QUAND ON NE SAIT QUE FAIRE
Ceux qui préfèrent qu'un écrivain traite des sujets, dont l'humanité peut, à leur sens, tirer quelque profit, n'ont qu'à lire, pour quinze centimes, les articles remarquables des leaders politiques, mais chacun ne peut ambitionner de hautes destinées. Je mécontente donc, humblement, de raconter un amour en quelques pages inutiles.
Toutefois, si le socialisme est le but de la vie d'un certain nombre d'hommes qui cherchent dans cette science complexe l'amélioration de leur sort particulier,
l'amour est le charme et le tourment des mortels. Qu'est-ce qui est utile, d'ailleurs, et qu'est-ce qui ne l'est pas? Au grand derby, durant la course, une majorité de parieurs, aux tribunes, dans l'enceinte, sur la pelouse, opterait, à mon regret, pour le trépas d'un mousse, tombant des vergues, plutôt que pour la mort subite du cheval sur lequel ils ont fait leurs enjeux. Le crack est ainsi, quelques minutes, à leur opinion secrète, plus utile que l'enfant.
Le monde étant malpropre, l'amour sincère est utile, puisque, s'il nous amène à oublier les vilenies humaines, il chasse la tristesse. Il est certain, Noémi, que, grâce à toi, j'ai pu, souvent, ne pas songer à tout ce qui m'a déchiré l'âme, à tout ce qui m'a meurtri le cœur, à tout ce qui m'a donné les profonds dégoûts.
Ce soir de novembre, par exemple, où nous ne savions que faire, je n'étais
occupé que de toi. Le reste, peu m'importait. (Les chagrins et les spleens se faisaient petits, gente faraudette, quand tu arrivais. Ils se taisaient ou s'enfuyaient devant tes yeux, ainsi que des hiboux et des chauves-souris se cachent devant l'aube.) Nous nous demandions où aller.
Pas de pièce nouvelle à voir. J'ai cueilli trois baisers sur les fossettes de tes joues et sur ta bouche sanguine.
Notre fantaisie était extravagante et nous entraînait, parfois, à des coins de Paris que les mondaines ne visitent pas. Il faudrait qu'une duchesse fût bien capricieuse ! Je t'ai proposé de te conduire dans un beuglant de la chaussée Clignancourt. Tu n'as pas refusé.
L'endroit n'est pas distingué, mais il est pittoresque. Un honnête homme peut en faire, une fois dans sa vie, la distraction d'un soir perdu. Pour une honnête femme, elle peut y pénétrer aussi, par aventure, comme
curieuse, non comme honnête femme.
L'enseigne de l'établissement brille, au-dessus de la devanture, en lettres de gaz. L'intérieur est sordide. En face de l'entrée, est, à l'angle de deux salles en équerre, le comptoir où siège la patronne, lourde d'une pléthore de graisse, au quadruple menton, aux petits yeux. A côté d'elle, Flafla, l'étoile du beuglant, en habit noir, grille des cigarettes, quand ce n'est pas son tour de parade.
Elle doit mettre sur le cap de la trentaine, mais elle a l'air, en travesti, d'un gentil garçon de vingt ans. Des cocotes du gratin viennent pour l'entendre, car, comme un ténor ou un clown parmi les grandes dames, Flafla est à la mode parmi les horizontales.
Un dressoir est contre la muraille, avec ses liqueurs, les chartreuses, le cognac, les bocaux de prunes, de cerises, la gomme, la grenadine, le kirsch, rangées,
sur les tablettes, à portée de la patronne. Un corridor, à droite du comptoir, mène à la cuisine, aux loges des artistes et aux petits cabinets. La scène est au milieu des deux salles ; ainsi, de chaque bout, les spectateurs peuvent la voir. C'est une estrade, haute, à peu près, de vingt centimètres, large comme un billard. En guise de rampe, deux quinquets fumeux ; devant l'estrade le piano. Un musicien impressionniste, aux longs cheveux, au nez qui rougeoie, représente l'orchestre.
Quand nous sommes arrivés, ma fantasque, dans ce beuglant, le pianiste tapotait, comme avertissement, les premières notes d'une scie populaire.
