ORPHÉE ET OPHÉLIE
Les rossignols chantaient sur le tombeau d'Orphée.
La poussière des morts tressaillit dans les urnes, La pente d'un'coteau secoua ses rosées, Tout frémit, ce semblait être l'aube déjà. Une vague amoureuse en voguant rapprocha Le chœur triste et voilé des Sirènes nocturnes. Bercé par le soupir des eaux vives, un pâtre Dont la lune argentait le visage rêva Que d'invisibles doigts se posaient sur sa flûte. La terre près des' cieux était paisible et pâle, Et sous une vapeur de brumes et d'effluves On devinait des pas s'enfuir, passer des voix.
Les rossignols chantaient sur le tombeau d'Orphée.
La terre se mêlait aux cieux comme un sourire Se mouillerait de pleurs. Des colombes ouvrirent En un soyeux essor leurs ailes sur la lune, Et le souffle d'un Faune à travers la feuillée Longtemps fit tournoyer de bleus duvets de plumes. La brise de la mer vivifia les arbres, Et, baiser par baiser, courut de cime en cime ; Un tiède espoir gonflait la poitrine des marbres.
Tout se tut, cependant tout chantait : car dans l'hymne Pieux des rossignols sur le tombeau d'Orphée, Les ravins et les monts et la terre et les eaux, L'univers éperdu reconnaissait l'écho De la divine Lyre à jamais étouffée.
14 Décembre 1896.
ORPHEE ET OPHELIE
Comme un roseau plaintif au bord de la rivière, Tu gémissais : O le méchant seigneur Hamlet ! Pourquoi m'a-t-il trahie et se peut-il qu'il ait Tué, lui qui m'aima, Polonius mon père ?
Adieu, paisibles jours de Joie et de lumière Où ma vieille nourrice à mon côté filait... Tu dis... Et la douleur livra ton corps de lait, Ton tendre corps aux froids baisers de l'onde claire.
Les libellules, l'aile humide, par essaims, Effleurèrent tes yeux, clos, hélas ! et tes seins, Parmi le flot dont les remous chatoient et virent.
Le fuseau d'or qui te coiffait se délia,
Et l'amour depuis lors éprouve ceux qui virent
Descendre au fil de l'eau ta bouche, Ophélia.
6 Février 1898.
T{OSÉES cAUX TOIUXJES VES HETRES
A Emile Krantz
Sois pure comme la rosée, Comme le ciel que tu reflètes, Sois légère aux herbes brisées, Ame tremblante du poète.
Colore-toi du sang de l'aube.
Scintille en larme aux cils des feuilles Et si les roses te recueillent, Qu'une vierge cueille les roses.
Sois lumineuse et re'signée, Rafraîchis le pied qui te foule^ Souris au soleil hostile, ourle Les rosaces des araignées :
Comme la froide et radieuse Rosée enivre les cigales, Tristesse du poète, abreuve L'harmonieux concert des âmes
17 Mars 1897.
Je t'aime, parce que tu dores Le départ des feuilles qui tremblent ; Mois des déclins, je f aime, octobre, A cause d'une âme qui te ressemble.
Tu berces les branches de vigne
Tristement vers les roses pâles.
Ta buée adoucit les lignes ;
Mais elle est plus douce et triste cette âme.
Les champs pacifiques se taisent De leur silence des dimanches, Les jardins remplis d'ombre rêvent ; Je sais une âme vouée au silence.
Aussi, jours purs d'octobre, j'aime Votre azur pénétrant et calme.
En poète automnal que baigne La divine lumière de cette âme.
18 Mars 1897.
Je t'aime, parce que tu dors.
Ta gorge et ses deux gemmes, nue.
Se gonfle, amoureuse et menue, Sous tes cheveux de soie et d'ors.
Ta lèvre heureuse que tu mors Inge'nument, rouge et charnue, Rêve à la délice inconnue De cent voluptueuses morts.
Ta chair fut, divine assoupie, Prise aux neiges du Marboré, Ta ligne onduleuse copie
L^Aphrodite au corps adoré.
Et ta nuque a l'éclat doré Des topazes d'Ethiopie.
Heures de pluie, heures de peine Où l'on voudrait mourir à cause .
Qu'on se trouve au fond de soi-même Si pauvre, si pauvre.
Pour apaiser, sourire ou geste, Ces sanglots d'enfant qui s'étouffent, Seule une femme a des tendresses Si douces, si douces...
ROSEES AUX POINTES DES HERBES QO
Ah ! qu'une amoureuse m'endorme, Qu'une amante au visage grave Me console avec des paroles Si lasses, si lasses,
Et que l'ombre du jour qui baisse Mêle les sources de nos âmes En un même murmure pâle, Si faible, si faible...
4 Juillet 1897.
Il a plu. Soir de Juin. Ecoute, Par la fenêtre large ouverte, Tomber de feuille en feuille verte Les pleurs de l'Eté, goutte à goutte.
