décide et jette un fil, d'un endroit voisin, afin de pouvoir fuir, avant, si ses charmes ne sont pas agréés, après, pour qu'il ne soit pas saisi et mangé.
Combien de jeunes gens iraient dans la chambré de jeunes filles qui les poignarderaient quand finit, subitement, le spasme?
Roméo monte sur l'échelle, et, parvenu à l'extrémité de la toile, il s'arrête.
Ira-t-il? N'ira-t-il pas? #
Il s'approche, avec délicatesse et lenteur, sans faire rien bouger. Juliette se tient immobile et prête pour les caresses. 11 s'avance tout près, allonge une de ses pattes antérieures, pour tâter, et recule rapidement.
Elle n'a pas remué ; donc elle l'accepte.
Il se rapproche de nouveau, et, de nouveau, l'accoste, avec plus de confiance dans sa sécurité. À son tour, elle le frôle, et, pendant ces attouchements, qui sont des préludes, il oublie le danger.
Lorsque, ivre de volupté, affaibli, le mâle, reprenant conscience du péril, regagne son échelle d'amoureux, elle se redresse tout d'un coup, et se précipite sur lui. S'ils sont d'égale force, ils se blessent mutuellement et meurent. Mais, la plupart du temps, il est abruti sous le plaisir.
Elle l'aime tant qu'elle le dévore.
Le caprice qu'avait eu Noémi d'orner son costume d'automne de ces tarentules n'était-il pas un détail précis qui, sans qu'on eut motif raisonnable d'en tirer des conclusions absolues, indiquait un fonds pervers de caractère?
J'accorde, maintenant, une importance à ces minuties, mais, si, alors, j'ai songé aux amours des araignées, c'est surtout, en vérité, parce que je fus frappé par le pittoresque de ces broderies habiles qui rehaussaient la beauté fantasque de ma chère aux cheveux noirs, jusqu'à l'impossible, à la peau blanche et mate, au doux sourire, aux yeux miraculeusement azurés.
La race sémitique est, en un sens, plus forte que la nôtre, vive et pétulante, car elle n'a pas de passion. Elle en a une, celle de l'or. Mais, dans cette unique affection, elle ne se laisse pas entraîner. Les banquiers juifs sont moins hasardeux; ils ne spéculent guère qu'à certain escient, sur des probabilités fortement majeures,
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d'après do bons renseignements ; ils savent se retirer dans la veine et quand ça decave. Comme nous, ils ne s'emballent pas, ce qui est le grand faible en affaires. Les boursiers appellent souvent coups de génie de mauvais coups heureux. Toi aussi, tu ne t'emballais pas, et, sans doute, tu me conseillas à moi, poète, de me lancer dans la finance, où j'avais déjà des relations.
Je me suis dit seulement, ce soir d'octobre, que tu m'aimais un peu, parce que je t'aimais beaucoup.
Il était une fois un boulevardier qui s'éprit d'une cocote, d'une façon niaise, comme un collégien de sa cousine, parce qu'elle avait l'air très chaste, bien qu'elle fût affreusement corrompue, quand il n'y avait pas de lumière ; parce qu'elle rougissait comme une vierge et qu'on n'aurait pas osé lui lire les deux chapitres où maître François Rabelais dit comment Pa-
nurge, amoureux d'une dame de Paris, sema, pour faire un tour à la rebelle, sur sa robe de salin cramoisi et sur sa cotte de velours bleu bien précieux, un hachis de lycisque chaude.
Un jour, le boulevardier, assis près d'elle, sur un divan, lui exprimait sa passion avec une éloquence émue, en phrases enjôleuses, avec des mots à mille pattes. Au courant de la causerie, son cœur, qui s'était desséché dans la haute vie parisienne, s'enflamma soudain comme un morceau d'amadou. Le feu consuma lentement, pendant plusieurs mois, ses poumons, ses bras, ses jambes, sa cervelle. Le boulevardier n'avait plus intelligence ni force. Un soir, il était encore assis, près de la cocote, sur le divan, et, comme il répétait qu'il brûlait pour elle et que ça lui faisait mal, sa peau flamba, de même que si elle eût été du papier à cigarette, et la chemise h col droit, le plastron, le gilet de drap russe, le veston roulèrent en
tas sur le pantalon, les guêtres et les souliers pointus. La cocote envoya sa femme de chambre vendre ce qui restait du boule vardier à un marchand d'habits. Le boudoir est libre.
