A FRANCIS JAMMES DD
Reviendrai-je, les cils caressés par le vent, Attendre la première étoile sous l'auvent. Et respirer dans ton coffret en bois de rose. Parmi l'amas jauni des vieilles lettres closes, L'amour qui seul survit dans la cendre des choses ? Jammes, quand on se penche à ta fenêtre, on voit Des villas et des champs, l'horizon et les neiges; En mai tu lis des vers dehors, à demi-voix, L'azur du ciel remplit les chéneaux de ton toit... Demeure harmonieuse, ami, vous reverrai-je ?
Demain, hélas! Mieux vaut penser au temps d'hier. Une âme sans patrie habite dans ma chair. Ce soir, un des plus lourds des soirs où j'ai souffert, Tandis que, de leur gloire éparse sur la mer, Les rayons du soleil couchant doraient la grève, Les cheveux lavés d'air et d'écume, j'allais, Roulé comme un caillou par la force du rêve. La terrible rumeur des vagues m'appelait, Voix des pays brûlés, des volcans et des îles. Et, le cœur plein de toi, j'ai marqué d'un galet Veiné comme un bras pur et blanc comme du lait Le jour où je passai ton seuil, fils de Virgile.
LES mÉLdAVX^OLIES TcASSIO^^T^ÉES
A Jean Viollis
Le ciel pâlit, la terre humide et reposée Respire; une insensible haleine de vent pur Agite faiblement des feuilles contre un mur ; O voix, soupirs confus, limbes de l'Elysée...
Un sylphe ailé d'argent lisse Therbe brisée, Et, sur la crête en feu du val encore obscur, Dénouant ses cheveux de miel parmi l'azur, La jeune aube en riant marche dans la rosée.
Il semble que sa chair adorable ait neigé. Le soleil ourle d'or les nids et son léger Rayonnement divin tremble sur les glycines.
Il l'orient d'un cœur nocturne ainsi l'amour Eploiera son plumage éblouissant de cygne, Et j'en ai peur comme une étoile a peur du jour.
i8 Janvier i8q6.
6o LE CŒUR SOLITAIRE
Le ciel profond reflète en étoiles nos larmes, Car nous pleurons, ce soir, de nous sentir trop vivre. La brume est chaude, la plus blanche rose enivre, La chair baigne en un lac balsamique et le calme
Nocturne ajoute à la confusion des âmes. La peine d'un lointain violon nous arrive En longs sanglots qui font la volupté pensive. On entend le jardin mystérieux qui parle.
Nulle haleine. Une à une, un rossignol égoutte Ses perles vives; l'ombre est claire ; toute flûte Soupire... Il faut nous taire, il faut aimer, les heures
Ont suspendu leur vol à tes lèvres : écoute S'effeuiller en frissons de nacre sous la lune Les frêles hampes d'eau des cours intérieures.
j 2 Mars 1897.
LES MÉLANCOLIES PASSIONNÉES 6l
Je te vois anxieuse et belle de pâleur,
Le sang fie'vreux afflue et palpite à tes tempes.
Ferme les yeux, prends-moi plus près de toi, sois tendre,
Et que ma chair se fonde à ta bonne chaleur.
La sève du désir gonfle ta gorge en fleur ; Un sanglot fait mourir tes caresses plus lentes, Et le bruit de nos cœurs tombe au fond du silence. Mes lèvres à tes cils cherchent le sel des pleurs,
Un grillon chante, Tâtre est noir, la lampe e'teinte ; La calme volupté qui ressemble au sommeil T'arrache par moments une amoureuse plainte.
L'heure, comme un ruisseau dans les herbes, s'écoule, Et je rêve d'un seuil endormi de soleil Où le fidèle essaim des colombes roucoule.
6 Février i8q8.
Souvent, le front posé sur tes genoux, Je pleure, Plus faible que ton cœur amoureux, faible femme, Et ma main qu'ont mouillée, une à une, tes larmes, Se dérobe aux baisers brûlants dont tu l'effleures.
— Mais, dis-tu, cher petit enfant, tu m'inquiètes, J'ai peur obscurément de cette peine étrange : Quel incurable rêve ignoré des amantes L'Infini met-il donc au cœur de ces poètes? —
Il ne faut plus parler, ma bien-aimée. Ah ! laisse... La douceur de tes doigts à mes tempes me blesse. Sache qu'il est ainsi d'immenses nuits d'étoiles
Où j'implore, malgré mon cœur, que tu t'éloignes, Où ta voix, tes serments, ta bouche et ta chair nue Ne font qu'approfondir ma détresse inconnue.
