PROJETS EN NUE
Nous en étions au mazagran. C'était un déjeuner de collaboration. J'avais communiqué, sous le sceau du secret, à Kardac, le poète, une idée de drame. (En cinq actes, s'il vous plaît !) Le sot du secret est celui qui croit que son confident gardera le silence. Nous étions jeunes tous les deux. Lui trente ans, moi vingt. Ensemble nous avions tenu, sur la rive gauche, le drapeau littéraire, ce qui est une manière de dire, car je n'ai jamais vu de drapeau de ce genre. On aurait pu en acheter un, noir comme l'encre et semé
d'étoiles ou de louis, pour qu'il flottât, glorieusement, au-dessus de la porte d'une brasserie. Il fallait, sans retard, faire un grand chahut avec une pièce hardie. J'avais l'idée ; il la gobait. A l'esquisse du scénario j'ajoutai ma conclusion :
— Nos efforts, mon vieux, doivent porter au théâtre, non pas en imitant ceux qui nous ont précédés, non pas en ayant de l'expérience, mais en renouvelant, s'il se peut, le moule ancien. Henri de Bornier fait dans les souliers de Ponsard qui faisait dans les souliers de Corneille. Nos auteurs dramatiques illustres sont Bouvier, Burani, Yanloo, Leterrier, Busnach, Dennery, qui a la peau dure... De leurs pièces àtous laquelle est un chef-d'œuvre? Bouvier et Dennery marchent dans les bottes de sept lieues d'Alexandre Dumas, comme petit Poucet dans celles de l'ogre, et les autres sont des fourmis qui trottent menu, pillotant çà et là. Paul Delair s'essouffle à sonner du cor d'Hernani ; un
autre a l'esprit qu'il a retenu de Voltaire. Ne puisons pas à notre tour de l'eau à la rivière pour aller la jeter en amont ! laissons la croix de ma mère à Dennery, son manteau de pourpre à Hugo, ne nous croyons pas plus malins qu'Arouet et ne nous servons pas des bottes de Dumas ! Vois son fils ! Il admire papa, mais, ne voulant pas le singer, il est fabricant de poupées... L'argent est la passion hypocrite et formidable du siècle. Faisons un drame, qui soit moderne de tous les cris, de tous les rires, de tous les pleurs, de tous les remords, de tous les scepticismes contemporains, dont le héros ne meure pas pour l'honneur castillan, mais soit sublime, comme un démon du mal, avec une passion, celle de l'or, qui est la folie générale... Je tiens une intrigue. Travaillons! Si, n'ayant pas eu la force de jeter vivant sur la scène ce personnage sardonique, nous nous sommes trompés, du moins, nous aurons eu le mérite d'avoir essayé
d'ouvrir un chemin... Nous serons quittes, après, pour nous établir cantonniers sur les routes des autres ou pour demander une place dans quelque ministère.
— Quand commençons-nous ?
— Mais tout de suite... Veux-tu?
Kardac se versa un verre de rhum et
dit que ce n'était pas tout ça. On n'écrit pas un drame en cinq actes dans une soirée, comme un article. Pendant que nous composerons notre machine, il faudra de l'argent. Comment en avoir ?
Si nous restons à Paris, nous ne ferons rien, car nous ne pourrons jamais nous abstraire assez de la vie parisienne, en rentrant chez nous, pour fixer sur une aventure fictive toute notre pensée.
Et l'aventure de notre existence?
On ne chasse pas à son gré le souci du lendemain, quand ce n'est pas celui du jour même. Pour achever une œuvre de longue haleine, il faut avoir pu respirer tout le temps. Qui sait ? Nous nous rési-
ignorions encore à crev.er de faim, pendant plusieurs mois, pour enfanter un ours, si nous avions espérance que le public, bientôt, l'entendît grogner. Mais les directeurs ferment leurs portes aux ours dont les montreurs n'ont pas une réputation qui leur soit garantie. Le nôtre ne sera pas, certainement, un ours ordinaire. Il retroussera les babines sur toutes les dents que nous avons contre la société.
Les directeurs auront le trac.
Kardac promena sa langue sur ses lèvres déjà sèches :
— Si nous prenions deux bocks ?
— Oui. Mais qu'en dis-tu? Si nous partions tous deux, en province, afin de rédiger un journal républicain ? Nous aurions des loisirs pour écrire ce drame dans sa note extrême de modernité...
Nous démissionnons après.
— Je veux bien... Payes-tu un «sapin»?
Précisément, il y a séance, aujourd'hui. Nous allons à la Chambre des députés,
où, dans les couloirs, nous chercherons notre canard. Nous nous arrêterons, avant, à l'Odéon pour demander à La Rounat, le nouveau directeur, quand il pourra nous jouer.
Noémi, chère brune, je ne t'oubliais pas! Je t'aurais emmenée, comme Kardac son amie aux cheveux blonds, Rose Mousse, dont il eut les prémices, à Paris, lorsqu'elle y vint, pour apprendre le métier de couturière , après une faute au pays. Vous auriez été nos petites muses.
