‹ Le coffret, ou Le trésor enfoui (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · OU LA PEUR FAIT PLACE A L'ESPERANCE. — CREUSOT REPREND DU TON · texte numérisé non relu

OU LA PEUR FAIT PLACE A L'ESPERANCE. — CREUSOT REPREND DU TON

Creusot et ses conseillers restaient toujours genou en terre. Leur position se fesait intolérable. Restés seuls, quoique dans l'obscurité, leurs sens s'étaient un peu calmés, et s'enhardissant l'un l'autre, ils se communiquèrent à l'oreille leur désir mutuel de changer de genou.

A peine ce désir fût-il exprimé que la voix terrible se fit entendre : Debout ! et la lumière qui reparut à l'instant môme, les retrouva sur leurs pieds. Ainsi délivrés de leur attitude fatiguante, ils osèrent s'approcher de la table, mais un redoutable u Arrière !" leur fit faire quatre pas à reculons.

Alors le sorcier tendit le bras droit vers eux, et de sa voix profonde et lente il leur dit :

u Pourquoi venez-vous ainsi demander à la science occulte ses secrets ?

u JN 'êtes- vous pas satisfaits des biens que l'Etre Suprême vous a départis d'une manière si libérale ?

"Fouillez, remuez, soulevez et tourmentez la terre de vos champs ; labourez, semez et hersez, et d'abon dantes récoltes vous apporteront le trésor que vous

voudriez acquérir sans les sueurs que l'Etre Suprême met au front du travailleur.

"Hommes ambitieux ! Au lieu de donner l'exemple de l'industrie et du travail à ceux qui sont au dessous

de vous, vous restez oisifs, berçant votre esprit malade de chimères et de vaines espérances

u Ne tremblez-vous pas de venir ainsi tenter les hommes que le Destin a touchés de sa baguette toute puissante ? Pourquoi, " et la voix du sorcier se fesait vibrante et pleine de menaces, u pourquoi demander à ma science la connaissance d'un objet que vos pauvres yeux de myopes ne sauraient découvrir ?

u Ne savez-vous pas, qu'avec toute ma puissance, je ne suis qu'un faible instrument entre les mains du Destin ?

u Moi aussi, je ne puis vous communiquer ma science sans souffrir des tortures sans nom. Et c'est pour me faire endurer ce supplice que vous vous présentez ici! Arrière! Arrière! Retirez-vous, il en est temps encore !

ff Vous demeurez muets...... Vous persistez à voir

le dénouement de votre tentative. Eh bien, soit : je vais, pour vous, consulter le grand livre secret. Pour aujourd'hui, je ne vous découvrirai que le nom de celui qui a confié à la terre le fruit d'un grand nombre d'années de ladrerie et de rapines. Son histoire est venue jusqu'à vous tous. Levez vos regards sur le mur de droite. Son nom va vous apparaître."

Et le sorcier dirigeant l'index vers le mur, dit d'une voix brève et rude : Apparaissez :

Soudain, sur la blanche paroi du mur de droite, s'estompèrent une tête de mort, un sablier et le temps armé de sa ['aulx.

Et Creusot et ses compagnons, blêmes d'émotion, purent lire en lettres rouges : ISRAËL SERRE

MAILLE! et tout au-dessous, un coffret noir laissait entrevoir par son couvercle entre-baillé des pièces d'or empilées.

Leur peur était grande sans doute, mais leur joie le fut bien davantage à la vue du trésor tant convoité. Sous l'empire de cette fantasmagorie, ils allaient s'élancer vers le coffret, lorsque la voix du sorcier les fit retomber bien vite clans l'attitude soumise qu'ils avaient prise jusque-là.

w Misérables ! vous croyez donc qu'il ne s'agit pour vous que de désirer ce coffret précieux pour que vous puissiez d'un coup vous en emparer ? Pensez-vous que le Destin va vous combler ainsi de ses faveurs, sans que vous passiez par les épreuves nécessaires ? Et elles sont terribles, ces épreuves ! Une fois de plus, je vous le dis: il est encore temps de vous désister. Le voulez-vous ? "