A qui le tour?
L'amour se cache dans toute poitrine et se manifeste diversement, parfois impétueux, parfois hypocrite. Il n'éclata pas dans mon âme, jusque-là stérile, comme un incendie subit et si violent qu'il n'y a plus qu'à marquer la part du ravage.
Non. Je t'aimais doucement et je m'aperçus combien était solide le lien qui nous attachait, lorsqu'il fallut le rompre. Quand je te connus, mon cœur aussi, ma brune, était desséché. Du cœur? Il n'en faut pas avoir. Gela pèse et gêne pour courir après la fortune.
Si je t'ai tant adorée, c'est parce que tu me donnais l'impression d'une fille honnête. Depuis mon arrivée à Paris, j'ai eu
des femmes en plus grand nombre, peutêtre, que don Juan, qui en eut mille et trois. Il n'y a pas à cela de mérite. Au contraire. J'étais las des baisers faciles ; puis il faut croire qu'il ne suffit pas d'assouvir ou d'éreinter les sens. Étudiantes du quartier Latin, épinglées, qui êtes la gloire du persil, soupeuses en cabinets particuliers, actrices et acteuses, modèles qui faites profession d'être nues, est-ce que vos pudeurs n'ont pas irrémédiablement cassé leurs ailes blanches? Vos corps ont toujours, sans doute, la forme superbe, qui est nécessaire à une fille, mais ils ont perdu la chasteté, qui est nécessaire à une femme.
Il vaudrait mieux, au lieu de presser mon cœur et d'en faire couler des gouttes de sang-, travailler chez un coulissier.
Lorsque, à dix-huit ans, sorti de mes montagnes alpestres, mes habits encore parfumés d'une odeur légère parlesbou-
quets de lavande qu'on laisse dans les placards , afin d'éloigner les mites , jo posai, pour la première fois, le pied sur le pavé de Paris, je n'avais pas une raison de tirer mon chapeau, dans cette ville, à (jui que ce fût, à moins de demander une indication de rue. Je ne connaissais personne, absolument personne, et je n'étais riche que d'illusions.
Là-bas, à Grivedesvignes, j'avais ma famille, des amis; ici, je sentais je ne sais quoi se serrer dans ma poitrine, en songeant aux millions d'indifférents parmi lesquels je venais vivre ou mourir.
Qu'est-ce que ça leur faisait?
J'entrais dans Paris comme dans une forêt vierge. Bien touffu doit être le livre qui voudrait en donner l'impression !
Génie de la Bastille, nos pères, les vaillants, ont conquis toutes les libertés, y compris celle de manquer de pain. Quant à l'eau, suprême besoin, la Seine en fournira pour se noyer. Le faubourg Antoine
et le théâtre des Variétés; le Panthéon et la Morgue ; l'avenue des Champs-Elysées et la rue Hélène, où sont encore, pendus à des cordes, des réverbères à pétrole, ainsi que dans l'impasse Compoing et le passage Bessières, sur la rue Marcadet, à côté de la cité des Fleurs, près des fortifications ; le café du Rat-Mort et le Palais- Bourbon ; l'Elysée-Montmartre et l'autre ; l'Opéra et le bal de la rue de la Gaîté, à Montparnasse, chez Gradeau, où on boit du pichnet dans les saladiers ; la banque des Rothschild, les grands israélites si amoureux de l'or que celui-là d'entre eux s'asphyxierait qui perdrait trente millions dans une liquidation, et le bouge d'un ramasseur de mégots ; l'hôtel somptueux de Dinah Samuel, et la chambre d'une jolie ouvrière, encore bravette, qui gagne trente sous par jour ; la Bourse et le Palais-de-Justice ; l'Institut et l'Académie de la rue Saint- Jacques, où les absinthes ne coûtent pas cher; le Grand-Seize du
Café anglais et les crémeries ; les tables d'hôte de tribades, Saint-Lazare, la Roquette ; les bureaux de journaux et les bureaux de nourrices ; les Folies-Bergère et le Sénat ; Notre-Dame et le Chabanais ; quelle grouillante foret vierge, parmi celles qui restent encore, vaut celle de Paris ?