Alors, écartant les rideaux, rouges et sales, d'une porte basse, une dondon avachie, en robe bleue, les bras nus, d'une voix de charretier, après le couplet, hurla :
Je suis la sœur D'un emballeur...
Elle bissa tout le refrain. Les abatis canailles, Marlouche aurait, il semble, dû faire craquer l'estrade sous son poids.
Ses bras sont gros comme des cuisses ordinaires. Un brin de décolletage laisse deviner des tétons considérables. On applaudit furieusement.
Nous nous étions placés où nous avions
pu, près du piano, car c'était comble. Des
lustres, aux globes dépolis, répandaient
une lumière jaune. Le public, très mêlé,
était composé d'ouvriers, de pierreuses,
de mères de famille. Près du comptoir, un
consommateur barbu, le chapeau en forme
d'accordéon, paraissait en train de se
pousser de l'agrément et de se «blindocher
en crapaud » . A côté du piano, comme nous,
mais pour mieux contempler Flafla, deux
épinglées, tirées à quatre, leurs manteaux
de fourrures posés sur le dossier de leurs chaises, buvaient des bocks. Etait-ce, Noémi, l'habitude que j'avais de toi? Les autres femmes, quand je t'aimais, m'étaient souvent indifférentes, et, s'il y avait lieu de les admirer, je les admirais sans désirs. Pourtant, une des deux cocotes, la blonde, était ravissante par sa grande beauté plastique et je ne sais quel raffinement. C'était une fille épatante, d'une valeur de cent louis par mois.
Flafla, l'étoile, avait quitté le comptoir. Elle s'avança sur les tréteaux, en souriant, et roucoula, sans notes fausses, une romance à pleurer :
Je t'aime à la folie !
Reviens, je t'en supplie !
Elle avait, en sifflet d'ébène, une plaisante silhouette. Les yeux verts à reflets lascifs, sous une chevelure noire et frisée, taillée à l'homme, la raie au milieu de la tète, le nez droit, aux narines minces, les
lèvres fines, le teint plâtré, Flatla portait bien l'habit noir, ayant des seins peu proéminents. Le gilet à cœur lui serrait la taille, et le pantalon, h pied d'éléphant, couvrait presque le pied dont le bout était à peine visible. C'était drôle :
Je t'aime à la folie !
Reviens, je t'en supplie !
De temps en temps, elle avait une façon de se tenir, comme si elle était à cheval, quasi debout sur les étriers, le buste penché, et, dans cette position, de ficher de légers coups de reins et de faire voler, en arrière, les pans de l'habit, sa queue de morue, bref, une façon excitante d'accompagner, sans motif, par ce mouvement drolatique de tout le corps, une fin de couplet sentimental.
J'étais en face de toi qui avais, pour voisine, une vieille, aux cheveux blancs en bandeaux, un châle de laine verte sur les
épaules, le visage ridé, petite et boulotte. Dans l'intervalle de deux chansons elle causait avec un ouvrier, paraissant âgé de cinquante ans, et lui parlait, sans la moindre suite dans la conversation, de Miirger, de Banville, de Nestor Roqueplan, de Raoul Rigault, lorsqu'il dansait, à Bullier, le pas de la guillotine qui consiste à tricoter des jambes, la tête baissée, et simuler le geste de couper le cou.
Qu'est-ce que c'était que cette vieille?
Elle se tourna soudain vers toi, mon amie, en disant :
— Madame voudrait-elle que j'aille, demain, chez elle, pour lui faire les cartes?... Je suisEuphémie, la teinturière.
Tu la remercias, d'abord, de ses services, mais, sur ma prière de les accepter, tu lui fixas rendez-vous, chez moi, pour le lendemain matin, à dix heures. Lorsqu'on est deux, c'est tôt pour se lever. Tant pis ! Il s'agissait d'Euphémie, du roman de Miirger. J'avais ouï raconter qu'elle exis-
tait encore et qu'elle gagnait sa vie en tirant les cartes. Elle était diantrement changée, Euphémie, l'amoureuse de bohème, depuis le temps amer et joyeux où elle fut la compagne de Schaunard, depuis fabricant de jouets, de Mimi, de Marcel, de Musette, de Rodolphe !
