‹ Le coffret, ou Le trésor enfoui (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · COMME QUOI LES SORCIERS NE SONT PAS INSENSIBLES A LA DIVE BOUTEILLE · texte numérisé non relu

COMME QUOI LES SORCIERS NE SONT PAS INSENSIBLES A LA DIVE BOUTEILLE

Le sorcier, une fois dans son cabinet particulier, éclata de rire, sans trop s'occuper si ses victimes pouvaient l'entendre ; et se débarrassant de la tête postiche qu'il avait superposée à celle que la nature lui avait placée sur les épaules, il s'assit à une petite table ronde, en face d'un individu à binette réjouie, et dont le nez aurait pu servir d'enseigne à un aubergiste.

—a Sacré tonnerre, Baptiste, sais-tu tien que j'ai manqué mo'urir de rire là-dedans tout à l'heure ?"

— u Parbleu ! il y avait de quoi ; aussi je ne m'en suis pas gêné, moi. "

— u Je le sais bien ; j'ai entendu ton maudit ricanement, et j'ai craint un instant que mes imbéciles s'en aperçussent. "

— "J'avais l'œil collé au trou que tu vois là dans la cloison, et quand je les ai vu agenouillés sur les deux genoux, puis à ta voix, en relever un pour rester ballottés sur la rotule de l'autre, oh ! ma foi, je n'ai pu y tenir davantage ; j'ai eu beau serrer les dents, c'était plus fort que moi, je me suis rejeté en arrière, et ce que tu as entendu était l'écho affaibli de mon rire. "

— " Voyons, il ne faut toujours pas que je les fasse mourir, ces lourdauds-là ! Donne-moi un coup de Rye, un vieux coup,, qui me remette en humeur."

Baptiste qui n'attendait que le mot d'ordre, s'empressa de verser une énorme rasade au sorcier, et n'oublia pas ensuite de se servir lui-môme plus amplement encore.

Puis après avoir amoureusement ingurgité la liqueur qui gratte, il appuya la langue au palais, et fit entendre ce petit bruit sec qui annonce chez tous les individus le contentement du goût satisfait. Puis s'adressant à son compagnon qui semblait être devenu sérieux tout à coup :

— " Eh bien ! quelle mouche te pique au nez? Te voilà aussi abasourdi que ces hommes champêtres qui roulent sur leur genou de l'autre côté de la cloison."

— "Sais-tu, Baptiste, que j'ai envie de renvoyer ces pauvres gens-là, sans me remontrer à eux."

— "Bah ! et d'où te vient ce nouveau caprice ?"

— "Il me vient un scrupule ! J'avais promis au Docteur Ghébou de me déguiser en sorcier dans le seul but de détourner de leurs superstitieux projets1, ces bonnes pâtes d'hommes, que l'amour des richesses aveugle au degré pitoyable que tu vois. Et penses-tu qu'en encourageant et caressant leur misérable manie, je ne manque pas à la promesse que j'ai faite au Doc-

teur? Car, après tout, ces hommes sont de braves et honnêtes gens, — un peu crédules peut-être, — et je ne sais pas trop si je ne suis pas coupable d'entretenir chez eux cette stupide croyance aux sorciers et aux trésors enfouis !"

— a Ah bien, par exemple ! où le scrupule va-t-il se nicher? Gomment, c'est toi, Trépou, toi, la farce incarnée, loi qui as mystifié toutes les autorités de Montréal, et les Médecins, et les Shérifs et les geôliers, et jusqu'à tes propres compagnons de captivité ! c'est toi qui recules devant une innocente plaisanterie...?"

— " Innocente ! hem ! hem ! je ne sais pas trop "

— " Mais, sans doute, et je le répète ; une innocente plaisanterie."

— "Continue, car, je te l'avoue, j'ai besoin d'un peu d'encouragement. Vois-tu ? il y a farce et farce ; celle-ci peut avoir un déplorable résultat, et si je renvoie ces pauvres diables avec l'espoir de trouver un trésor dans une cave quelconque de leur paroisse, je pense que tu conviendras avec moi que ce n'est pas là leur rendre un bien grand service."

— " Mais si. au contraire, tu leur rends le plus éminent service ; celui de les remettre dans la voie de la vérité ; de déraciner de leur esprit cette croyance stupide aux sorciers et à leurs prophéties ; c'est-à-dire, dès qu'ils seront détrompés par moi."