Je t'aurais emmenée. C'est facile à dire ! Il aurait fallu donner à tes parents un prétexte de voyage ; mais nous sommes gazetiers et nous aurions inventé quelque jolie bourde à leur faire avaler, pourvu que Léa de Yoilleroux, ta cousine, consentît à notre projet. Je n'eus pas même besoin de lui en parler, car, le lendemain, nous ne pensions plus à ce qui, la veille,
nous avait tant occupés. Les poètes ne sont pas gens sérieux.
En tout cas, pour le moment, nous étions entiers à notre plan. Le café, où nous avions becqueté, n'est pas loin del'Odéon. Nous sommes allés à pied au théâtre. Pas de chance ! Borgemol, le secrétaire, nous répond que M. de la Rounat est alité. Dans le cabinet de Borgemol était un associé du directeur, en dessous, pour l'argent, Mirbac, un boursier malin, que nous connaissions pour avoir été côte à côte aux mêmes tables de baccara, et un acteur, Porel, dont le talent n'est pas banal. Quand Borgemol nous interrogea, en s'excusant de son indiscrétion, sur le motif de notre visite, Kardac, qui caressait sa barbe noire et roulait des yeux farouches, prit la parole avec véhémence :
— Nous voulions savoir de M. de la Bounat s'il veut représenter, l'hiver prochain un drame, en cinq actes, de Montclar
et de moi, poète gascon, né à Paris. Nous possédons le titre et le scénario. Le sujet lui plaira-t-il? Ne lui plaira-t-il pas? C'est ce que nous verrons, car notre machine est très audacieuse... Si oui, nous désirons qu'il s'engage, moralement, à ouvrir son théâtre, la saison prochaine, avec notre pièce. Nous ne sommes pas les premiers venus, puisquenousn'arrivonspas, comme les autres, avec un manuscrit dans Ja poche, mais seulement avec une idée en tête. Une idée épatante, par exemple ! Si M. de la Rounat la juge telle, si la charpente de nos cinq actes est ingénieuse et dramatique, il ne reste plus qu'une question de style, et nous sommes, tous deux, capables d'écrire en français... Oh ! nous ne réclamons pas la commande de cinq actes, mais, si notre idée agrée, malgré ses témérités, nous voulons qu'on nous assure que notre œuvre, exécutée suivant les lignes indiquées, sera mise en répétition dans le courant de l'autre hiver...
Je devine votre objection. Il existe un comité de lecture. Dumas fils lui a-t-il soumis cette machine, Joseph Balsamo, pour laquelle Duquesnel a dépensé plus de cent mille francs ? Le gouvernement alloue une subvention à ce théâtre pour jouer les jeunes... Montclar et moi sommes ici des créanciers !
Mirbac dit entre deux bouffées de cigare :
— As-tu fini ton boniment, poète de Bordeaux?
— Lui va continuer. C'est un poète de Marseille.
— Retournez quand la Rounat sera guéri... Ça pourra marcher.
— Une le sera jamais.
Mirbac est de Nîmes, et Borgemol, de Toulouse. Il y eut un échange « d'adiousias » sonores prononcés, exprès, avec un accent formidable. Porel, qui est de je ne sais où, sourit.
Et nous sortîmes très joyeux, comme si
nous venions de terminer nos cinq actes. Une file de fiacres stationnait dans la rue de Médicis. Nous nous engouffrons dans le premier :
— Cocher, Palais -Bourbon, à la course 1
Grâce à la complaisance de Bescherelle, le chef des huissiers, toujours aimable, nous pénétrons aussitôt dans la galerie des Pas-Perdus. (Bescherelle est attaché à nos législateurs depuis plus de trente ans. Il a vu de près les grands hommes politiques qui se sont succédé sous plusieurs gouvernements. Y a-t-il de grands hommes politiques pour un huissier? Ce serait curieux de connaître les impressions de Bescherelle. Il a pu recueillir bien des anecdotes à travers les événements des tragédies ou comédies parlementaires vues de la coulisse. Quand donc ce philosophe publiera-t-il ses mémoires ?)
Kardac avait abordé M. Dodieau, le
sceptique dont l'éloquence fine eut un si joli retentissement dans le pays, lors de sa riposte à l'interpellation de M. Faridondaine, le leader clérical, sur la fermeture de deux écoles chrétiennes. Kardac et M. Dodieau se rencontraient dans un dîner mensuel de compatriotes. De mon côté, j'avais agrippé M. Achille Lefèvre, un membre influent de la gauche, qui avait cessé d'être journaliste, mais était demeuré homme d'esprit, et je lui exposais, franchement, ce que Kardac et moi souhaitions :
— Nous rédigerons le journal aussi bien que deux plumitifs quelconques.
Mais notre but est de nous exiler de Paris pour commettre un grand drame.
— Venez dans quelques jours. J'aurai peut-être ce qu'il vous faut. Surtout, ne contez pas à d'autres députés quelle est votre ambition littéraire!... Le chefd'œuvre intéressant, c'est leur élection.
Kardac vint nous retrouver et nous dit
que M. Dodieau était allé parler de notre affaire à ses collègues qui étaient à la buvette. M. Lefèvre rentra dans la salle des séances.