C'est l'heure adorable entre toutes Qui s'envole en effleurant l'àme Du parfum vanille' qu'exhale La poussière humide des routes.
L'hirondelle aux ailes de soie Gazouille. Le soleil se croise Avec la nuit sur les collines,
Et son mourant sourire essuie Sur la chair pâle des glycines Les cheveux d'argent de la pluie.
La corde sourde vibre encore. . .
Je fus, dans une époque ancienne, Aux doigts d'une musicienne Un instrument simple et sonore
Guiterne, luth, viole ou théorbe, Bois des îles et bois de rose.
La dame avait la bouche rose Gomme le corail et la sorbe,
g8 LE CŒUR SOLITAIRE
Le menton moucheté d'un signe.
Eut-elle nom Irmice, Aurore?
Elle ornait de rubans aurore Mon manche courbe en col de cygne.
Dans son alcôve elle riait de Mes sourdines d'amour, quand elle Me laissait parmi la dentelle Soupirer sur sa gorge tiède.
Elle pinçait, étant cruelle, Sa viole avec des langueurs feintes ; Si l'instrument jetait des plaintes, On rétouffait dans la ruelle,
Ou bien ma musique mineure Servait à marquer la cadence.
Qui de vous sous mes airs de danse Sut deviner l'âme qui pleure ?
Un soir enfin, un soir d'automne, Fêlé par les doigts lourds de bagues, Je mourus en murmures vagues.
— Ah ! que personne ne s'étonne,
Mon Dieu, dit-on, l'âme est usée. — On mit la viole dans sa gaine ; Pour la dame, je crois sans peine Qu'elle s'était fort amusée.
La corde sourde vibre encore...
Je fus, dans une époque ancienne, Aux mains d'une musicienne Un instrument simple et sonore.
23 Juillet 1897.
lOO
Dans les soirs d'ombre où mon cœur saigne Je veux que ma douleur s'éteigne En cris de cuivre, en sanglots d'or, Comme un cor.
Assez des plaintes qu'on raffine En arpèges de Séraphine Et qui semblent le faible]écho D'un jet d'eau !
ROSÉES AUX POINTES DES HERBES lOI
Il me faut le rhythme sonore De la ballade de Lénore Et le verbe, comme du fer, Souple et clair.
Ton œuvre était limpide et nue ; Or voici l'époque venue D'ouvrager l'or et d'émailler, Joaillier.
Incise. Que tes métaphores Se bombent en panses d'amphores!
Ductilise tes vers en fils D'or subtils.
Clinquant, happelourde et pépite, Qu'on ne sache plus qu'il palpite Dans ce beau cliquetis moqueur, Ton vieux cœur !
Et pourtant, pouçiant, ce poème, Prenant vie à ta douleur même, Ebranlera sous ses métaux Les tréteaux,
Et, saignant du fard qui te grime, Tu feras pleurer, rime à rime, Le cristal de ton carillon, Histrion.
3o Décembre 1897.
ROSÉES AUX POINTES DES HERBES lO:)
Chansons, chansons, chansons, chansons.
Des larmes avec des baisers. . .
Puis vient l'automne et nous passons :
L'herbe des champs a bien passé.
J'ai pleuré comme font les autres Pour l'amour de deux lèvres fraîches ; Je ne sais plus, peut-être était-ce, Douce Madame, pour les vôtres.
J'ai sangloté d'un cœur sincère, De tout mon cœur, sur mes pécliés ; Et le vent du doute a séché Le flux béni des larmes claires.
Il est tard, trop tard. A quoi bon L'effort de l'homme au bas des cieux?
La vertu, l'amour et les dieux :
Chansons, chansons, chansons, chansons.
Je veux mourir un soir de pluie Dans une auberge solitaire, Sans avoir à mon agonie Ceux qui m'ont aimé sur la terre.
Et qu'on ne laisse auprès de moi Que mon fidèle et vieux chagrin.
Un rameau de sapin des bois Et des touff'es de romarin.
27 Décembre 1897.
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Puisque l'ennui, pauvre liomme, Te jette encore à de nouveaux voyages, •
Emporte au moins dans l'âme L'adieu doré des beaux jours de l'automne.
Comme un baiser l'après-midi s'achève,
La brise est large et pure, Et toute voix se fond dans le murmure
Religieux des chênes.
Le meunier passe, écoute, Son grelot clair tinte au loin sur la route,
Et l'eau mélodieuse Se baise et rit dans les canaux d'yeuse.
L'ombre descend les berges; Tes yeux profonds épousent la buée Des coteaux bleus et la courbe azurée - Du ruisseau dans les herbes.
Ton esprit se recueille ; Secrètement, le cristal de ton âme S'émeut des cris d'oiseaux, d'un pas de femme
Qui craque dans les feuilles...
Regagne la maison; Comme toujours elle est blanche, humble et calme, Et sur son mur les branches du platane
Entrecroisent leurs ombres.
