ACTES ET DIX- SEPT TABLEAUX
— u Enfin ! les voilà partis. Vite, Baptiste, aide-moi à me débarrasser de ce manteau plein d'étoiles qui me fait ressembler à un firmament de théâtre. Merçi, enlève ma tête maintenant. Farceur ! pas cellelà.. ....celle de dessus. Quant à l'autre qui a l'honneur
de te saluer, j'en ai encore besoin. Passe la fiole, mon chéri ; quand on vient comme moi des régions infernales, on a le palais sec, naturellement, et ce Piye pourra peut-être y mettre quelqu'humidité. "
— u Si tous les démons sont altérés comme toi, il faudra inventer d'autres Molson pour leur fournir la liqueur. Ton gosier est un -gouffre, gurgite vasto ! "
— u Ah ! ma foi, si tu te mets à cracher du latin, je me tais net. Sais-tu que j'ai failli oublier ton fameux : Pauperes spirîtu adsum "
— u Bah ! le mal n'eût pas été bien grave. Tiens, je parie %que, rendus à leur auberge, ces triples sots écrivent ces mots tout de travers."
— "La chose est bien possible, au reste, qu'est-ce que ça fait, du moment que c'est toi qui dois les prononcer en temps voulu ?
u Et à propos, à quand le voyage de Mask ?"
— " Dame, je ne sais pas trop. Il faut toujours leur donner le temps de se tourmenter l'esprit, et de se dévorer d'inquiétude au sujet de l'arrivée de l'apôtre."
— u Disons : dans un mois."
— u Va pour un mois ! "
— u J'af une crainte, Baptiste, si Creusot allait ra-
conter au Docteur Chébou la scène d'incantation que je viens de lui faire, le Docteur serait en s...e ! Et il n'aurait pas tort. Je lui promets de désabuser ces pauvres gens de leur supertitieuse croyance, et je viens de les encrasser jusqu'à la moelle des os. Ce
; n'est pas bien franc, hein ? "
— " Va te promener avec tes scrupules. Il est bien temps, ma foi, de revenir sur le passé : Greusot et ses deux amis ont vu le coffret, il est vrai que c'est sur le mur de l'autre chambre, mais pour un esprit aveuglé par la superstition, c'est tout un. Sois sûr qu'ils n'en souffleront pas mot ; ils ont eu trop peur, et cette lèpre dont tu les as menacés leur tiendra lieu d'épouvantail constant. Laisse-les aller à leurs moutons. Quant à nous, organisons nos batteries, et quand notre plan sera bien mûri, bien coordonné, je me rends de nia personne à Mask, et je veux bien que le diable m'emporte, si je ne mets pas le feu aux quatre coins du District des Trois-Rivières. Ah ! j'en ris d'avance, quelles figures ils vont faire, ces chers découvreurs de
: trésors enfouis ! "
— c; Sapré tonnerre ! Sais-tu que l'eau m'en vient à la bouche à présent; et qu'il ne faudrait pas me fouetter pour me faire partir avec toi ? "
— u Non, mauvais plan, celui là. On finii ait par se douter de quelque chose si on nous voyait tous les deux dresser notre tente à Mask pour plusieurs jours. Il vaut mieux que j'aille seul. Je fais le co ?;merce de grains. Il est naturel de me voir parcourir les campagnes pour mes achats. Greusot et ses amis sont de riches cultivateurs ; personne ne trouvera â redire
I à ce qu'ils hébergent chez eux un négociant de mon espèce. Autrement, le Docteur Chébou, le Curé, le Notaire, le Marchand, toute la boutique des notabilités de l'endroit, seraient bien tôt à nos trousses, et la
moindre indiscrétion de la part de nos dupes mettrait vite le feu aux poudres."
— " Allons, fais comme tu l'entends. Au surplus, j'aime mieux terminer ici mon rôle dans cette comédie. A ton tour de jouer le tien. Tout ce que je te recommande, c'est de ménager un peu ces crédules campagnards'; je te l'ai déjà dit, ce sont de braves gens, et "
— w Et moi aussi, je te l'ai déjà dit, je fais œuvre pie, pietatis opéra, comme on dit en latin .. .. d'opera."