Elle ne devait pas être attirante la séance, car les couloirs étaient encombrés de députés. On discutait un tarif de douanes. M. Patronnet, le comédien, en habit bleu-barbeau, dans l'embrasure d'une croisée, omit vivement au milieu d'un groupe d'honorables. M. Agénor Bardoux, l'ancien ministre de l'instruction publique et des cultes, se promenait, bras dessus, bras dessous, avec un journaliste rose et tâchait de lui démontrer les avantages du scrutin de liste sur le scrutin d'arrondissement. Quelques confrères, assis autour d'une longue table, griffonnaient leurs comptes rendus.
Enfin, nous partons en nous promettant de revenir, à la fin de la huitaine, savoir dans quel trou on nous envoyait. Nous travaillerons et nous parferons un drame
qui sera au maximum do modernisme, comme une machine de Siemens ou d'Edison à son maximum d'électricité. Nos belles amies prépareront les repas de leurs blanches mains.
Soudain Kardac me dit :
— Est-ce que nos femmes se conviendront?
Il était urgent de présenter Tune à l'autre Rose Mousse et Noémi.
Si la plupart des poètes consentaient à s'occuper de négoce ou d'industrie, certainement ils acquerraient, en peu de temps, des fortunes respectables, tant ils ont d'imagination et d'activité, tant ils savent se dépêtrer subtilement dans la bataille de la vie, faire face aux obstacles ou les tourner, changer leurs plans au fur et à mesure des accidents de l'existence.
Mais les poètes manquent, en général, de l'esprit de suite.
Kardac proposa de siffler une absinthe sur les boulevards. C'était l'heure. Nous avons annoncé à des camarades que nous venions de faire recevoir un drame à l'Odéon. Peut-être, mon cher, nous commencions à le croire! Ils pouvaient insérer la nouvelle dans un « écho » des théâtres. La réclame sert toujours, n'est-ce pas? Le public retient un nom qu'il a vu nombre de fois et ne se rappelle pas ce qui précédait ou suivait. Dites du bien, dites du mal! On s'en moque. La critique maligne est rarement troussée avec assez de talent pour valoir le hasard d'un coup d'épée. Gascon de Paris, n'es-tu pas d'avis que nous avons été, ce jour-là, feu et flammer feu de paille, flamme de punch?
Déjà le crépuscule.
Il était entendu que nous dînerions ensemble, sur la rive gauche, au même café que le matin, avec nos deux maîtresses. Je suis allé chercher Noémi, rue Yivienner
LE CÛEUU 101
chezLéa de Voilleroux dont je savais que le mari était absent. Kardac nous attendit une dizaine de minutes. IL n'avait pas perdu son temps. Lorsque j'ouvris la portière, il méditait, dans le coin opposé, le gibus sur les yeux. Le poète, comme s'il avait découvert qu'un corps plongé dans l'eau perd de son poids un poids égal au poids du volume d'eau qu'il déplace, me cria gaiement :
— J'ai trouvé un clou pour le troisième acte!
Il ajouta :
— Chère madame, nous venons vous enlever.
Il t'embrassa, sur la chair, au bout des
gants. Tu étais, entre nous deux, au
milieu de la voiture. Je te détaillai notre
projet. Nous irions, en quatuor, Kardac,
Rose Mousse, sa gentille amie, toi et moi,
dans une préfecture morne, noircir un
drame, et, pour être plus tôt de retour
à Paris, nous travaillerions sans relâche.
« Les hommes seulement, si vous voulez bien ! Vous serez nos petites muses, vous serez mesdames les conseillères...
Acceptes-tu ? Ta cousine est trop intelligente pour ne pas inventer un moyen d'enjôler ton père et ta mère. »
Noémi ne répondait ni oui ni non, et, d'ailleurs, ne semblait pas avoir une confiance excessive dans la fermeté de notre volonté. Elle nous écoutait en souriant. Je voyais qu'il était, ainsi que toujours, difficile pour toi de prendre une résolution. Nous en prenons, parfois, cinquante, nous, ce qui est l'inconvénient contraire ! Tu étais indolente devant les efforts à faire pour te prêter à nos projets. Il aurait fallu gagner à notre cause Léa de Voilleroux, pour qu'elle se privât de ta compagnie qu'elle aimait, et puis c'aurait été faire tenir trop le chandelier à ta légère cousine. Un peu plus, un peu moins!
Quant à tes parents delà rue Notre-Dame de Nazareth, vous les auriez, avec aise,
belles rouées, convaincus que trois et trois font sept et que le Messie, annoncé par les anciens prophètes, est né, rue Sainl-Paul, d'un marchand d'habits et d'une manicure.
Je voyais, mignonne, ces hésitations se dessiner, en quelque sorte, sur ta figure, dans le clair-obscur du fiacre. Tu as, certes, les langueurs et les morbidesses orientales, mais aussi les lenteurs et les paresses devant tout ce qui rompt une habitude. Quitter Paris, c'est grave. Je voyais ta pensée inquiète comme souffler un frisson, à peine perceptible, qui partait du front et traversait ton visage, en courant sous la peau.
