UN COMPLOT. PAS UNE B( N'XË TÈTE SOUS TROIS GROS BONNETS
Le temps qui a la réputation passablement méritée d'émousser les aspérités les plus dentelées, le temps fit peu à peu oublier Israël Serremailie tt son coffret. La population cancanière du village attendit quelqu 'autre événement
Il y avait néanmoins un homme de la paroisse de Mask qui perdait le sommeil à force de convoiter l'acquisition de la maison et de la terre du défunt Israël Serremailie. Certes, il est juste de dire qu'il combattait cette envie de toutes ses forces ; mais l'idée revenait plus tenace ; car enfin, se disait-il, non sans quelque raison, Israël était riche ; Israël était avare au suprême degré ; Israël n'a pas emporté ses économies de plusieurs années avec lui ; Israël n'avaitci parents, ni amis, sa propriété est en séquestre. 11 a dû, dans sa ladrerie, enfouir son trésor quelque part, et où l'eût il fait sinon dans sa cave ou dans quelque trou creusé secrètement dano son champ ? Enfin, n'y tenant plus, il s'adressa au détenteur légal de la propriété, qui fut mise aux enchères et qui devint, après une faible latte avec certain finaud de la paroisse voisine, la chose personnelle de Benjamin Creuset, car c'était ainsi que se nommait le nouvel acquéreur. Et par un revirfinerit d'opinion assez commun, cette terre dont personne ne voulait quand chacun pouvait en faire fac quisition, se trouva tout à-coup avoir u^e valeur inappréciable, dès qu'elle fut devenue la propriété de Benjamin Greusot. Les plus envieux allèrent jusqu'à pro-
mettre une prime sur le prix d'achat. Mais neniiî ! Creusot était inaccessible à toutes les propositions. Il avait acheté la terre, il la garderait. Tant pis pour les peureux et les superstitieux !
Des fouilles furent faites dans les endroits indiqués par une vieille mendiante de passage à Mask : fouilles inutiles qui lassèrent enfin la patience de Benjamin Creusot.
Et voilà où en étaient les choses lorsque la mort vint enlever Creusot à ses rêves de richesses et à sa famille peu éplorée.
Le temps a marché— il ne s'arrête jamais ce marcheur infatigable. Il a parcouru tous les âges, voyant tomber, de droite et de gauche, surtout son parcours, des populations entières.
Nous sommes en pleine époque moderne, dans l'été 18G6. Creusot, fils, avait hérité de son père Benjamin. La célèbre terre lui était échue en partage. Creusot, fils, était un brave homme qui raisonnait assez sensément d'ordinaire, mais les cancans sans nombre dont sonoreillt) avait été étourdie dès sa première enfance, relativement au coffre-fort caché, lui revinrent à la mémoire dès qu'il se vit en possession réelle de la fameuse maison. C'était un gros homme dont le poids dépassait deux cent quarante livres, espèce de molosse à l'allure loin de et raide. Un homme de poids comme Creusot, fils, ne pouvait demeurer dans l'obscurité. Aussi les habitants de Mask l'avaient-ils choisi pour leur Maire. Maire d'une grande paroisse ! hein ! hein ! ne riez pas, hommes des villes ; ce n'est pas un piètre honneur que celui là. Aussi, ce pauvre Creusot, fils, s'il eût pu se grossir davantage, il l'eût essayé, tant cette mairie lui fouettait la moutarde au nez." Donc Creusot, en homme qui prend sa dignité magistrale au sérieux, se dit que, tout riche qu'il fût, car il l'était,
quelques milliers de piastres de plus ne sauraient nuire à l'éclat dont lui, Greusôt, Maire, se voyait déjà entouré et resplendissant. Aussi voulut-il tenter un effort suprême dans la voie de la découverte du trésor caché. Il daignait avoir pour amis deux conseillers de sa municipalité, humbles satellites qui gravitaient contents autour de son soleil. Il les fait venir chez lui, et d'une voix étouffée, après s'être assuré que personne ne viendrait les déranger, il leur confia, sous le sceau sacré du secret le plus inviolable, qu'il avait entendu dire qu'il y avait à Montréal un sorcier, un clairvoyant célèbre dont l'habileté étonnait et émerveillait la grande Cité.
Les yeux écarquillés, les deux conseillers attendaient le développement des confidences de leur gros maire.
— Si nous allions tous trois à Montréal, dit Greusot, pour consulter cet homme si savant, si clairvoyant?
— Dame! reprit Louison Martinet, ça serait p't'être pas mauvais.
— Qu'en dis-tu, Hermidas?
— Parguenne ! j'cré ben qu'on ferait pas mal.
Et voilà ces trois pauvres têtes sous le même bonnet qui lâchent la bride à leur pauvre imagination, et qui voient déjà miroiter sous leurs yeux les reflets de cet or qui enivre tant de têtes bien mieux assises que celles du gros maire et de ses deux acolytes. Surtout, par-dessus tout, il ne fallait point en souffler mot aux femmes. Ainsi, pour couvrir leur voyage d'un pré texte raisonnable, ils firent sonner bien haut qu'un riche marchand de grains du Haut-Canada leur avait fait demander des écharatillons d'avoine, d'orge et de pois. Les bonnes ménagères de nos trois aventuriers ne firent pas grande objection à l'excursion de leurs légitimes moitiés.