L AUTOMNE AU JARDIN I
On entend clairement dans le soir qui se tait
Des tuiles se briser au bord d'un toit lointain ;
L'air est tiède et chargé d'odeurs, et de la vigne
Dorée aux résédas bourdonne la sourdine
Que l'abeille interrompt en plongeant dans les fleurs.
Le jardin languissant se gonfle comme un cœur
Où mûrit un tardif amour. Mais le passant
S'émeut d'être oublié par la nature ; il sent
Que la vie à ses pieds poursuit un autre rêve
Plus éternel et plus robuste que le sien :
Les choses n'ont qu'un mot d'indifférence aux lèvres
Et leurs pleurs ne sont point frères des pleurs humains.
Ciel fin, terre jadis maternelle, dit-il,
Pourquoi donc m'êtes-vous plus amers que l'exil ?
Jardin, logis désert où sont morts mes parents,
Vous qui m'avez aimé, vous ne me parlez pas,
Et mon cœur parmi vous se cherche, plus absent
Qu'en ses plus lourdes nuits d'angoisse au bord des lacs.
J'ai tant prié d'autels et de femmes, j'ai vu
"Vieillir tant de soleils sur des flots inconnus,
En espérant, comme un malade attend le jour,
Qu'il descendrait enfin des cieux, l'auguste amour !
Il8 LE CŒUR SOLITAIRE
Le doute pour un soir m'a fait l'égal du Christ
Et mon âme au gibet a jeté le grand cri.
Or l'automne au pays natal m'a ramené,
Plus sanglotant et faible et nu qu'un nouveau-né.
O triste voyageur si tendre qui croyais
Pacifier ici ton esprit inquiet :
Les choses qui t'aimaient ne t'ont pas reconnu !
Les oiseaux des vieux jours ne sont pas revenus,
C'est la même chanson et ce sont d'autres voix ;
Malgré ses treilles d'or et ses arbres chargés,
Le caressant et bon septembre d'autrefois
Ne m'est plus aujourd'hui qu'un vieillard étranger,
Et j'ai peur de mon cœur qui ne peut pas aimer.
Aussi, maison, jardin, adieu, je vous bénis. Vivez votre vie humble, et les printemps divins Vous rempliront d'enfants jaseurs comme les nids. Que les roses te soient toujours belles, jardin. Et que tes longs couloirs soient sonores, maison. Adieu, pesant verger de l'arrière-saison, Charmille... Effacez-vous, o chères visions, Car mes yeux sont un port de fumée où l'on voit A travers la forêt vacillante des mâts
l'automne au jardin 119
Les grands vaisseaux appareiller pour les climats Qui bercent la douleur sous des cieux azure's. Demain, plus seul, plus triste et vieux, je partirai Mettre au tombeau le Dieu secret qui souffre en moi.
L'enfant d'exil se tait, baisse ses cils mouillés ; Il s'enivre à mourir de son amer e'moi, Et dans son cœur le souvenir des jours dore's Fond comme un peu de sable tiède entre les doigts.
27 Novembre 1897.
A la mémoire d'HcTiry Ccirmoiiche
Je pense à la maison tranquille, ô mon ami, Où tu vivais parmi les roses et les livres, Songeur et souriant et robuste, affermi Dans le large bonheur d'être jeune et de vivre.
Ta maison claire, tes mains franches, ton visage Et tes livres s'ouvraient pour un exquis accueil : On entrait dans ton cœur quand on passait ton seuil. Esprit subtil, tu fus un bon entre les sages.
La mort paisiblement est venue, elle a mis
Ses lèvres sur ton front comme un baiser d'ami.
Hélas !... Mais si nos cœurs tremblent au vent d'automne,
Sache, toi qu'on aimait en aimant la bonté.
Dans l'espace où se fond en Dieu l'âme de l'homme
.Touir du plein soleil de l'immortel été,
3o Septembre 1897.
n^QUIÉTUVE VE VIEU
A Paul Fort
Ce serait bon : donner toute sa vie à Dieu Avec des mains d'humilité calmes et jointes ; Ouvrir son cœur comme une rose à blanche guimpe Qui naît à la douceur de mai sous le ciel bleu ;
Epouser le destin naïf des êtres simples Qui partagent les fruits de leur verger, un peu De lait, et dont la huche obscure près du feu S'entrebâille au Pater des cueilleuses de simples...
Hélas ! ô vœux d'enfant craintif perdu dans l'ombre, Ne sais-je pas qu'aux bras lassés du divin geste Il faut les rubis bruts et l'âpre métal sombre
Du bracelet pesant des volupte's humaines, Et que la pauvre chair de faiblesse reprenne Son chemin vers l'amour et sa toute tristesse!
23 Août 1896.
En vérité, je vous le dis, heureux les simples Qui, suivant ma doctrine, ont vécu loin des villes. Et, les reins alourdis du poids des grappes saintes, Jusqu'au soleil couchant ont vendangé ma vigne.
Heureux l'époux et la femme forte aux mains jointes Dont ma demeure accueille et le fils et les filles : Heureux, dis-je, sur tous, l'homme qui se résigne Et range, en bénissant ma loi, sa lampe éteinte.
J'aime ceux qui sont nus et j'aime ceux qui m'aiment, Ma force est serviable à la faiblesse humaine. La lèpre des enfants de luxure m'éloigne,
Mais l'Esprit qui descend en souffles sur ma crèche
Visite d'un suave émoi de brise fraîche
Ceux dont le cœur est pur comme un ciel plein d'étoiles.
5 Mars 1897.
l'inquiétude de dieu 125
Jardinier, jardinier, que ta maison soit gaie, Ton rucher en rumeur et ta chambre à fruits pleine, Et que le thym s'argente au fil de ta fontaine! Si quelque mendiant pleure contre ta haie,
Ouvre un cœur attentif au pauvre homme et l'accueille; Ses larmes béniront ta bêche avant la tâche : Que ta vie, ô mon fils, sous tes actes se cache. Odorante senteur de rose entre les feuilles.
Sois simple. Prie à l'heure où rentrent les colombes ; Laisse la foi paisible avec le soir qui tombe Grandir en toi comme un pan d'ombre sur le sable.
Et Dieu te fasse pur et bon, Dieu veuille rendre L'âme qu'on voit au fond de tes yeux clairs semblable Au caillou blanc qui luit sous une eau transparente.
9 Juin 1807.
Ce cœur, mon Dieu, qu'avec des pleurs de sang je t'offre, A des angles aigus et mortels de stylet ; Ce cœur qui pèse au fond de ma poitrine, il est Sourd, barbare et bardé de lames, comme un coffre.
Occulte gouffre, au bas de ses cercles d'enfer, La Luxure se mord les ailes et blasphème. Pitié, Seigneur, pitié, je te l'offre quand même, Ce cœur, coffre de haine et sépulcre de fer.
Attise pour dissoudre à la flamme ses tares
La forge où tu refonds les sceptres et les tiares :
Il faut, car le métal est adultère et dur.
Le rompre, le remettre au feu, le battre encore. O ce cœur qui t'appelle en vain et qui t'adore, Tout le sel de la mer ne le rendrait pas pur.
lo Octobre 1S97.