Après une pause de quelques secondes, Creusot répondit pour lui-même et pour les deux autres :

— u Non, Nous subirons les épreuves. "

— "C'est bon, reprit le sorcier ; et maintenant, je vous ordonne le plus profond secret sur tout ceci. La plus petite indiscrétion détruirait tous mes charmes. Et vous-mêmes vous verriez votre corps se couvrir d'une lèpre hideuse et puante — votre langue se dessécher — votre chair tomber en lambeaux, et vos souffrances seraient si horribles que vous appelleriez la mort à grands cris pour y mettre fin. Soyez donc discrets, discrets jusqu'à la tombe. Vous ne serez délivrés de cette obligation que sur l'ordre de celui que je députerai vers vous en temps et lieu. C'est mon envoyé qui sera chargé désormais de diriger vos travaux dans vos recherches. Vous pourrez mettre en lui toute confiance. C'est un esprit subtil, déjà fort avancé dans les bonnes grâces du Grand Esprit, notre souverain

maître à tous. Quand il se présentera, vous le reconnaîtrez à ces paroles qu'il prononcera à voix lente et grave : Pauperes spiritu, a (hum !

44 Répétez-les après moi,'' et les imbéciles répétèrent : Pau pe res spi ri tu, adsum !

— "C'est bon ; n'allez pas les oublier ; dès que vous serez sortis, prononcez- les à tour de rôle jusqu'à ce que vous puissiez tout-à-l'heure les mettre par écrit. Pauperes spiriïu, adsum ! Cet écrit, vous le cacherez dans l'endroit le plus secret de votre demeure, vous Creusot, car c'est chez vous que se rendra mon député. Je n'ai pas besoin de vous recommander d'exercer envers lui l'hospitalité la plus large. Pas de mesquinerie ! Qu'il jouisse de tout avec abondance.

44 Mais, qui que ce soit qui se présente chez vous en mon nom, quoique bien renseigné qu'il vous paraisse, ne lui donnez pas votre confiance, à moins qu'il ne prononce le.-, paroles que vous aurez iconsignées par écrit Pauperes spiriiu, adsum !

Le sorcier s'arrêta ; petit à petit, les lumières baissèrent et c'est au milieu d'une obscurité presque complète que la voix du sorcier, qui ne leur apparaissait plus que semblable à une ombre gigantesque, leur lança ces dernières paroles :

44 Genou en terre î " Et ils posèrent un genou en terre.

u Dès que le tintement d'une sonnette se fera entendre, vous vous relèverez, et en silence, vous vous retirerez par cette porte qui vous a livré l'entrée de cette chambre, et qui s'ouvrira d'elle-même devant vous pour faciliter votre sortie. Le coffret vous appartiendra un jour, après des épreuves longues et pénibles. Silence de la tombe ! Discrétion des morts !"

La voix se tut : les lumières disparurent ; Creusot et ses compères en superstition restèrent à genou dans

l'obscurité — leur souffle haletait, la sueur inondait leurs cheveux et leurs fronts. Après une attente de quelques minutes qui leur parurent des heures, la Sonnette tinta. Il était temps, ils allaient s'évanouir. Ils se relevèrent, faibles et chancelants et se dirigèrent vers la porte qu'ils trouvèrent grand'ouverte ainsi que le leur avait annoncé le sorcier; l'escalier fut descendu à pas comptés, et la voiture qui stationnait à la porte de la rue les reçut plus morts que vifs.

Ce ne fut qu'après quelques instants du mouvement rapide du cab, qu'un long soupir vint soulager leur pauvre cœur de lièvre. Ils revenaient à la vie; hélas! ils étaient bien éloignés encore de revenir au bon sens.

Arrivés à leur pension sur la rue des Commissaires, ils escaladèrent les deux escaliers qui conduisaient à la chambre qu'ils occupaient en commun ; et la première chose que fit Greusot, fut d'ouvrir précipitamment sa valise de voyage, et d'en extraire un iîacon de gin qu'il posa triomphalement sur la table.