Le comique, cependant, dégoisait une ineptie villageoise. Déguisé en bêtasse de village, le jupon court, à rayures blanches et roses, attaché presque sous l'aisselle, un bonnet ridicule, en organdi, coiffant sa perruque rousse, il agitait idiotement de longs bras minces et noueux qui tombaient jusqu'aux genoux, et, parfois, se retournait, montrant ses mains presque jointes derrière le dos.
Euphémie, la teinturière, se tenait les côtes, ainsi que son amant. D'autres belles petites arrivaient, et, d'un clin d'oeil, saluaient Flafla, l'étoile, qui, au comptoir, fumait, avec nonchalance, sa cigarette.
C'était le moment.
Flafla vint sur la scène, le plancher des vaches, par le couloir des cabinets, et strida une fadaise qui eut un succès crevant. Le refrain répétait plusieurs fois :
Allons, Mesdames, Qui veut ru'airner?
— Que celles qui le désirent lèvent la main!... Personne?
— C'est dégueulbite, mon vieux! Rien ne va plus !...
Le bonhomme, qui était affalé près du comptoir, le gibus en forme d'accordéon, avait poussé sa motion, et, de la seconde salle, un ouvrier, un sublime, avait riposté. Le sergent de ville, accoté contre le tambour de l'entrée, se dressa. Ce n'était pas la peine pour deux interruptions. Flafla chanta le dernier couplet et reprit son refrain favori, en arrondissant les bras et donnant son mouvement pervers de croupe.
Nous sommes sortis. Euphémie nous
avait dit qu'elle serait exacte et qu'elle apporterait le grand jeu. Je voulais la faire jaser, et, si possible, glaner quelques anecdotes. Elle nous tirerait les cartes, par-dessus le marché, si ça lui était agréable.
L'un croit qu'une salière renversée est présage de malheur, l'autre que c'est un péché mortel de manger gras, le vendredi ; celui-ci que couper trèfle indique de l'argent en route ; celui-là, qu'avec un fétiche on abat neuf au baccara, plus souvent. Bienheureux ceux qui ont la foi! La teinturière était convaincue que ses cartes disaient la vérité.
Mais, si je m'intéressais à Euphémie, héroïne, rencontrée par hasard, d'un livre qui me charma jadis et qui me plaît encore, tu avais été impressionnée par Flafla. Tu t'étonnais, ma brune amie, qu'une femme pût être descendue à ce point de corruption. Par quelles transi-
tions avait-elle abouti à détester l'homme? Je t'ai dit, en route, ce que je savais sur Flafla, l'étoile du beuglant :
— Déteste-t-elle l'homme, d'abord, et aime-t-elle quelque chose? C'est aléatoire. Et puis, cette passion, que tu trouves horrible, fait, à Paris, chaque jour, des progrès énormes... Des milliers de filles avouent qu'elles recherchent la société des hommes pour l'argent et celle des femmes pour le plaisir. Que veux-tu?,..
Nous sommes dans une civilisation qui a tout usé. Il faut du nouveau, même en amour. Erosest délaissé, Sapho triomphe. Ceci tuera-t-il cela ? Quant à Flafla, l'étoile en habit noir, elle ne s'amuse pas dans son existence. C'est une ennuyée et une blessée à qui la fin du monde, dans l'entre-choquement des soleils, causerait un peu de gaieté... Plus d'une fois, elle doit se dire à elle-même que la vie n'est pas drôle. Ceux qui jugent sévèrement
les pécheresses ignorent les circonstances atténuantes d'une gamine lâchée sur le pavé de Paris... A seize ans, Flafla était h l'hôpital Lariboisière. Elle avait L'air dune sainte nitouche, et les dames patronnesses la soignaient plus que les autres à cause de ses yeux glauques si doux. « Vous êtes couturière ? — Oui, Madame. — Vous avez été séduite ? — Oui, Madame. — Abandonnée ? — Oui, Madame. »