Tes yeuxsuperbes de sphinge sont des gouffres où je n'apercevais rien. Aussi, comme un aveugle qui lit du bout des doigts, je m'efforçais de deviner, d'autre façon, tes sentiments.
Kardac, te jugeant presque décidée,
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malgré tes paroles évasives, improvisait un tableau du bonheur futur :
— Nous ferons, de temps en temps r une partie de besigue et, pour varier r nous jouerons au loto. Nous nous coucherons de bonne heure, en tâchant qu'il n'y ait pas d'erreurs conjugales, et nous serons, nous, de grand! matin, clans notre bureau... Ce sera extraordinaire ! « Est-ce que nous la poignardons? — Je préfère l'empoisonner. C'est plus élégant ! dira Patrice. — Tu m'embêtes! Ne tuons personne ! »
Kardac habite rue de l'Eperon, dans la même rue que M. Théodore de Banville, marguillierde l'église Saint-Sulpice. Comme cette ruelle est pavée atrocement, nous sommes restés dans le fiacre tandis que le poète allait quérir, chez lui, Rose Mousse. La première impression, si elle est mauvaise, est souvent irrémédiable. Rose et Noémi parurent s'agréer.
Pas de place pour tous. Kardac s'assit, en
lapin, près du cocher. Nous avions baissé une vitre de devant. Mon collaborateur manqué, se tournant de trois quarts, expliquait à sa maîtresse que, prochainement, nous disparaîtrions en province. Il se décidait à «turbiner ». Les débineurs verront ce qu'il peut, quand il veut! Nous ne fabriquerions pas de la « gnognotte ».
Le dîner fut charmant.
Rose Mousse, blonde, les yeux émerillonnés, sous ses frisons à la chien, le nez friand, peut-être un peu court, une gueulette de jeune chat, contrastait, par ses mines éveillées et ses éclats cristallins, avecNoémi, qui, les yeux calmes, profondément bleus et attirants, le nez busqué, les cheveux plus noirs que le charbon, des boucles tombant, de chaque côté, comme de petits favoris, avait des nonchalances plus féminines et des sourires plus doux. Rose Mousse était un gamin,
un lutin, tout ce qu'il vous plaira, pourvu que ce soit capricieux et mignon, une bergeronnette. Noémi n'était pas une araignée. Chérie, chérie, tu ne m'as pas tué!
Notre projet enjouait énormément la blonde espiègle. Je l'entends encore, tandis qu'elle mangeait du veau sauté aux champignons, interrompant, par des hi!
hi ! hi ! clairs comme un bris de verre, ses phrases sautillantes. On habiterait au bout de la ville dans une maison étroite, pour qu'on soit plus près, avec un jardin autour. C'est la fin novembre. Tant mieux ! Lorsqu'il y aura de la neige, nous jetterons de la mie de pain aux moineaux sur la nappe blanche.
En terminant la description de ce paradis d'hiver :
— Pas de blagues ! Vous barbouillerez du papier, tous les jours, jusqu'à midi, pour que ce drame soit bientôt représenté... Nous irons vous dire que ces messieurs sont servis, Hi! hi! hi!...
Rose avait un de ces jolis rires de théâtre, un rire qui tient de la place.
Jamais Kardac n'avait été si sérieux.
Il parlait de cette vie de province avec des complaisances que je n'aurais pas soupçonnées en lui. Dix années de folies, de luttes, de bêtises, de ricanements, de tension continuelle, d'efforts littéraires, de roublardises, de chasse aux louis, d'amourettes malsaines, l'avaient donc tellementlassé qu'il aspirait, sincèrement, après une oasis. Il avait pourtant un solide tempérament et un caractère rebelle aux tristesses. Lui qui jouissait si bien d'une cbose, sans avoir besoin pour cela de la posséder, qui prétendait se moquer de l'argent, parce qu'il avait, grâce à sa notoriété de poète spirituel et joyeux, colibri rare, les plaisirs que l'argent procure; lui qu'on invitait comme gai convive, lui qui allait souvent à des noces à tout casser, parce que, peut-être, il n'a-
vaitpas assez de monnaie pour dîner, lui, le fou brillant, il dépeignait, avec un attendrissement dissimulé, une existence paisible. Il ambitionnait, au fond de ses désirs, d'être un bourgeois.
Pourquoi pas?
Combien de ces blasés de la vie parisienne ont le souhait d'une maison, dont ils seraient propriétaires, d'une femme honnête, comme la maman qui est vieille ou qui est morte, et de deux ou trois enfants, pour faire du tapage dans la maison ! Combien ont le souhait d'un intérieur où ils se sentiraient aimés! A Paris, c'est la bataille. On a des camarades dans le rang-, mais ils n'ont pas le temps de s'attarder près de vous, si vous tombez. On passe dessus !
Nous aurions, d'abord, quelques mois de cette vie tranquille en faisant notre drame. S'il avait du succès, il assurerait notre avenir. Mon rêve est d'être un bourgeois, en* restant un artiste. Mais je n'aurais
pas pensé que ce fût celui de Kardac.