Le vieux soleil, mourant en molles nappes,
Bénit les vieilles pierres ; La vigne jaune à sa tiède lumière
Mûrit encore des grappes,
KOSÉES AUX POINTES DES HERBES lO;
Et dans la chambre basse, Au souffle d'air qui pousse la fenêtre, Obscurément celles qui t'ont vu naître
Parlent de leurs voix lasses.
En activant leurs crochets à dentelles
Aux derniers feux du jour : — Reverrons-nous notre enfant, disent-elles ? —
Et la tristesse aux joues
Des aïeules pensives Suspend des pleurs lourds comme les années ; Le soir ainsi fait trembler sa rosée
Sur les roses tardives.
Séjour, heures paisibles !
Demain pourtant les premières étoiles Verront ton navire arrondir ses voiles
Et voguer vers les îles.
Avant d'aller traînerta vieille peine
Sur de lointains rivages, Ecoute encor la voix grave des chênes,
Contemple le village.
Harmonie et douceur !
Le toit natal fume dans la lumière...
Parle, dis-moi, mon frère, Pourquoi si loin chercher la paix du cœur ?
22 Octobre 1897.
Ce cœur plaintif, ce cœur d'automne,
Qui veut l'aimer ?
Ma belle enfant, on vous le donne
Pour un baiser.
Amusez-vous, car je vous vois
Inoccupée, A le briser, comme autrefois
Votre poupée.
Ce sera moins long que les roses
A déchirer, Puis vous irez à d'autres choses,
Et moi pleurer.
14 Février i8qS.
UzAUTOmiJXE cAU JcAT^IUSi
A Marc Lafargue
O veille de Toussaint et dernier soir d'octobre !
Le ciel est une ruche où bourdonnent les cloches,
Et le soleil pâlit sur le jardin doré :
De même, à Toccident large et pur de ma vie,
En un suprême adieu d'amour je descendrai.
La glycine, crispée, avec mélancolie
Se balance au perron de la maison natale.
Et, des arbres, du sol, des massifs nus s'exhale
L'amer et froid parfum du vieil âge des choses.
Je viens, boutons de miel, de chair, de nacre mauve.
Vous cueillir pour ma belle enfant, roses tardives ; Car mes doigts prévoyants, demain, arquant les tiges, Confieront les rosiers délicats à la terre.
Des cristaux meurtriers de l'hiver, nulle main
Ne sut garder ta sève, arbuste solitaire,
Fier rosier qu'étoilaient des roses merveilleuses :
Tu resteras sarment au maître du Jardin.
Et les printemps pressés comme les flots d'un fleuve,
Les printemps lumineux et légers qui fécondent
Dans les sillons du ciel d'obscurs germes de mondes,
Et comme un front humain aux battements du rêve
Font palpiter le cœur de l'arbre sous la sève.
Tous les printemps, souffles d'air chauds et soleils d'or,
Ne rendront pas ses fleurs de chair au rosier mort.
Dans le jardin jauni des anciennes années, Parfois, quand le jour las tend les bras à la nuit, La belle enfant qui fut jadis ma bien-aimée Passe en glissant d'un pas léger le long des buis. Elle s'arrête auprès du rosier nu, lui parle, Lève les cils, emplit d'étoiles ses yeux pâles. Et sourit dans son rêve aux calices rosés Où ses lèvres, un jour, apprirent le baiser.
l'automne au jardin r i 5
Le tiède après-midi paisible de septembre Languit sous un ciel gris, mélancolique et tendre, Pareil aux derniers jours d'un amour qui s'achève. Après les longs et vains et douloureux voyages, Le solitaire, ouvrant sans bruit la grille basse, Rentre ce soir dans le logis de sa jeunesse.
Ah ! comme tout est lourd, comme tout sent l'automne, Comme ton cœur d'enfant prodigue bat, pauvre homme, Devant ces murs où tu laissas ta vie ancienne !
ii6
La vigne vierge rouge étreint les persiennes,
Le seuil humide et froid est obscur sous les arbres,
Et le portail, dore' de lierres, se lézarde.
Le voyageur, avant de rouvrir les fenêtres,
Respire en défaillant l'odeur des chambres closes ;
Il regarde onduler les rideaux des alcôves
Et le miroir verdi briller dans les ténèbres.
Il pèse sur le bois gonflé, les volets crient,
La poussière voltige à la lumière triste ;
L'âme émue et les doigts tremblants, pieux, il touche
Les fleurs, les roseaux secs, le clavecin qui vibre,
Les estampes, les maroquins ouatés de mousses :
Ah ! ces mousses qui sont les cheveux blancs des livres !
L'enfant morne, oppressé de souvenirs, étouffe.
Et son fragile cœur frémit comme une vitre.
Il descend au jardin qui rêve après la pluie. Le feuillage où l'eau perle encor chuchote et luit, Et les pesant rameaux mouillés des buissons rampent Comme un vivace et long chagrin d'âme souffrante. Les duvets des fruits sont en pleurs, toute rose est Fraîche au baiser comme une vierge après le bain.