Elles promirent, quand elle fut guérie, de lui envoyer de l'ouvrage. Va te faire fiche ! Elle prit sa volée au temps des bals masqués. Pas moyen d'être vertueuse ! On s'embête, rue des Martyrs, dans sa chambre... Elle s'habille en homme, pose de côté sur ses cheveux, qui étaient déjà coupés comme à présent, une casquette à galon d'or, et s'en va, guillerette, à l'Elysée, où, pendant le dernier quadrille, elle lia connaissance avec une petite femme, en Méphisto, qui ne savait pas où rentrer. Flafla, qui est compatissante,
lui offre son lit. Elles rentrent ensemble... Le matin, on entend du bruit. « C'est ici madame Flatla ? » Sa chambre est, à ce qu'il paraît, la chambre du bon Dieu pour les roustisseuses. Quand elles sont dans la dèche, les femmes y rappliquent, sachant qu'il y a toujours du feu, l'hiver, et le reste en tout temps. Mais Flafla se devait à son amie. Elle répond que, si on apporte de l'argent, elle y est, mais que, s'il en faut casquer, elle n'y est pas. Elle ouvre néanmoins, sans avoir compris la réponse... Les vêtements de Flatla, le veston, le gilet, la culotte, étaient étalés sur un fauteuil, et la défroque de Méphisto, maillot, pourpoint, toque à plume rouge, traînaient sur le divan. Elle était en chemise d'homme, et, pour avoir l'air plus crâne, elle avait mis la casquette à galon d'or. Sans regarder la personne qui était dans le couloir obscur et qui la demandait, elle pique un chahut. Oh!... C'était une sœur de l'hô-
pital, jeunette, toute honteuse. Elle remit à Flafla trente francs et une lettre pour aller chercher du travail. « Merci, ma mère !... Merci, ma sœur... ! » Méphisio chantait dans le lit, comme une petite cigale. Flafla, d'une main, lui faisait signe, par derrière, de se taire, et, de l'autre, elle tâchait d'allonger sa chemise d'homme, pour cacher ses jambes. Trop courte cette chemise ! Flafla se baissait... La sœur, un avril de nonne, bégaya en lui conseillant d'êtie sage. Elles sont allées, le soir, boulotter les trente francs. La lettre a été jetée au feu... Ce Méphisto en débine, qu'elle recueillit, fut, sans payer, la première amie de Flafla; mais les autres déboursèrent qui prirent rang à sa suite. Comment l'étoile ne serait-elle pas triste ? A onze heures régulièrement, depuis plusieurs mois, une parfumeuse du boulevard Haussmann vient la chercher en voiture, comme ferait un amant.
Il faut bien la subir, puisqu'il faut de l'or.
C'est une femme grasse, sur le retour, qui met à son chapeau, nigaudement, des coquelicots.
Prométhée voulut ravir le feu du ciel afin d'animer une statue d'argile, et Zeus, à cette époque, maître des nuages et du tonnerre, le cloua, pour le punir, sur un rocher, où un vautour lui dévora le foie, qui renaissait à mesure, jusqu'à ce qu'Héraclès, vainqueur des monstres et des dieux, vint délivrer le titan de son martyre.
Cet apologue, emprunté au fatras mythologique, lequel vaut bien la théologie chrétienne, me plaît parce que j'ai voulu, moi chétif, sentir ton cœur, ma bien-aimée du passé, battre à ma volonté, parce que je n'ai pu voir ma pensée, pour ainsi dire, posséder ta chair, et nos âmes, comme nos deux corps, se mêler. Un violoncelle livre le secret de ses murmures, de ses plaintes langoureuses, de ses joies,
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de ses sanglots à qui sait promener, avec art, ses doigts et son archet sur les cordes. De même, la femme.
Sans doute, brune du ghetto, j'ai, durant les nuits, fait vibrer ton corps et j'ai, sans doute, à tes cheveux épars, à tes lèvres vermeilles, frissonnantes, à tes dents qui claquaient, à tes bras énervés, arrondis en nimbe autour de la tête, à tes seins que je baisais, à tes goussets même, dont j'aimais l'arôme, à tes flancs qui tressautaient dans les ivresses et qui semblaient, comme l'Océan, agités du flux et du reflux, à ton être pâmé, fait chanter toute la gamme féminine
Mais tes yeux?