On était au dessert, quand Rose Mousse fit remarquer àNoémi que, pendant notre séjour en province, nous ne leur ferions pas de traits. « Yous souriez, Madame ! Ce quartier est dangereux pour ça. Trop d'occasions ! . . Est-ce que vous vous fiez à Montclar ? » Comme Noémi avoua qu'elle venait , pour la première fois, sur la rive gauche, tout de suite, Rose Mousse proposa de lui montrer le quartier Latin. La garcette ajouta :
— Je comprends qu'il ne vous ait jamais conduite ici. Hi ! hi ! hi ! Quand il y demeurait, il a fait tant de fredaines. 11 connaît une tapée d'étudiants et d'étudiantes.
Attrape, Patrice!
— Kardac, ta femme est méchante...
Soit ! allons bocker dans diverses brasseries à filles!.. Noémi pourra juger, si nous les rencontrons, mes fantaisies d'autrefois.
Nous avons remonté le boulevard vers le café de Médicis. Kardac marchait, à quelques pas devant nous, ayant à son bras Rose Mousse. Je l'interrogeais. Désirais-tu que l'expérience fût complète et ne te fâcherais-tu pas? Puisque tu étais curieuse, tu resterais avec Kardac et sa maîtresse, afin que je sois plus libre. Je m'assiérai non loin de vous, pour que vous puissiez entendre ma conversation avec les petites toquées que je retrouverai. Ne me ferais-tu pas la moue ensuite? Tu le promis.
Qu'est-ce qui pourrait donct'émouvoir?
Tu t'étais, naguère, montrée flegmatique devant une réponse à me donner, quand nous causions de nos projets de travail et de départ en province. Ni oui, ni non. C'est pénible d'opter pour ceci ou pour cela. Maintenant, tu avais de la curiosité, peut-être. Rien de plus. Je me comparais à un livre dont peu de pages encore sont écrites. Tourne les feuillets en
arrière, ma chérie, car tu n'y pourras lire que j'ai aimé personne comme je t'aime!
Nous passions devant une boulangerie.
Une demoiselle en sortit, qui, sans doute, avait acheté deux croissants pour son dîner. Nous avions, autrefois, mangé dans la même crémerie, et, pour qu'elle ne rougît pas, la pauvrette, je n'eus pas l'air de l'apercevoir. C'était une bachelière es lettres et es sciences. Pas jolie, d'ailleurs ! La figure blême, les yeux songeurs et mélancoliques, les traits rudes, le nez fort, les cheveux châtains coiffés à la vierge, un chapeau fripé sur le tout, grande et maigre, elle était enveloppée d'un waterproof, teinte sombre, au bas duquel apparaissaient les plissés de sa robe d'alpaga noir et le bord d'une balayeuse, en mousseline, moins blanche, certainement, que son âme.
Je dis à Noémi :
— Rose Mousse a cru m'ennuyer avec
ses étudiantes... D'abord, le mot n'est pas exact pour celles à qui elle l'applique. Ce sont des papillonnes en train de se brûler les ailes... Celte déguingandée anglaise, aux gros pieds, est une étudiante et sera, prochainement, doctoresse en médecine.
Pas gracieuse d'aspect, cette miss, mais elle a, dans sa tête longue, assez d'intelligence, et, sous sa poitrine plate, beaucoup de cœur. Type hybride qui devrait être un homme!.. Toute sa distraction est, parfois, de se promener, en lisant, dans le jardin du Luxembourg. Voilà une vraie étudiante IMimi, tu sais, elle est...
Kardac et Rose Mousse avaient ralenti le pas pour que nous pussions les rejoindre. On était au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue de Médicis. Je confiai Noémi au poète parisianisle :
— Fais le panier à deux anses. J'entrerai à la brasserie, dans quelques minutes seulement, afin de ne pas avoir l'air d'être avec vous. Il y aura bien, par là,
une femme que j'aifréquentée autrefois... Les petites critiqueront mon goût... Rose va me « chiner » !
Us partirent.
Je venais à peine de rouler une cigarette et de rallumer, quand j'aperçus une blonde. C'était Augusta, duchesse d'o, de par sa bouche, qui est un bijou minuscule :
— Bonsoir, Augusta.
— Pas possible! C'est toi?
Nous ne nous étions plus vus depuis un an. Des bouffées de souvenirs me remontèrent au cerveau.
Avec la duchesse d'o j'avais répété une scène d'amour. Elle était un des trois mannequins sur qui j'avais essayé des pelotages que, le soir même, j'espérais tenter sur une autre.
Cette autre était Dinah Samuel. Mes répétitions de hardiesses amoureuses furent, ce soir d'hiver, inutiles. Dans cette
ridicule soirée, la neige tombait. La tragédienne était partie avec un banquier, et moi, après une longue et mélancolique promenade à travers les rues blanches, j'étais arrivé, à deux heures, moins quelques minutes, à la brasserie où servait la duchesse et j'avais trinqué avec son o.