18 Février 1808.
Encore un peu ta bouche en pleurs, encore un peu Tes mains contre mon cœur et ta voix triste et basse ; Demeure ainsi longtemps, délicieuse et lasse, Auprès de moi, petite sœur d'un soir d'adieu.
Les formes au jardin se fondent dans Tair bleu, Le vent propage en l'étouffant l'aveu qui passe; L'heure semble éternelle au couple qui s'enlace Et l'ivresse de vivre unit les chairs en feu :
Nul n'est seul, en ce soir, que nous, ma bien-aimée ! Doigt par doigt, jeu pensif, j'ouvre ta main fermée, Nous mourons de songer à l'approche du jour.
Tu sanglotes, ta calme étreinte se dénoue ; Et sur la pauvre humilité de notre amour Le ciel, nocturne paon étoile, fait la roue.
10 Avril 1S97.
Ma pauvre sœur, ma pauvre enfant, sois forte et calme. Pense à Dieu, pense à notre amour éternel. Lève Les yeux, souris, et vois, d'un battement si faible Mes cils mouillés répondre à ton sourire pâle.
Dis-moi : je t'aime, encor je t'aime, et puis ne parle Plus ; les mots font mal à ceux qui vont mourir. Laisse Ta gorge se gonfler sur mon cœur, à mes lèvres Laisse ta main qui tremble en essuyant des larmes.
Tristement, âprement, nos bouches s'enveloppent Dans un dernier baiser surhumain qui sanglote. Et maintenant, adieu, tout est fini. Silence.
Une feuille en tombant fait ombre sur la lune. Des pas. Un souffle d'air. Et le calme nocturne Est si pur, si profond, que nos âmes s'entendent.
28 Octobre 1807 .
Je t'apporte, buisson de roses funéraires,
Ces vers, à toi déjà lointaine et presque morte,
O douloureuse enfant qui passes dans mes rêves ;
Moi qui t'ai vue heureuse et belle, je t'apporte
Ces vers, comme un bouquet de lys sur ta beauté.
Tu sus trop tôt que l'homme est âprement mauvais,
Et le sel de la vie à ta bouche est resté.
Ton sourire autrefois s'ouvrait en ciel de mai,
Et les voiles de tes paupières renfermaient
Des prunelles d'azur pareilles sous les cils
A des vierges en fleur dans l'ombre nuptiale.
— Et quelqu'un te laissa solitaire, Ariane
Sur la grève, vouée à l'éternel exil î —
La chaude volupté qui couvait dans ta chair
Trempait d'un flot de pourpre ardente et magnifique
Ton teint si délicat qu'il semblait tissé d'air,
Et ta bouche riait dans sa fraîcheur de figue.
Je t'ai secrètement aimée, ô pauvre fille,
Dans tes heures de Joie, à tes heures de peine
Surtout, et j'ai pitié de toi puisque je t'aime.
Ces vers voudraient pleurer la splendeur de ton corps
Qui ne connaîtra pas l'amour, accepte-les ;
Et dans ton morne exil sois longtemps belle encor.
Comme un joyau royal dans un coffre scellé.
Adieu, tu ne peux pas m'aimer, tu ne dois pas
Savoir... J'aurais voulu m'endormir dans tes bras.
Hélas ! Il faut pourtant recommencer à vivre !
Adieu, mélancolique enfant, âme automnale.
Ciel du soir traversé de colombes plaintives,
O belle et douce et pure et solitaire femme.
' 6 Février 189S.
Quel est ce lied qui fait son nid dans mon silence Et qu'une femme au loin, délicate, apprivoise ? Ah! quel lied monotone a crispé mes mains moites Au long des draps léchés de flamme agonisante ?
Nulle ne berce mon chagrin et ne me parle; Ailleurs, je le sais bien, au fond de claires chambres, Les mères ont des voix apaisantes qui chantent Pour endormir les enfants tristes dans leurs larmes.
O cris des nouveau-nés vers les larges mamelles ! Quand sentirai-je ainsi rouler en lourdes vagues Les seins, dorés comme l'automne et les rivages, De la féconde épouse aux lèvres maternelles ?
Lied calme, écho lointain d'anciennes musiques, Chapelet que les doigts d'amoureuses égrènent, Buire d'où s'évapore un philtre léthargique, Cil du page oublié dans le lit de la reine,
Recèles-tu le sens secret de ma jeunesse Qui se fane à vouloir des voluptés phtisiques Et qui se pleure et qui déchire par faiblesse Sa chair païenne avec la haire catholique ?...