— u Oui, oui, tu m'as développé ta théorie, elle est superbe. "
— " Superbe ou non, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Prenons un coup, et bonsoir. "
— " Tu pars déjà ? Il est à peine minuit. Pour un sorcier, tu es bien rangé."
— uMon cher Trépou, les sorciers d'aujourd'hui sont de braves gens qui se moquent du monde au grand jour. Je pourrais là-dessus te dérouler une ribandelle
de considérations qui mais cela me mènerait trop
loin. J'aime mieux te réitérer le bonsoir. "
— u Bonsoir donc, Baptiste. — Nous nous reverrons dans le cours de la semaine. Si tu vois, avant moi, le Docteur Chébou, je n'ai pas besoin de te recommander la discrétion. Dans ton propre intérêt aussi bien que pour mon propre compte, il est indispensable que toute cette farce roule son bonhomme de chemin sans que personne aperçoive le bout du nez de ceux qui tirent les ficelles".
a Bonsoir ! au revoir ! "
Et le sorcier mit le verrou sur sa porte, ramassa ses longues jambes, et se jeta sur un lit de camp qui fesait l'ornement d'une encoignure de sa chambrette.
Comme nous ne le reverrons plus dans la suite de cette véridique narration, nous aussi, lecteurs, nous
kui souhaiterons le bonsoir, et nous lui dirons au réveil que le récit de ses farces d'autrefois nous a beaucoup amusés.
v L'esprit de l'homme est naturellement enclin au merveilleux. Chez certains peuples, le langage même est tout orné de similitudes et de métaphores — leurs
' expressions sont des images ; leurs paroles empruntent à la nature des objets environnants une teinte claire ou ombreuse suivant que les objets se baignent en pleine lumière où se cachent dans l'ombre. Un lac n'est plus une étendue d'eau sans courant perceptible : c'est une glace brillante où se mirent complaisamment la lune et les étoiles. Il semble que l'idée pure, dégagée d'associations terrestres, ne puisse exister ici-bas. Il faut aux payens des idoles, au chrétien des images. La parole de l'homme est devenue une cantilène. Les oiseaux sont des chantres ailés qui extaltent les beautés de l'univers. Tout nage dans l'idéal. Ce fleuve ne coule plus en décrivant des méandres : Non.
" Ici gronde le fleuve aux vagues é eu mantes ;
" II serpente, et s'enfonce en un lointain obscur."
Je fais grâce ^u reste.
Il n'y a plus de voûte du ciel. Non.— C'est un manteau bleu parsemé d'étoiles d'argent. On com pare les hommes aux animaux. Ce qui, soit dit sous toute réserve, n'est pas très flatteur pour les animaux. Ce n'est plus un homme cruel, c'est un tigre. . Ce n'est plus un guerrier hardi, c'est un lion. Ce n'est plus un lâche, c'est un lièvre. Ce n'est plus un sot, c'est une âne. Ce n'est plus un homme aux vues larges et élevées, c'est un aigle. S'il est fort, c'est un éléphant ; s'il est rapide à la course, c'est un chevreuil : et ainsi de suite ad libitum. Cette mauvaise habitude, une fois prise, on n'est plus capable de la
secouer, et celui qui écrit ces lignes se voit tous les jours obligé de se souscrire, à la fin de chacune de ses lettres, le très humble et obéissant serviteur de gens qu'il estime juste assez pour ne pas leur souhaiter la potence à la fin de leurs jours.
Il n'est donc pas étonnant que les légendes se soient transmises d'âge en âge. Elles font et feront, je pense, à jamais, les délices des peuples, de la campagne surtout. Répétées, nous allions dire : répercutées de générations en générations, elles empruntent à chaque siècle comme un parfum de poésie qui enivre. Elles n'ont aucun fondement solide — tout le monde en convient, et, néanmoins, on entoure, à la veillée, sous le manteau de l'immense cheminée, le vieillard qui raconte les merveilleuses prouesses des gnomes et des lutins, des loup-garous et des chasse-galerie.
Nos lecteurs ne seront donc pas surpris si les mystifications exercées surGreusot et ses affiliés, aient pu avoir lieu tout récemment, pas plus tard qu'en 1866 — et les acteurs, ou plutôt les pauvres victimes de ces farces sans pitié, vivent encore, et se reconnaîtront probablement malgré le déguisement partiel sous lequel il nous a fallu les représenter pour les mettre en scène.