— Ah ça, dit-il, tout en se débarrassant de ses vêtements de dessus, en commençant par sa cravate qui avait failli l'étouffer durant la scène du sorcier, "Ah ça,— dites donc, avez vous eu peur, vous autres ? "

— " Peur ? sac à papier ! qui est-ce qui n'aurait pas eu peur à notre place ? "

— Peur? ajouta le second acolyte. "Ma parole d'honneur, j'ai cru que j'allais me voir avaler tout cru par le diable."

— " Moi, reprit le premier, quand j'ai vu le nom de Serremaille sur le mur, aussi vrai que vous êtes là, j'ai senti du feu dans mon estomac; ça me brûlait que le tonnerre !"

— u Mes pauvres amis, dit Greusot, nous venons de passer par un vilain chemin. Faut prendre garde à

nous autres. Faut pas souffler mot à personne de ce qui vient de nous arriver; vous savez ce qu'il a dit avec sa grosse voix si effrayante que notre chair tomberait en pourriture, que "

— u Ah mon Dieu, ça fait frisssonner rien que de penser à ça. "

— u N'importe, ce qui est fait est fait. Nous voilà surs de trouver ce bigre de coffre. "

— u Oui, mais il a dit aussi qu'il fallait subir bien des épreuves. "

— " Sapristie ! je pense qu'après ce qui vient do nous arriver, nous n'avons pas Beaucoup à craindre ; car, moi pour un, je pense bien que jamais je n'aurai plus autant de peur, quand même je devrais vivre cent ans. "

— u Allons, allons, mes chers amis, nous avons bien gagné de prendre une goutte de gin."

— M Ma foi, oui ; verse, verse. "

— u C'est ça ! une gobe d'imprimeur, comme on dit par ici, ça va nous ôter toutes les mauvaises impressions. "

Ils se versèrent force rasades, et tout en devisant de leurs projets futurs, ils gagnèrent leurs lits, et s'endormirent d'un sommeil troublé où les sorciers, les tètes de morts, Serremaille, les pièces d'or, la lèpre, les flammes, les gripets dansaient une ronde infernale clans leur cerveau enflammé. Les murs de la chambre étaient couverts de : Paupcres spiritu, admm : L'illusion devint si forte chez le gros Maire qu'il s'éveilla en sursaut, et craignant de remettre au lendemain l'injonction du sorcier au sujet des mote à écrire sur un papier, il se lève, rallume le gaz, et se dirige vers la table sur laquelle se trouvait son portefeuille. Il s'assied, et, plume en main, il se dispose à mettre par écrit les mots sacramentels, les mots magiques qui

devaient lui faire reconnaître l'envoyé du Grand Esprit. Malédiction ! soit que le gin eut été mélangé d'eau du Léthé, soit que les émotions de la soirée eussent aplati la bosse de la mémoire, ce pauvre Creusot ne put se rappeler ni les mots eux mômes ni Tordre dans lequel ils devaient se placer.

— " Mon Dieu, mon Dieu ! que vais-je devenir ? je ne me souviens plus des mots : po res? non, ce n'est

pas ça. Flo res ? non, non, ce n'est pas ça non

plus. Pauvresse ? oui, je pense que c'est et pourtant non. Mais si, pauvresse iras-tu ? je l'ai, nom d'une balle d'échalottes ! Pauvresse iras tu ? Par exemple, je ne vois pas trop pourquoi l'envoyé nous demanderait si la pauvresse va y aller. Enfin ça ne me regarde pas. Pauvresse iras-tu ? il y a un autre

mot encore Voyons, sajerguenne ! j'ai coutume

d'avoir de la mémoire ah ! je l'ai ! je l'ai à cet

homme ! Houra î lioura ! Pauvresse iras- tu à cet homme ?"

Et il écrivit, l'imbécile, cette phrase moins imbécile que lui.

— aEt maintenant, dit-il, en se préparant à se remettre au lit, que'le diable lui-même se présente en cornes

personnelles, je le f à la porte s'il ne prononce

pas ces mots qui viennent du Grand Esprit lui-même : Pauvresse iras-tu à cet homme ?"

Et Creusot se rendormit l'esprit tranquille après ce gigantesque effort do mémoire.

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