L'humble et doux grillon chante aigûment dans la cendre ;
Son cri plaintif contient l'immense été: les routes
Et la plaine où les blés pacifiques déroulent
Leurs flots lourds jusqu'aux monts où les soleils descendent.
Un voile de sommeil m'enveloppe et m'apaise, A fleur d'ombre je sens trembler des lueurs d'aube ; Je devine à travers mes yeux clos une chose Palpiter et mourir; et n'est-ce pas ma peine ?
Que la nuit m'enveloppe et dorlote ma peine De toute sa bonté, de toute sa douceur ; Que les flocons légers de la neige à mon cœur S'enroulent comme au noir rouet la blanche laine.
La chambre est une tendre aïeule qui me berce Des chansons qui berçaient mon enfance première, Et ces chansons font battre et mouillent mes paupières Avec l'anxiété des feuilles sous l'averse.
yO LE CŒUR SOLITAIRE
C'est déjà le sommeil où soupirent les choses, Une agonie indéfinie et le silence Et l'ombre où Ton entend tinter d'un timbre étrange L'horloge au cadran jaune enguirlandé de roses.
Nue et câline, sous son voile de dentelles, L'heure aux doigts sourds, au pas flexible, ah ! vienne-t-elle, Qui fait mourir les feux au fond des chambres lasses, Qui fait mourir l'amour dans la cendre des âmes.
2 Février i8q8.
Parfois, sur les confins du sommeil qui s'achève, A l'heure où l'âme est triste et flotte au bas du rêve, Un souvenir d'amour nous étreint à la gorge, Vivant et si profond qu'on en voudrait mourir. Le cœur rempli de pleurs voluptueux déborde, On mord en sanglotant les draps, la chair sans force Se fond dans la langueur exquise de souffrir: — Mon enfant, mon enfant d'autrefois, mon enfant ! D'où reviens-tu vers notre lit, ma bien-aimée? Sèche à ma bouche en feu tes paupières mouillées
Et referme tes bras sur mon corps doucement.
O ma maîtresse, enfin te voilà revenue,
Tendre comme aux beaux jours de notre amour, et nue.
Mêle sans me parler tes larmes âmes larmes
Et que leur chaude pluie entre en nous jusqu'à l'âme.
Que faisais-tu si loin du tien ? as-tu souffert,
Prié, passé les mers, hélas ! peut-être aimé ?
Mais qu'importe ! au bon pain il faut le sel amer.
Ton cœur bat sur mon cœur et nos bras sont fermés,
Et ton émoi me fait revivre ma jeunesse :
Mon enfant, mon enfant, ô maîtresse, maîtresse ! —
L'âme ainsi se souvient et chuchote en rêvant Comme un arbre agité murmure sous le vent.
Or l'aube a moissonné les étoiles, le jour Déjà contre la vitre étend ses ailes grises. Et dans son lit le solitaire obscur et triste Pleure encor sur le vain fantôme de l'amour.
O rêveur, tu dormis trop longtemps, lève-toi ! Range ta lampe éteinte et rouvre la fenêtre. Que l'air comme un vin fort te trempe et te pénètre Avec l'arôme jeune et vierge du sol. Vois,
LES MÉLANCOLIES PASSIONNÉES jS
La forge du matin au fond du ciel s'allume,
Le firmament doré s'emplit comme une coupe
Où la lumière à flots ruissellerait. Ecoute
Le métal des marteaux tinter sur les enclumes,
Les cloches bourdonner dans leurs ruches de pier re,
Et le peuple rouler son fleuve de rumeurs:
Noblement, sous le dais sonore des prières,
La probe humanité retourne à son labeur,
Et la chair du divin Artisan se consomme.
Descends parmi la foule en marche, apprends des hommes
Qu'on peut vivre en portant l'amour et la douleur,
Toi qui, subtilisant l'art viril en malade,
Secret orfèvre, autour d'un esprit sombre enlaces
Les magiques anneaux de cristal des syllabes.
Ah ! lève-toi, Lazare, et romps tes bandelettes !
Que, miroirs élargis, tes prunelles reflètent,
Pour faire au fond des cœurs chanter le sang plus fort,
Le funèbre soleil du royaume des morts.
Et, comme un enfant nu trempé dans une eau vive,
Avec un grand frisson plonge-toi dans la vie I.
5 Janvier i8g8.
Qui de vous n'a connu les soirs où Ton e'coute L'orgueil gronder en soi comme un orgue funèbre, Les soirs d'ombre et d'effroi, d'impuissance et de doute Qui remuent au plus bas du cœur la cendre amère ? Alors on est haineux et dur comme Satan, On crispe en dieu tombé ses poings contre le ciel, On voudrait voir finir le monde dans le sang Et tout l'azur crever en déluge de fiel.