— " Par toi?"

— " Et, sans doute, ego sum," répliqua Baptiste qui avait terminé ses études en Eléments.

— " Voilà qui est plaisant ; comment t'y prendrastu pour les détromper?"

— " La chose est simple comme bon jour, ainsi que tu vas le voir."

— " Parle."

— u Quand tu auras annoncé à ce bon Creusot et à ses deux satellistes, qu'il y a, en réalité, un trésor enfoui quelque part dans les entrailles terrestres de leur paroisse, tu les renvoies, n'est-ce pas ? "

— " Sans doute après ? "

— " Après ?... Eh bien, après, moi je vais les trouver chez eux, car je n'imagine pas que la fantaisie te prenne de te rendre à Mask pour diriger leurs fouilles,"

— " Par ma foi, non ! "

— " Ce sera donc moi qui tirerai les ficelles du second acte de cette comédie peu infernale. J'ai justement quelques affaires à terminer àTrois-Rivières ; je m'arrête, en chemin, à Mask, et fort de ta recommandation, je m'installe chez ce cher gros maire de Creusot, et je te promets une série de farces et de mystifications dont le récit fera la joie de plusieurs générations à venir."

— " Et c'est ainsi que tu prétends redresser des esprits croches, et déraciner, comme tu dis, du cœur de ces pauvres gens, les stupides croyances aux sorciers, et le reste ? En vérité, je te croyais plus fort en logique."

— "Logique ? logique ? Je l'aurais peut-être apprise, si de mon temps, on eût commencé les études par cette science ; et, au fait, je ne pense pas que le plan est mauvais, car les enfants commenceraient par apprendre à raisonner et à consolider leur jugement, au lieu d'appreadre, ainsi qu'ils font aujourd'hui, à répéter un tas de niaiseries par cœur comme des perroquets."

— " Bigre ! Baptiste, mon cher ! Tu viens d'avoir un beau mouvement/ Mais, ne nous embrouillons pas ; laissons-là logique et études morales, revenons

plutôt à nos moutons, je veux dire à Creusot et à ses compagnons Tu viens de te poser en redresseur de

la vérité — Développe tes moyens, je te prie."

— uRien n'est plus simple, car c'est toujours naturellement d'abord que je procède, moi, sauf plus'tard à m'adresser au surnaturel, si ce moyen devient indispensable pour atteindre le but. Me voici chez Creusot, n'est-ce pas? Suis bien mon manège — je me dis envoyé de toi — je fais l'apôtre— j'abonde dans leur seas — je les soumets à une série d'épreuves comme on fait des postulants à la franc-maçonnerie, puis, en définitive, je leur escroque quelques centaines de piastres "

— "Halte-là ! Baptiste, tu n'as sûrement pas l'intention de les comment dirai-je cela?"

— " Dis toujours, voler l c'est ce vilain mot-là qui te venait aux lèvres? Et non, pauvre ami, cent fois non. Seulement, mes farces et leur mise en scène coûteront de l'argent. Il faut faire ses frais, que diable ! Le résidu ira aux pauvres de l'endroit, Ce sera une représentation en faveur d'une œuvre de charité. Ce genre est très-porté dans les villes ; je m'en sers à la campagne, voilà toute la différence. Puis, je fais sournoisement avertir le Curé delà Paroisse, je lui dévoile tout ce qui vient de se passer; le Curé s'indigne, monte en chaire, traite ses paroissiens de dupes,

de n'importe quoi — enfin il leur f.... une sarabande

que la moitié en est de trop. Voilà une paroisse guérie, que dis-je ? une paroisse ! toutes les paroisses du District apprennent les détails — c'est une huée générale contre les croyances superstitieuses, et le reste, et le reste. — Quant à moi, je fiche le camp, et bien vite, — et la bonne œuvre est accomplie."

— "Sapristi, Baptiste, tu fais un fameux avocat, et si jamais j'ai une mauvaise cause, je te la confie."

— "Tu pourrais faire pis."

— " C'est possible, et pour te le prouver je reprends ma tête de sorcier, j'avale une larme de Rye, et je passe à la deuxième et dernière scène de notre pochade."

Si tôt dit, si tôt fait.

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