Noémi, toi qui fus ma très chère et qui, peut-être, demeures, dans un coin de ma mémoire, avec toutes les grâces, toute la douceur, toutes les ingénuités, tous les charmes dont mes illusions te parèrent, je te remercie d'avoir voulu, quel que fût le mobile, me sembler une amie sincère sur l'épaule de qui je pouvais, confiant, appuyer ma tête et parler sans rien craindre.
A Paris, chaque parole, même banale, doit être utile. Je me répands et fais savoir que j'existe. Un tel monte-t-il? Faiblit-il? S'il réussit, il a donc biseauté le hasard ?
Quelle est la nouvelle du jour ? Qu'y a-t-il à gagner ? Dans quel journal est-il habile de pénétrer? Que pense-t-on de moi? Chaque écrivain a, comme verve ou comme réputation, sa hausse et sa baisse, qui se traduisent en monnaie.
Quand, écœuré, fatigué, je te retrouvais, mignonne, j'étais heureux. Le rictus disparaissait pour faire place à la douce causerie. Il n'était plus obligatoire, avec toi, sous peine de mort, d'avoir de l'esprit, du brio, des sarcasmes, d'être prêt aux reparties, malignités contre malignités, d'être féroce, comme autrui, d'un air affectueux. Tu avais la charité de m'accepter, divette d'amour, sans ces qualités, et de me sourire.
Une maîtresse ! Tu le fus. Avec emportement, avec idolâtrie, j'ai chéri ton corps, en sceptique de beaucoup de choses qui croit, d'une foi inébranlable, jusqu'à présent, à la lumière et à la beauté. Mais, tel est le signe d'une passion véritable, je me
souviens que c'était bon encore après, quand, l'apaisement de nos désirs ayant fait le calme en nous, nos têtes sur le même oreiller, nous causions. Tu étais une amie. Pour flatter mon sentimentalisme, qui est discret, n'avons-nous pas joué à la famille ? Je te sais gré de tes câlineries et te souhaite, quand tu mourras, bien vieille, de voir Jéhovah face à face.
Tu devais donc porter à Michelle Guerber, ta petite cousine, à l'institution juive d'Auteuil, un jeudi, sa robe d'hiver. Tu vins me chercher pour t'accompagner.
C'était en octobre, après la fête du Kippour. Il bruinait.
Nous avons taillé une assez longue bavette, de Montmartre à Auteuil, dans le fiacre aux vitres baissées (pas les stores, car nous étions bien sages). C'est toi qui as jasé le plus, n'est-ce pas? Tu me parlais de ta tante Benjamine Guerber, la sœur de ta mère, qui eut de la chance et fit un
magnifique mariage. Avec ses cheveux sombres et ses yeux brillants, elle était belle comme la nuit. Tu l'aimais bien. La pauvre, en pleine jeunesse, avait expiré, ce printemps, des suites d'une pleurésie, laissant deux bébés, Michelle et Daniel. Tu priais à son chevet. Le garçon, qui comprenait la mort, avait failli périr dans des contorsions. Quant à la petite, devinant toutefois qu'on allait emmener sa maman endormie, elle avait voulu rester, avec toi, jusqu'à la dernière minute, près du lit, puisque maman partait pour beaucoup d'années. Elle avait tant gâté ses enfants ! Les jours de sortie, elle composait leur déjeuner des mets qu'ils préféraient. Tu me racontas, ma grande aimée, un dialogue précoce de Daniel avec sa mère, au lycée de Vanves :
— Asseyons-nous sous notre lilas. J'ai quelque chose de sérieux à t'apprendre... Je sais comment nous venons au monde.
— Mais qui t'a dit ça?
