‹ Le cœur solitaireChapitre 10 sur 13 · L INQUIETUDE DE DIEU · texte numérisé non relu

L INQUIETUDE DE DIEU

Le sable clair du temps fuit des plus larges mains. Les serments et les blocs de pierre se disjoignent. Quand les he'ros dorment veillés par la Victoire, La Mort, tambour brutal, roule un rappel d'airain.

On sonde le secret profond de l'être en vain, Et le poète, ivre d'azur, d'or et de gloire. Qui va, les bras levés, pour cueillir les étoiles. Heurte son front au cintre bas du rêve humain.

L'heure, hélas ! glace et clôt les lèvres bien-aimées; Les feux de belle pourpre expirent ^n fumées, Et le soleil se couche au fond de tous les cieux.

On se retourne, un soir, sur la route suivie :

Il fait froid, la nuit tombe, on est seul... Pauvre vie

Qu'on n'a pas dévouée au service de Dieu !

20 Septembre 1897.

A Guy Ropartf

Celui qui n'a que sa tristesse pour génie, Las d'être comme un saule au feuillage flottant Qui pâlit sous la lune et tremble sous le vent, Sort par un crépuscule attendri du printemps. L'heure est pensive, et pure et simple, elle est bénie ; Toute chose au sommeil s'incline, et c'est la fin Du Jour et des rumeurs et du labeur humain. Le soir avant la nuit se prolonge, tranquille Comme au pas de sa porte une aïeule qui file ; L'acier net d'un soc luit sur la glèbe, un oiseau Chante encore parmi l'éternel bruit de l'eau ; Une étoile apparaît au ciel... Le solitaire

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Respire la senteur puissante de la terre.

Ce soir limpide et bleu lui semble trop obscur,

Malgré là-bas l'oiseau qui chante et l'eau qui pleure,

Et malgré la première étoile dans l'azur ;

Ce soir n'apporte pas la paix intérieure,

Ce soir vernal, amer et doux, nocturne et clair,

Ravive le brasier défaillant de la chair.

Et rhomm.e à qui l'amour mouvant comme la mer

En fuyant ne laissa quel'àcreté d'un rêve

Pareil au sel que l'onde a laissé sur la grève,

Et qui, près de l'amour encor, reste indécis

A murmurer comme une abeille au bord d'un lys.

Le poète subtil et maladif qu'enivre.

En ce soir vaporeux et caressant d'avril,

A lui fondre le cœur la volupté de vivre.

Regrette l'impassible austérité des livres.

Ton serviteur est là, Seigneur, murmure-t-il, Un serviteur, hélas ! luxurieux et vil, Mais qui sanglote et te supplie et qui s'accuse ; Il tend ses pauvres mains pleines de péchés. Or Je te sais humble avec les humbles, dur au fort ; Sois rude au pénitent, flagelle mes sens, use Mes genoux sur ton seuil et mon cœur à t'aimer,

I 3o LE CŒUR SOLITAIRE

Mais laisse mon banc vide aux noces de la terre,

Veuille que Je demeure à jamais solitaire,

Epi pour le bon pain élu par l'ouvrier.

Ah ! la vie est ce soir trop vivante et trop belle,

Le désir alanguit l'épouse qui m'appelle...

Je suis faible et ce soir de printemps m'a tenté.

Seigneur, protège-moi contre la volupté,

Donne à l'arbre la fleur et le fruit, donne aux femmes

La grâce de régler la musique des âmes,

Donne aux prés la rosée et la pluie, à l'amant

La tendresse et la force et l'aube au firmament :

A celui que sa chair perverse embrase, donne

La paix chaste, Seigneur, d'un immortel automne.

?o Avril 1897.

l'inquiétude de dieu i3i

LU

Dernières paroles du poêle

Je vais mourir, je vais bientôt mourir; qu'on ouvre La croisée et que j'aie un rayon de soleil Sur mon lit et la ronde endormeuse des mouches ; Que tout le jour sourie à mon dernier sommeil ; Qu'on me couvre de fleurs, que l'air frais du matin M'apporte encor les clairs effluves du jardin Où mon frère aux cheveux dorés creuse le sable, levais mourir; il ne faut pas vous attrister, Nous sommes ici-bas des roses de passage Qu'un vent plein de sel pur souffle à l'Eternité.

l32 LE CŒUR SOLITAIRE

Mes sœurs, priez, ma mère.... ô mère, étes-vous là?

Entrelacez mes doigts sans force au crucifix

Et donnez le baiser du soir à votre fils ;

Dites paisiblement : le Seigneur l'appela.

Parlez, souriez-moi, prenez mes mains... Vous êtes

Frémissante et mon cœur vous devine inquiète...

C'est que je fus vraiment un enfant de caresse;

Ah ! oui, tous les parfums qui font oublier, toutes

Les vénéneuses fleurs qu'on cueille au bord des routes.. .

Ce fut bref comme un doigt qui descend une harpe

Et mon printemps s'est envolé comme une écharpe.

Vous m'aviez fait tendre et câlin, pardonnez-moi ;

La chair est chose douce à la chair, j'étais jeune,

Et je vous ai caché de plus amers émois,

Quand, ma mère, vous vous cachiez pour pleurer seule.

Mais j'offre ma prière humble et fervente à Dieu

Dont la clarté palpite en moi légère et neuve

Comme un papillon blanc passe sur le ciel bleu.

— La rumeur du dehors ruisselle comme un fleuve ;

Les gens joyeux, leur livre en main, vont à la messe. --

Je sens mon cœur obscur s'éteindre et j'ai des larmes

Aux yeux comme le ciel nocturne a des étoiles.

La vie en moi semble un chant qui s'éloigne et cesse.

J'implore, ô juste Dieu, votre bonté profonde :

l'inquiétude de dieu i33

Et maintenant, brisez ma ruche dans ce monde, Qu'ouvrant son vol enfin vers les célestes landes, Mon âme, fugitive abeille d'or, se fonde Dans l'essaim frémissant des cloches du dimanche.

28 Novembre 1897.

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