SOIRS DE STERILITE QUI FONT L AME PLUS SECHE
Le concile secret des Péchés Capitaux Chuchote sous le dôme allier du Temple : écoute Dans un bris de vitrail craquer la clef de voûte Et les piliers s'ouvrir du sol aux chapiteaux.
L'hostie a déserté son refuge de verre. Sois athée et regarde, en face de la mort, Les empires crouler sous les sabots du Sort Et le Temps aiguiser sa faux sur le Calvaire. —
Ainsi, sans l'espérance éternelle, sans dieux, L'humanité vieillie et lasse des étreintes. Avec des aboîments d'épouvante et des plaintes, Tourne en rond dans un champ aride et ténébreux.
Champ qui restera noir, à moins qu'une foi fraîche, Vive rosée, y trace un chemin lumineux, Ou que l'amour tombant en étoiles des cieux. Divine manne ardente, embrase l'herbe sèche.
10 Septembre 1897.
l6 LE CŒUR SOLITAIRE
Stériles nuits d'hiver où ton âme de pauvre, Haineuse et lâche, éparse au vent, boueuse et noire, Fuyant Tàtre où les chats obséquieux se chauffent Et le thé musical et blond des rêveurs sobres, Dans la rue où l'impur amour chuchote et rôde Porte comme une croix son lourd désir de gloire ! Retourne boire alors dans les tavernes, boire Les vins de pourpre où Ton voit fleurir sous des roses Les jeunes seins légers des danseuses d'Hérode, Les vins dorés pareils aux feuillages d'octobre Et la liqueur de lait, d'opale et d'émeraude.
O ruches de rumeur inféconde, tavernes
Où vont mortellement rire jusqu'au jour terne
Les songeurs qui sont veufs d'amour et de génie !
STÉRILES NUITS d'hIVER OU TON AME DE PAUVRE I7
On ment à la douleur de son cœur, on renie La foi qui réconforte et le bel art sincère, Et les acres poisons qui dorment dans les verres Accroissent l'impuissance et les sourdes colères.
O fins des nuits, départs lugubres des tavernes Quand le vent fait tinter les vitres des lanternes! Un train siffle à mourir au loin, les neiges fondent, Et les arbres plaintifs et nus croisent leurs ombres Le long des murs où le poète, enfant divin, Titube pesamment de tristesse et de vin.
Va-t'en, la pierre humide est bonne au sang qui brûle.
Va-t'en, rêveur, poser tes coudes et ton front
Sur le granit rugueux du parapet d'un pont.
Ta bouche en frémissant s'ouvrira dans la brume,
La fraîcheur de la mort remplira tes narines.
Et tu verras, funèbre et forte volupté,
Le fleuve, sombre, large et lourd comme un Léthé,
Grand voyageur qui roule embrasser d'autres villes.
Le fleuve lent mêler en remous sur les piles
L'ombre, le sang et Tor qu'il ne peut emporter.
9 Mars 1898.
l8 LE CŒUR SOLITAIRE
L'épi, frêle ciboire, est courbe' sous l'hiostie, La grappe se remplit du sang de la Victime, Le fruit se fait pesant à la branche brisée. La rose, vierge en pleurs, faiblit sous la rosée, Et le miel alourdit l'abeille suspendue Qu'un souffle d'air balance aux lèvres de la rose. La nuit, épouse obscure, est grosse de l'aurore, Et la mer sourdement couve un nouveau déluge. Chaque être, de la plante au poète qui prie, Doit porter son anneau de la chaîne infinie : L'enfant déjà mûrit au cœur des fiancées, Et le vieillard, tout près de Dieu, porte sa vie.
Poète, sois un arbre aux fruits lourds de pensée. 4 Décembre 1897.