REPETITION GENERALE
On était en décembre. J'avais reçu deux entrées à la répétition générale, à l'Odéon, de la nouvelle comédie d'Alphonse Bébé : les Ratés. Des indiscrets disaient que la pièce était charmante. Vers quatre heures de l'après-midi, je sonnai donc à la porte de Léa de Voilleroux, ta cousine, chez qui je te savais être depuis la veille. La bonne, une Juive crochue, vint ouvrir et m'annonça que madame était sortie avec mademoiselle Noémi.
— Si vous désirez parler à monsieur? Il est arrivé d'Autriche, ce matin...
Je ne connaissais pas M. de Voilleroux et ne le regrettais point. La bonne, qui n'était pas au courant de l'intrigue amoureuse , me pria de laisser ma carte. Cette idée me troubla d'envoyer mon nom au mari.
Sans prendre garde à l'impertinence de ma réponse :
— Inutile ! Je n'ai pas de cartes sur moi : je n'ai que mon canif.
Je l'avais senti dans la poche du gilet, comme je faisais semblant de chercher.
Tout s'arrange avec une servante juive, ou chrétienne. Elle t'avertit, à votre retour, et, le soir, nous allions ensemble au théâtre.
L'Odéon est un peu loin, quand on habite à Montmartre. Mais les amoureux ont les fariboles qui rendent courts les voyages en fiacre. Tu étais délicieuse en complet de bizarre étoffe anglaise, gris de laine, très seyant.
Te souviens-tu, Noémi? Tu trouvais que je t'embrassais trop, et que j'enlevais ta
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poudre de riz. Je me suis penché sur ton sein adoré :
— Que veux-tu, Patrice ?
— Écouter ton cœur.
C'était bien naïf. Le cœur battait physiologiquement. Voilà un adverbe qui n'est pas joli; mais il est exact. Le cœur?
Qu'est-ce que c'est que ça ? D'aucuns ont une sentimentalité ridicule qu'ils baptisent de la sorte. Le cœur est un synonyme. Tu n'es pas sentimentale et tu as raison.
Les ratés, dépeints par Alphonse Bébé dans sa comédie, se figurent avoir du cœur. Où cela les a-t-t-ii menés ? A la misère en claque.
Après le second acte, nous avons accompagné, dans un café voisin, un groupe de camarades. Tu t'es amusée à nous entendre casser du sucre sur des écrivains qui, dans leur jardin, sont des maîtres. Schavyl,
un de nous, commença le feu, disant avec son malin sourire :
— Les ratés d'Alphonse Bébé sont grotesques... N'est-il pas un raté lui-même? Ce n'est pas suffisant de bien dire ; il faut dire des pensées. Bébé vit trop à l'écart. Le soir du mariage du gentil poète, il y a quinze ans, Max, triste, rencontra Myrtil, le peintre, qui était navré de n'avoir pas été invité à la noce. Il pleura presque dans le gilet du caricaturiste. « A-t-il peur que je me saoule ? J'ai de la tenue, quand je veux! » Myrtil se lamentait... Alphonse Bébé, cependant, a vécu autrefois, et, de sa vie parisienne, à cette époque, sont nés des livres exquis. La huche aux souvenances est vide à présent. Il invente, au lieu d'observer. Ses personnages ne sont plus étudiés sur le vif. Si nul ne cisèle, en miniature, mieux que lui, des morceaux, il ne sait pas faire un ensemble. Ce défaut est surtout nuisible au théâtre. Dennery, qui n'est pas artiste pour un liard, enlève,
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chaque coup, un triomphe, parce qu'il sait échafauder une pièce, parce qu'il sait établir un ensemble. Quelle est la signification de l'œuvre de Bébé ? Jl a écrit des romans délicieux. Mais après les fleurs, les fruits. Il semble que cetg écrivain n'ait jamais eu que des fleurs... Pourquoi ne regardet-ilplus autour la vie tourbillonnante ? Ce printanier, ce primesautier s'ensommeille. C'est le maîlre des contes minuscules et des grandes marqueteries. Il n'est plus dans le mouvement. Un râlé, Bébé, mais très chic !