Ils étaient arides comme le désert. Je souhaitais ardemment de saisir, dans tes prunelles fantastiques, une émotion qui me permît de supposer que, peut-être, ton âme s'abandonnait en même temps que ton corps. Les yeux de l'araignée sont, de la sorte, immobiles et ternes. Ne t'ai-
je pas aimée un peu pour cela? Jamais tu n'as été à moi, toute entière, avec ton souffle, avec ton âme, ne retenant rien de tes forces mystérieuses, physiques et psychiques, livrant, sans réserve, ta mémoire, ton intelligence, ton imagination dans ta même offrande que ta chevelure, d'une noirceur de hitume, que tes épaules sacrées, car est divine la beauté, que tes hanches potelées, livrant, ma chérie, ta bouche à mes baisers fiévreux, toujours inassouvis, aux torsions ton dos onduleux, aux regards émouslillés ton être superbe, sans chemise, pudique et fripon, ta peau juive à ma griserie affolée, ton bloc vivant de marbre rose à mes étreintes, dans les vertiges, et jamais ton cœur à mon amour. Tes yeux, ces miroirs, tesyeux de sphinge, jamais, jamais, ne me dirent que tu capitulais! La possession n'ayant jamais été complète, le désir fut sans cesse à me fouetter.
La jalousie aurait-elle prise sur toi?
Glisserai t-clle comme les autres sentiments? En nous déshabillant, je t'ai parlé, ce soir, de femmes anciennes et t'ai dit que j'avais beaucoup aimé Dinah Samuel.
Tu as souri du panégyrique exagéré que je développais, espérant t'agacer, et, sibylle impénétrable, tu m'as répondu :
— Dinah est jolie, très chic, mais trop maigre; elle est jolie avec un zest... Lui faisais-tu visite, le vendredi?
Un brasier de coke rougeoyait dans la grille. J'étais déjà couché. Tu venais d'ôter tes bas de soie cendrée et tu te glissais dans le lit. Approche, mignonne, que nous demeurions dans les bras l'un de l'autre ! Tu avais la plante des pieds gelée! Je me suis retiré vivement. Tu as fait une gentille moue et tu m'as déclaré, d'un air très calme, que tu étais bien en colère. Noémi boudait.
J'ai dit, pour obtenir mon pardon, un chapelet de mots d'adoration, avec un
baiser sur tes lèvres, sur tes yeux, sur tes bras, de dizaine en dizaine.
Crains-tu les chatouillements?
Tu t'es laissée prendre, comme sans le savoir, en simulant toujours la fâchée.
Que reste-t-il de ces moments ineffables? Les remembrances mélancoliques. N'ai-je pas rêvé? Tu boudais, maîtresse câline, sans m'avoir mis en pénitence. Nous nous taisions, quand, tout à coup, tu répétas doucement :
— Je suis bien en colè... !
La dernière syllabe fut-elle prononcée?
Un frisson te traversa, juste, qui secoua tes muscles et contracta ton cœur. Jusqu'à la fin tu me dis nenni.
Restons enlacés, ne faisant qu'un, et causons!
Nous nous aimerons toujours, mais, quand nous serons vieux, nous ne pourrons plus rien. . . Nous serons, quand même, tous deux, avec la mémoire des ivresses
sensuelles de jadis, et nous nous aimerons. Nos cheveux seront blancs. Ce sera gentil ! Nous nous aimerons encore dans la fosse. Si la mort est absolue et si nos âmes deviennent la sève des rosiers qui croîtront sur notre tombe, je reposerai ma tête, néanmoins, dans la nuit éternelle, comme à présent, sur tes cheveux dénoués. Les vers nous mangeront et s'en iront de mes lèvres à tes lèvres en suivant, si tel est leur bon plaisir, les contours de nos bras. Nos chairs se fondront ensemble. Unis de sorte qu'aucun tremblement de terre ne puisse nous séparer, nous serons la proie des helminthes. Tes cheveux pourriront.
Six mois après, nous étions morts l'un pour l'autre . Les amours se brisent et les fleurs se fanent.
— Qui est là?
— Euphémie.
Nous étions encore couchés. Je me suis
habillé, correctement, en trois minutes,
sans négliger le nœud de cravate, pour ouvrir à la tireuse de cartes. Nous l'avions oubliée, la pauvre muse de bohème. Avec toi, mie, est-ce que, d'ailleurs, je n'oubliais pas tout? Quel jour était-il? Quelle heure? Je m'en inquiétais peu. Quand j'étais près de toi, que me faisait le temps ? Sans revenir en arrière, sans me soucier de l'avenir, je me contentais de cueillir le bonheur présent,
Nous avions dit, la veille, dans notre escapade, à un personnage de roman, Euphémie, de venir, le matin, chez nous. On n'avait plus pensé à elle.