Or vient, très ignorante et très douce, une femme
Dont le corps jeune est frais comme Teau des fontaines ;
Sa bouche rit et chante et murmure : — Je t'aime,
Je t'aime, fais-moi place aux côtés de ton âme.
Je suis la bonne alcôve où tu pourras dormir,
Voici mes seins gonflés de chair pour te nourrir,
Viens dans mes bras profonds, homme, éternel enfant.
Que je te berce, hors de l'espace et du temps. —
Elle dit et s'enroule, anxieuse et lascive,
— Le chèvre-feuille ainsi frissonne autour du cippe, —
Elle s'enroule et tremble autour de notre orgueil.
Et soudain l'esprit morne écarte son linceul,
La caresse des mains remonte jusqu'au cœur.
Le sang tumultueux fait bourdonner les tempes,
La chair s'épanouit comme une rose ardente,
Et les yeux enfouis dans ce giron de femme.
Défaillant à mourir d'une immense langueur,
Le superbe Néron frémit et fond en larmes.
3i Janvier i8q8.
Ne mêle pas Fesprit aux choses de la chair. Sache aux moments secrets où le corps est en fête, Redescendre à l'obscur délire de la bête. Tumultueux et sourd et fort comme la mer, Laisse gronder tes sens en orgues de tempête, Et que sous l'onde en feu de tes baisers halète L'orgueilleuse impudeur de la beauté parfaite. Il faut qu'au tond des soirs lourds et silencieux Où la bouche à la bouche enfin veut être unie, Tu puisses concentrer toute en toi l'harmonie
Qui fait chanter le char des nuits sur ses essieux,
Que l'éternel effort des êtres t'aide à vivre
Au delà du désir humain, que ton sang ivre
Murmure comme l'eau, les blés et la forêt :
Emplis-toi, comme un broc qu'on plonge au puits, d'un trait.
Alors la nuit d'amour éteindra ta pensée,
Ta chair que la nature étreint en épousée
Bourdonnera sans fin d'une immense rumeur :
Sois simple et grand, ton grain porte un monde, semeur.
Le ciel des premiers jours rit dans la femme nue Pour qui l'adore avec les yeux na'ifs d'Adam. Mais lorsque, à tisonner le désir moins ardent, L'esprit rêve un baiser de saveur inconnue, Le Démon dans l'amour comme un ver s'insinue. Aussi reste le fort qui se rue au tournoi, N'obéis qu'au superbe instinct ; que ton émoi Eclate en grand sanglot d'aveugle. Garde-toi D'ouvrager le plaisir charnel comme un orfèvre. Evite que ta lèvre agile à ce jeu mièvre En papillon lascif erre autour de la lèvre, Evite les langueurs où le toucher subtil A fleur de peau palpite à peine comme un cil, Et les baisers que l'on suspend avec paresse,
Et le regard plus délicat que la caresse : Que ta fougue ingénue et puissante d'amant Ignore l'âcreté des larmes libertines.
A raffiner le vieil amour trop savamment, Tu trouverais l'Enfer au fond de tes courtines, Car le Maître des eaux, de la terre et des cieux, Qui souffle le pollen sur le pistil, n'assure L'auréole et la paix éternelle qu'à ceux Pour qui la volupté ne fut pas la luxure.
II Janvier 1898.
0\THÉE ET OTHELIE
A Albert Samai
Avec ses espaliers de luxure et de fastes Le jardin fabuleux où règne ton infante Vibre dans la lumière et s'étage en terrasses Et surplombe mon val aux vergers de silence.
Val paisible où le vol léger des feuilles lentes Soupire sous l'adieu d'un ciel d'automne chaste.,. Au bord des sources dont l'azur miroite et tremble Les tourterelles d'or trempent leurs ailes lasses ;
Parmi le clair chagrin des trembles qui s'égouttent, Le groupe harmonieux des amantes écoute Décroître au fond des bois l'humain sanglot des cors.
Et dans la brume où le poète aux doigts pensifs De roses sans parfum enguirlande les ifs, Plane l'impérial épervier de la Mort.
5 Octobre iSgS.
Les rossignols chaniaient sur le tombeau d'Orphée.
L'âme de Tunivers vint aux lèvres des choses, La mer qui se mourait de langueur, soulevée Comme une jeune gorge en volupté, la mer Caressante roula de l'écume et des roses Et des rameaux légers de myrte sur la rive. Les lumineux vergers d'éioiles au ciel clair S'émurent, les forêts d'ombre furent plaintives.