— Je ne peux pas l'avouer, mais je suis très au courant... Lorsqu'on est enceinte, on a un enfant qui va naître. Il est dans les estomacs qui sont plus gros. Puis, on les ouvre... et on dit que la mère a accouché.
— Ce sont des bêtises.
— Pas du tout. C'est ainsi qu'arrivent les enfants... D'abord, je l'ai demandé à% mon professeur... qui en a sept.
Il bruinait. N'ai-je pas pris, de temps en temps, un baiser sur les lobes de tes oreilles, presque transparentes et si merveilleusement ourlées, sur ton cou pâle comme le marbre blanc, au coin de tes lèvres ou sur tes yeux? J'étais amoureux de deux étoiles ! Le ciel était gris, l'air épais. Des gouttelettes tombaient et couraient sur les carreaux. Mia, mia, tes yeux emplissaient, pour moi, le fiacre de clarté !
A l'institution, tuas dit à Michelle, sans plus d'explication, que tu venais la voir avec son cousin. Je l'ai embrassée, et nous
avons été, tout de suite, bons camarades. Elle nous a montré son nom sur le tableau d'honeur. Michelle a été très contente de sa robe d'hiver; mais elle nous a susurré qu'une de ses amies de la pension avait une jolie robe anglaise et des boules dorées à son lit. A sept ans, elle remarque ces différences de fortune et elle est envieuse. Si elle désire seulement, alors, des boules dorées, que voudra-t-elle plus tard ? Jolie à croquer, Michelle avec ses cheveux châtains flottant sur les épaules et liés par un ruban bleu, coquette clans son deuil! Répète-t-elle, d'ordinaire, le mot « gentille » aussi souvent que ce soir-là?
Nous jouions à la famille et à l'amour dans une institution de jeunes filles. Estce Léa de Yoilleroux qui t'enseigna qu'une femme n'a pas tout fait, lorsqu'elle s'est livrée entière, et que l'amour a d'autres badinages plus chastes et plus prenants ?
Michelle nous tint un propos naïf qui nous amusa :
— Je n'ai plus la petite Germaine pour mère. Elle a volé à sa voisine de dortoir une pièce, en or... de quinze francs.
Elle ne possédait pas encore bien notre système monétaire, Michelle Guerber, une Juive cependant. Ne sont-ce pas des riens, ces enfantillages qui contribuèrent à m'ensorceler?
Tu n'étais pas une grue. Voilà lâché le mot précis. Est-ce à tort, est-ce à raison que beaucoup en pensent autant de leur maîtresse? Ce n'est pas une grue. Si je touchais un louis, chaque fois que cette phrase est prononcée, sur les deux continents, en français, en anglais, en allemand, en italien, en espagnol, en russe, en caraïbe, je pourrais acheter, quotidiennement, comme un journal, la conscience d'un homme et la vertu d'une femme.
L'homme est pétri de boue et de vanité. Vous supposez donc que votre maîtresse n'aurait failli au nommé devoir pour nul
autre que vous? Il a fallu qu'elle vous rencontrât, vous, jeune, très beau, très fort, très spirituel, incomparable, pour qu'elle fit une cbute d'ange ou de bête. A ta place, mon frère, combien d'autres auraient produit semblable effet ?
N'ai-je pas fini de me disséquer?
Les caprices de la jeunesse laissent les souvenirs les plus doux et les plus amers. Des becs de gaz, quand nous revînmes d'Àuteuil, piquaient la bruine. Serrés l'un près de l'autre, au milieu du fiacre, comme des amants frileux, nous disions de folles choses et nous échangions les bons rires- Tu as voulu glisser ma main droite dans ton manchon, et je pressais les bouts de tes doigls. Mignarde, un lundi, nous avons écouté, sur les collines, le dernier couplet des chansons du soleil ; un jeudi,, nous avons, après dîner, fait, chez nous, une inauguration intime de l'hiver et pris le thé devant le feu nouveau.
Du bois mort s'échappe la flamme, des illusions mortes sort le livre... N'est-ce pas que l'hiver donne envie de se rapprocher ?