On était en train. Jean d'Amicy, un poète qui fait delà critique, éreinta, injustement, les frères Génicourt.
— Ce sont des ratés mièvres. Quand, de nouveau, la langue française sera-t-elle claire et nette ?... Nous employons plusieurs mots là où les auteurs du dixseptième et du dix-huitième siècles se servaient d'un seul qui était le bon. On n'est pas original et admirable parce qu'on est obscur et précieux.
Après les frères Génicourt, Jean (i'Amicy entama M. Zola. Le poète prétendit que c'est un élève remarquable de Théophile Gautier :
— Peignant avec des syllabes assemblées avec art, il excelle dans les croupes. Mais il n'a pas formulé la synthèse des philosophies parisiennes éparses, du clubman, du boursier, de l'épinglée, de Tacteuse, de l'ambitieux. Les écrivains célèbres contemporains ont vu grandir Gambetta, Aucun n'a été observateur assez profond, psychologue assez puissant pour faire de la fortune étonnante de ce méridional le sujet d'un roman de mœurs politiques. M. Zola n'est aussi qu'un rhétoricien... A part cela, très fort !
Le débinage marchait comme il faut.
Sans partager, il s'en faut de beaucoup, les avis exprimés, très paradoxalement, sur Bébé, les frères Génicourt et l'autre, j'ai déclaré, ma mie, préférer à une page travaillée, mosaïque de phrases miroi-
tantes, puant l'huile, ce billet d'Henri IV h madame de La Roche -Guyon :
« Madame, je vous écris ce mot le jour de la veille d'une bataille. L'yssue en est en la main de Dieu qui en a desja ordonné ce qui doibt advenir, et ce qu'il congnoist estre expédient pour sa gloire et pour le salut de mon peuple. Si je la perds, vous ne me verres jamais, car je ne suis pas homme qui fuye ou qui reculle. Bien vous puis-je asseurer que si j'y meurs, ma pénultième pensée sera à vous, et ma dernière à Dieu, auquel je vous recommande et moi aussis. Ce dernier aoust 1590, de la main de celuy qui baise les vostres et est vostre serviteur. »
— Ce roi n'est-il pas un écrivain de
franche et haute allure? On devine un
homme galant, croyant et brave... Le
secret est perdu d'une telle simplicité
La sonnette du théâtre retentit, à propos,
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pour la fin de l'entr'acte. Tu t'étais intéressée à notre bavette, puisque, te dressant, tu nous lanças une pointe :
— Qu'en dis-tu, Patrice? Qu'en pensezvous, monsieur Schavyl, et vous, monsieur d'Amicy? On est toujours le raté de quelque chose.
Un succès d'estime accueillit cette comédie manquée : les Ratés.
En revenant à Montmartre, en fiacre, tu ne craignais plus que mes baisers ôtassent ta veloutine. Tu m'exposais une fantaisie, fraîche éclose, et tu m'offrais de t'aimer, une semaine, platoniquement. J'ai accepté pour avoir, durant sept longs j ours, le désir, puis, si nous nous tenions parole, le plaisir, plus aigu, du bonheur. Le platonisme ne vaut rien. La nature est de cet avis, et, ne voulant pas de forces perdues, elle dirige les sentiments vers les sensations. Est-ce que l'amour, au reste, clans
ses instants les plus matériels, n'a pas sa poésie pénétrante ?La femme, alors, semble murmurer : « Soyons heureux en moi ! » Q uoi de pi us touchant, de plus profond ?
Mais noire traité fut platonique.
Nous avions le caprice, chaque fois, de mettre dans un vide-poches, en albâtre, qui était sur ma cheminée, une petite pentacrine. En rentrant chez nous, tu te plus à les compter. Il y en avait cent. Pépin des Grillons m'avait envoyé de Grivedesvignes un coffret bondé de ces astéries fossiles qu'il avait ramassées sur les montagnes. Adieu notre projet, ma pâle brune ! Des violettes mouraient à ton corsage. Elles sont tombées, quand je l'ai déboutonné.
La pièce, dont nous avions vu la répétition générale, aurait-elle autant de représentations que notre amour ?
Nous avons fêté la centième des étoiles noires.