‹ Le coiffeur et le perruquierChapitre 9 sur 21 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Les Précédens , POUDRET , sortant de la chambre de M. Desroches.

POUDRET , les apercevant.

Où suis-je ?. . . et qu'est-ce que je vois?

JUSTINE

Dieu ! e'est mon oncle !

POUDRET.

Alcibiade en ces lieux !. . . Alcibiade , qui , pour me narguer y vient coiffer ma propre nièce !

JUSTINE

Je vous jure , mon oncle , qu'il ne me parlait pas d'amour.

POUDRET.

Taisez-vous , mademoiselle. . . je lui aurais peut-être permis de vous en conter ; mais oser vous friser. . . oser porter une main sacrilège sur une tête qui m'appartient par les liens du sang !

ALCIBIADE

Allons, M. Poudret , calmez-vous.

POUDRET.

Ingrat !. . . c'est moi qui t'ai mis le démêloir à la main !. . quand je t'ai accueilli dans ma boutique , tu ne savais pas seulement faire une barbe.

ALCIBIADE

Je suis votre élève ? il est vrai ; depuis long-tems j'ai surpassé mon maître.. . Mais vous !.. . votre génie stationnaire n'a pas avancé d'un pas? et vous ne sortirez jamais de vos perruques.

POUDRET.

Oui, certes... j'y resterai, et je m'çn fais gloire. . . La Le Coiffeur. a

perruque exerce sur les arts une influence qu'on ne peut nier. . . C'est sous la perruque qu'ont brillé les plus beaux génies dont s'honore la France. . . Racine , le tendre Racine , que pôrtait-il ?. . . perruque !. . . Molière P. , . perruque. . . . Boilèau , Buffon ?.. .. perruque ! . . . perruque

Voltaire , M. de Voltaire lui même?. . . perruque... Il me semble encore le voir cet excellent M. Arouet 'de Voltaire , le jour fameux où , tout jeune encore , je fus admis à l'honneur de raccommoder. . . Il tenait en main la Jfenriade. . . et moi je tenais mon fer à papillottes î . . . . Nous nous regardions. . il souriait î. . . il aimait tant, à encourager les arts. . . C'est lui qui disait à un de nos con frères : « Faites des perruques !. .. faites des perruques. »

Et vous croyez y monsieur i que de nos jours. . .

POUDRET.

Je vous devine. . . vous me direz peut-être qu'aujourd'hui il y a encore des tètes à perruque à l'Académie?. .. c'est possible. . . mais elles ne sont pas de cette force-là. . .

ALCIBIADE

C'est-à-dire que, selon vous , le nouveau système de coiffure nuit au développement du talent.

POUDRET.

Oui, monsieur.

ALCIBIADE

Eh bien! c'est ce qui vous trompe. . . . moi , qui vous parle, j'ai fait plus d'un succès... Voyez les héroïnes de mélodrames ? c'est moi qui leur fournis des cheveux-épars... hier encore, Oreste a passé par mes mains!... . c'est moi qui lui ai fait dresser les cheveux sur la tête... c'est moi qui ai coiffé Andromaque.

POUDRET.

Et moi , aussi. . . il y a quarante ans que je l'ai coiffée en poudre. . . M. le Kain a passé sous ma houppe , et il n'en était pas plus mauvais.

ALCIBIADE

Laissez donc? . ... il faisait comme vous !.. il jetait de la poudre aux yeux.

JUSTINE

Mon oncle ! . . . je vous en prie -, apaisez-vous. . .

POUDRET.

]Non... uous ne serons jamais d'accord... jamais tu ne l'épouseras. . » J'ai vingt mille francs de côté pour ta dot 5 mais jamais je ne les donnerai à un coiffeur de boudoir.

ALCIBIADE

Et moi , je ne serai jamais le neveu d'un barbier de faubourg.

POUDRET.

Un ignorant ! . . . . qui n'a jamais touché la moelle de bœuf.

ALCIBIADE

Un routinier !... qui n'est jamais sorti de la poudre.

POUDRET.

Allez donc, monsieur le muscadin... je vois d'ici vos créanciers qui vont enlever votre comptoir d'acajou.

ALCIBIADE

Allez donc, M. Poudret. .. j'entends le vent qui agite vos palettes ? et qui va renverser votre enseigne.

POUDRET.

Renverser mon enseigne. . . Je ne sais qui me retient. . .

ALCIBIADE

Et moi. . . croyez-vous que je vous craigne ?

JUSTINE

Ah ! mon Dieu ! . . . ils vont se prendre aux cheveux ! . . .

Non y non. . . c'est moi qui vous cède la place. . . je sais trop la distance qu'il y a entre nous , pour aller me commettre avec un perruquier. . .

POUDRET ; indigné.

Un perruquier !

Air de Rossini.

Ah! quel outrage Fait à mou âge !

Oui , vraiment... j'en pleure de ra^l Ah ! quel outrage Fait à mon âge , Ah! Poudret!

Pour toi quel soufflet!

Quoi ! ce blanc-bec, cet indigne confrère , Jusqu'à ma barbe ose m'injurier!

( ao )

ALCIBIADE

Jusqu'à ta barbe!... ignorant, pour la faire, Je t'enverrai mon barbier ..

POUDRET.

Son barbier!

Ab! quel outrage, etc., etc.

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