Le peuple a raison dans sa philosophie pratique. Quand on n'a pas ce qu'on désire, on se contente de ce qu'on a. On court après l'idéal, et, rarement, on l'atteint. L'idéal est ce que chacun regarde comme tel. Dinah Samuel était alors pour moi la réalisation de la femme rêvée. Je me trompais. Augusta n'était-elle pas plus jolie, plus fraîche, plus ferme, plus jeune que Dinah Samuel ? N'est-elle pas blonde naturellement, tandis que Dinah Samuel est blonde artificiellement ? Augusta n'a-t-elle pas une bouche si étroite qu'on a changé son nom en celui d' « Angusta » ? Dinah Samuel n'a pas cette mignonne qualité. C'est entendu ! J'étais
grisé par la gloire de la tragédienne, et la duchesse d'o fut, cette nuit de neige, une suppléante.
Ai-je chéri sincèrcmentDinah Samuel?
Oui, parce que j'ai chéri Phèdre, Monime, dona Sol, dona Maria de Neubourg et que la tragédienne représentait, au théâtre, mes amoureuses imaginaires du collège.
A la ville, c'était différent.
Et ta sœur?
J'avais offert mon bras à la duchesse :
— Où vas-tu ?
— Au Médicis.
— Moi aussi.
Elle voulait y causer avec une de ses amies, Tigrette, qui était, depuis midi, tireuse de bocks. Tigrette l'avait avertie, par un billet, de sa résolution. On n'a pas des idées comme ça. C'est trop dur de s'amuser ! Si la duchesse d'o avait su, quand elle a commencé à nocer, tout ce qu'elle sait à présent, elle serait restée
une fille honnête. Aussi, puisqu'il était encore temps de sauver cette ignorante, elle lui réservait quelques conseils aux pommes.
Noémi, Kardac, Rose Mousse étaient, précisément, aux tables de Tigrette, une petite châtaine, à figure très douce, vêtue d'une robe-blouse, en mérinos noir, et ceinte d'un tablier blanc coquet. La patronne avait renoncé à imposer aux filles de sa brasserie des costumes exotiques.
Je serrai la main de Kardac, comme si c'était une conjoncture fortuite, et saluai, sans affectation, Rose et Noémi, de même que si je ne les avais jamais vues, par politesse, puisqu'elles étaient avec mon ami.
Je m'assis, près d'eux, sur la banquette, à côté de la duchesse d'o.
Tigrette nous demanda ce que nous prenions.
J'interrogeai :
— Qu'est-ce que tu désires, duchesse ?
Et toi, ma gentille ?. . . Augusta m'a dit que tu t'appelles Tigretle. Es-tu si farouche que ton nom?... Un rhum pour moi...
Mais tu es bien faible pour porter des liqueurs aussi fortes !
— Tu ne vas pas lui faire la cour ! Estce que tu ne me goberais plus, Patrice ? Hein ? Nous nous sommes payé du plaisir dans le temps ! Te souviens-tu, mon gros chien, comme j'étais mignonne ?... C'est encore itou. Tu ne crois pas?
Noémi nous entendait, mais restait impassible. Kardac et Rose, de temps en temps, lui parlaient à voix basse. C'était une conversation, entre eux trois, souvent interrompue.
La duchesse avait ôté son manteau, de limousine anglaise, à capuchon doublé de soie écarlate. Assez drôle, la mignonne, avec son costume en drap vert sombre
aux boutons en forme d'o, le corsage
moulant son buste, une écharpe en laine écarlate nouée par derrière, les bouts très courts, et, sur sa claire tête blonde, un chapeau d'homme, en feutre mou, autour duquel un large ruban de soie rougeoyait!
Tigrette nous avait servis et s'était mise en face de nous. La duchesse entama son speech :
— Tu veux donc être une grue comme moi ! Je te préviens que ça n'est pas gai, ma petite. Les hommes me dégoûtent !
Il faut payer son propriétaire, sa couturière, des tas de gens, et, pour avoir de l'or, aller avec des individus quelconques. Souvent, à minuit, j'ignore quel type ronflera près de moi. J'aurai contre ma peau la peau de cet inconnu qui, selon son plaisir, alors que je serai peut-être fatiguée ou embêtée, s'imposera. C'est tellement écœurant que ce serait à se jeter à l'eau, si on y pensait trop ! Tu sais ce qu'est un water-closet. Voilà ce que je suis et ce que tu souhaites d'être !
La duchesse d'o, toujours farceuse, était, par hasard, en train de broyer du noir. Elle s'était levée du mauvais côté pour vendre ainsi son piano ? Tigrette répliqua qu'elle avait son plein dos de vertu. C'est trop bête d'être honnête! Elle racontait son histoire. Si elle est fille de brasserie, c'est la faute à son mari qui la traita comme une coureuse. Elle Ta épousé pour avoir une robe à queue, la robe et la queue, mais elle a senti l'étincelle, le soir du mariage, pendant le bal qui suivit le dîner. Elle ne profanera jamais cette heure d'amour et ne revalsera plus ! Elle était vierge et avait seize ans. « Que de perles devant un pourceau ! n'est-ce pas, Monsieur?» Il lui apprit, sans délicatesse, tous les baisers, et, trois semaines après, la laissa tranquille... Il la trompait. Pourquoi l'avait-il épousée? Il lui répondit qu'il avait eu du goût pour elle. Au petit local les lunes décaties!.. Son mari jouait et perdait. Il restait, quelquefois, deux jours sans rentrer
à la maison, et, quand il revenait, il ]a battait ainsi que plâtre.