C'est égal ! Puisque vous êtes mariée, à présent, maîtresse, je me demande ce qu'il a pu vous apprendre. Nous avons dîné, avant que tu le connaisses, nous avons soupe dans les cabarets, grands et petits ; nous avons eu des fantaisies en fiacre; nous avons ri dans un tas de villages, Meudon, Suresnes , Joinville,
Bougïval ; je t'ai menée à des premières et à des répétitions générales ; nous nous sommes égarés non seulement à Bullicr, à Mabille, mais encore dans les bastringues des boulevards extérieurs ; nous avons fait des études de mœurs chez un marchand de vins du quartier Moufle tard, où des chiiïonniers piaulent des chansonnettes et crachent dans le piano ; je t'ai présentée à des poètes extravagants, à des peintres intentionnistes ; nous avons, enfin, essayé bien des manières d'arriver à la même chose parle chemin des écoliers,, qui est, en amour, le chemin des savants.
Euphémie, cependant, après avoir admiré une magnifique bruyère , toute fleurie, dans une hotte dorée, accrochée à la muraille, alluma le feu, sur ma prière, après quoi, sans les dépaqueter, elle posa ses cartes au bord de la table de nuit, et, s'assevant au coin de la cheminée, elle bavarda comme une perruche :
— On devine que monsieur adore madame et que madame aime monsieur. . . Moi aussi, j'ai un amant ! J'étais avec lui, hier, au concert. N'est-ce pas que mon homme est bien? C'est un menuisier... Le soir de son tirage au sort il rencontra, rue Vivienne, une négresse qui le trouva si beau qu'elle paya son remplacement au service militaire et le garda, cinq ans, pour son usage personnel. Il a des jambes qui semblent des colonnes... Flafla lui a donné un peu de bon sang, et certes, ses flonflons ne valent pas un seul couplet de Pierre Dupont, qui a été mon amant, après Mûrger... Mais Pierre avait le tort de faire moins de cas d'une femme que d'une paire de bœufs. Ils ne valent pas plus, les siens, parce qu'ils sont blancs et marqués de roux !
J'aime Jeanne, ma femme, eh bien! j'aimerais mieux La voir mourir que voir mourir mes bœufs.
Euphémie s'était levée pour fredonner
le refrain du grand chansonnier rustique. Puis, elle raconta qu'elle avait été sagefemme, de première classe, avant d'être teinturière ; elle parodia Rachcl, elle imita Roger, elle causa sur une foule de gens célèbres. Ils abondent, à notre époque.
Elle jasait, rigoleuse, avec une mémoire étonnante de précision, à la hurluberlu, faisant un monologue sans queue ni tête. C'était une macédoine de souvenirs qu'elle mélangeait encore de polarderies. Elle ne tenait plus en place, maintenant, et rôdait dans la chambre, en jacassant. Son châle vert complétait son air de perruche.
Enfin, elle approcha sa chaise de la table de nuit, se rassit, battit les cartes. Attention ! Elle interrogeait le noir destin.
Réussirais-tu, mignonne, dans tes entreprises ?
Des trèfles, en veux-tu, en voilà, signe de veine extraordinaire ! Quelques méchants valets de pique étaient bien contre
toi, mais les as accouraient à la rescousse. Tu triomphais sur toute la ligne.
Un bras nu accoudé sur l'oreiller, les doigts en ta noire chevelure emmêlée, tu fixais, de tes yeux admirables et stupides, les cartes graisseuses et tu écoutais les paroles de la bonicarde. De tes mirettes indéfinissables une bluette va jaillir. Non! A quoi songeais-tu? Construisais-tu des châteaux de cartes ?
Je me souvenais d'un livre désastreux et délicieux, livre de pleurs et de rires. Cette perruche, au châle vert, avait inspiré, jadis, quand elle était teinturière, un des poètes de la jeunesse.
Peut-on supposer, sans blasphème, chère d'antan, que tous les clous sont bons pour y suspendre un collier de perles pareilles à de grosses larmes ?