Tigrette continuait son récit : — Je lui pardonne les coups, mais je ne lui pardonne pas de m'avoir insultée, comme il Ta fait, un matin. Avant de nous endormir, aussi bien qu'après notre réveil, j'avais été très aimable pour lui... Mais, à propos de son déjeuner, il trouva moyen de me quereller. Je lui rappelai ses câlineries de naguère. Il m'a dit que c'était pour économiser cent sous, et, sur cette injure, il est parti pour son bureau... Ma fille est morte à quinze mois. Nous sommes séparés judiciairement... Je sais peindre un brin, et j'ai voulu être sage. En travaillant pour des éventaillistes, je gagnais trois francs par jour. Comment vivre avec si peu ?... Je ne trottinerai plus avec ma boîte à couleurs.
La duchesse déclara que les hommes sont des cochons, puis, approchant de ses lèvres le verre de kummel, lapa quel-
ques gouttes, à petits coups de langue. S'amusait-on toujours au quartier? Augusta me répondit qu'elle ne savait pas. Toute la bande d'artistes s'était envolée sur la rive droite. Eparpillée la couvée de jeunesse. Kardac seul était resté fidèle au boul'Mich'. « Grévinette s'est mariée avec son amant, tu sais? ce toc, qui l'avait tant rasée partout (pauvre petit chat !) afin qu'elle ne le trompât point avec un autre... Pauline Pipo s'est réfugiée, en province, dans un couvent. On se fait vieux, mon petit... A propos, si nous nous embrassions?... Voilà plus d'un an que ça ne nous est arrivé. » Augusta m'offrait sa bouche minuscule. Ce fut une lichade de sa part. Noémi nous observait, sans qu'un muscle de sa face tressaillît. Kardac, après avoir ingurgité son sixième bock, criait :
— Si j'avais dix millions, je changerais Paris de place.
— On voit bien, Monsieur, que vous êtes de la Gascogne.
Noémi plaisantait le poète Kardac, qui, par intervalles, laisse paraître, malgré son parisianisme acquis, la vantardise méridionale. Certainement, il ne pensait plus du tout à notre drame moderniste. Kardac n'est sérieux que lorsqu'il est triste. Un bon cigare, le café, le cognac, plusieurs bocks, l'avaient rendu gai. Rose Mousse riait de la comédie que nous jouions. Mais Noémi semblait indifférente et quiète. Tu ne seras donc pas même énervée, Juive affolante? Tu ne seras donc pas jalouse, ma chère ténébreuse?
Kardac interpella, soudain, la duchesse d'o :
— Tu connais Patrice?
— Oui. C'est un gentil garçon qui a toujours fait ce que j'ai voulu.
— Ce doit être du propre !
De nouveaux types se plaçaient aux tables de Tigrette. C'étaient sans doute des étudiants qui se livraient à une va-
drouille dans les brasseries. Une cocote du quartier était avec eux. Elle serra la main de la duchesse d'o, puis, me fixant, elle demanda si je m'appelais Montclar.
Elle était rousse teinte et potelée. Un garçon coiffeur, sans doute, qui consommait à côté, fit remarquer, très haut, à son interlocuteur qu'elle avait une tête de cire. Je dis à la petite :
— Patrice Montclar. Ça vous plaît-il?
— Oh! Plus le même, depuis deux ans!.. Tu arrivais de Provence et tu en avais l'air. Dans tes cheveux on n'aurait pas trouvé bizarre de voir quelques brins de romarin ou de marjolaine. Rien que ça de chic à présent! J'ai couché avec toi, Monsieur, un soir que j'étais un peu grise. Mais tu ne me remets pas?
— Non, ma chère. C'est à recommencer.
Les étudiants entonnaient la scie d'il
n'y a qu'un Dieu qui règne dans les cieux. La rousse teinte retourna vers les étudiants.
Ah! Voici Lindor! Toujours le même, lui, toujours efflanqué dans un ulster, toujours amoureux platonique de cent mille femmes, toujours pourchasseur de rimes pauvres. Et plus moyen de dire avec Tigrette et la duchesse d'o des emmargouillis ou des coquecigrues. Lindor me demandait des nouvelles de Dinah Samuel qu'il chérissait amicalement :
— Tu n'es plus retourné chez elle depuis si longtemps? Vous êtes donc brouillés? Pourquoi ne fais-tu pas une chronique pour la défendre? Chacun l'attaque. Nous sommes bien avancés ! Elle s'est enfuie en Amérique, cette grande comédienne illusionnante qui nous rendait visibles les charmeuses créées par les poètes, cette sentimentale dont l'art était le seul souci. C'était la fée coquette. Tu te rappelles comme elle était attentive, quand tu la conseillais et lui expliquais Hugo par Shakespeare, Racine par Euripide. Tu électrisais ce fil d'archal...
Personne n'interprétera plus comme Dinah Samuel les héroïnes qu'elle a représentées. Presque pas de gestes. Elle avait tout dans sa voix dont le son est une caresse... Pourquoi n'aimes-tu plus Dinah ?
J'observais Noémi. Chez elle aucune trépidation de jalousie. La Juive désespérante, impassible comme une éternité, semblait seulement ennuyée. Pleure donc, bête féroce, ô mon ténébreux et superbe amour!
Mon cœur tictaquait ; car je craignais qu'elle ne me boudât (c'était le moindre) d'avoir poussé trop avant cette fantaisie.
Les deux groupes , le trio , Noémi , Kardac, Rose Mousse, et le quatuor, la duchesse d'o, Lindor, Tigrette et moi, s'étaient presque confondus. La conversation allait d'une table à l'autre. Lindor parlait de même qu'en songe ; Rose Mousse riait presque continuellement; Kardac développait,
en une suite de phrases qui sautaient et cabriolaient comme des clowns, un paradoxe sur l'homme et la femme, en prétendant que l'amour a pour but de faire des enfants. Horreur!
Tigrette nous quittait, de temps en temps, pour servir un client, et la duchesse d'o séchait une cigarette. La bande d'étudiants en vadrouille, à côté, faisait un chahut carabiné. Croyaient-ils que le tapage remplace le plaisir? La rousse teinte, qui était avec eux et que, décidément, je ne reconnaissais pas, était un vrai moulin à paroles. S'échappaient, sur le nombre, des mots gras.
Noémi , fatiguée, peut-être dégoûtée, pria Kardac et Rose de la raccompagner chez elle. Je trouvai une raison pour m'en aller aussi. À peine dehors, je mis la main de Noémi sur mon bras et je demandai pardon à la très chère. Elle me répondit, l'air indifférent :
— Pourquoi, mon ami? C'est inutile. Tu
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t'es amusé jadis. Tant mieux ! Je ne suis pas jalouse de ces pauvrettes.
Kardac proposait d'aller dans une nouvelle brasserie du quartier. J'avais une fringale de baisers et j'étais pressé d'être chez nous. Je demandai à Kardac, s'il était toujours décidé à laisser Paris pour écrire, avec moi, ce drame moderniste. Il n'y pensait plus î Paris est trop gai, trop vivant, en hiver, pour qu'on s'en exile. Il fallait attendre le printemps.
C'est pour rien que nous avions tenu, à l'Odéon , devant Mirbac, Borgemol , Porel, des discours révolutionnaires ; pour rien que nous avions, au Palais-Bourbon, conté nos projets à des députés qui voulaient bien s'y intéresser ; c'est pour rien que deux poètes avaient bourdonné dans Paris, comme deux mouches bleues dans une bouteille.
Et puis Kardac se plaisait dans la
grand'ville et s'y plaisait avec sa blonde rieuse ; j'adorais Noémi dont ce départ aurait troublé l'indolence.
Nous nous sommes séparés de Kardac et de Rose, qui nous avaient fait la conduite, quelques pas, jusqu'à un fiacre de la station du Luxembourg. Enfin nous étions seuls! Approche tes lèvres rouges, ma chérie, et presse-toi contre moi, tes menottes gantées serrées dans mes mains, pour que je respire ton parfum préféré de santal et ton odeur subtile et troublante de femme ! Au rebut les maîtresses anciennes et les chemises sales ! Mignonne sphinge , à ce moment , autour de toi volaient toutes les âmes de mes tendresses. Je t'aimais.
Mais est-ce que j'en suis bien sûr? J'ai cru aimer Dinah Samuel. C'est mon imagination qui était prise pour cette épinglée théâtrale. Que dire de toutes les autres passantes d'amour, de Lalie, de Grévinette, de la duchesse d'o, de Luce Cricri,
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d'Alice Penthièvre, de Cbristiane, de Lisbeth, qui, jadis, le lendemain d'une nuit de jeunesse, me raccommoda une redingote avec ses cheveux ?
Ai-je pour toi, mon ancienne, ai-je pour toi, languissante comme si tu étais née au pays où on mange le haschisch et où on fume l'opium dans les narghilehs, ressenti l'amour véritable dont le souvenir embaume toute la vie ? Non pas. Une belle viendra qui dépiquera mon cœur des épinglées du temps passé.
Où est cette inconnue ?
Lorsque la neige tombe, elle balaye l'atmosphère, car les gouttes de pluie se sont transformées en flocons, à la rencontre des atomes épars dans l'air, en se cristallisant autour de ces corpuscules, et, par suite, la neige, dans sa chute, nettoie réellement l'espace des poussières, des miasmes, des sels, des germes apportés par les vents et qui sont visibles dans un rayon de soleil isolé.
Une femme ignorée me purifiera, de même que la neige le ciel. Adieu, toutes ! Une vierge, que je n'ai pas encore vue, sera reine dans mon cœur, et, suprême épousée, dissipera, de son souffle chaste, les réminiscences mêmes des fausses amours.