‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 10 sur 41 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Un pays inculte.

Le lendemain les teintes rosées du matin ne paraissaient pas encore à l'orient , les oiseaux n'avaient pas quitté leur asile de feuillage , quand Sybrandt lança son léger canot sur les eaux tranquilles de l'Hudson, se dirigeant à l'aide de son vieux nègre vers les sources du fleuve. Le premier jour ils virent encore le long des rives basses et fertiles quelques traces du passage des blancs;

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ils entendirent dans les forêts des hautes terres la hache du planteur, le craquement des arbres qui tombaient sous ses coups, l'aboiement du chien de chasse, la détonation d'un fusil répétée par mille échos éveillés peut-être pour la première fois par un bruit semblable. De loin en loin , ils apercevaient de grossières cabanes , dont la structure , déjà bien supérieure à celle du wigwam indien , montrait que ces bords, maintenant déserts et incultes, fourniraient bientôt à la subsistance d'un peuple nombreux. En voyant le canot côtoyer le rivage, des enfans demi-nus, à chevelures argentées, sortaient par douzaines des chaumières pour voir les étrangers et les accueillir par leurs cris de joie. Cependant les vestiges de la marche progressive des blancs s'effacèrent graduellement. La nature se montra dans toute sa nudité, dans toute sa beauté virginale. Le silence n'était interrompu sur les eaux, dans les airs, sur la terre, que par le sifflement du vent, les éclats de la foudre , et le mugissement des vagues, quand les pluies élevaient la rivière au-dessus de son lit.

La nuit, ce temps de repos dans les lieux habités par les hommes civilisés, est plus bruyante que le jour au milieu des déserts. C'est alors que

l'aniaial sauvage sort de son repaire pour chercher sa proie et sahier de ses cris aigus ou rauques la lune changeante et les étoiles, éternels et silencieux témoins de ce que l'homme voudrait cacher. En remontant pendant les soirées claires le courant, qui devenait toujours plus rapide à mesure qu'ils approchaient des cataractes, nos voyageurs entendaient le long de la rive les hurlemens des loups , les cris des ours , les tristes accens du hibou solitaire ; et quand ils tiraient le canot à terre pour se reposer des fatigues de la journée , ils ne pouvaient dormir en sûreté qu'en allumant un grand feu près duquel ils se couchaient. Ce simple expédient est le seul auquel on puisse se fier pour échapper à la rage des^ bêtes féroces, que l'on voit s'arrêter à certaine distance du foyer, hurlant et faisant étinceler leurs yeux, qui servent de point de mire au fusil du chasseur.

Jusque là, le voyage de notre héros et de sou écuyer était plus fatigant que dangereux. Ils avaient à lutter contre un courant puissant et rapide , à gagner chaque toise de leur chemin par la force combinée avec l'adresse. Quelque fois le fleuve resserré entre deux chaînes de rochers à pic , prenait une profondeur et une vélo-

cité eflrayanles ; ailleurs son cours déviait brusquement, et ses deux rives étaient hérissées de caps, la plupart cachés sous la surface de l'eau, ce qui obligeait nos aventuriers à prendre terre pour traverser ces pointes qu'ils ne pouvaient doubler. Ce fut ainsi qu'ils avancèrent en évitant, avec une vigilance soutenue, les obstacles qui pouvaient causer le naufrage de leur frêle embarcation et la perte de leur cargaison. La honte d'un voyage infructueux était mortelle à la réputation, comme à la perspective de fortune d'un jeune homme. Aucune jeime fille de la colonie n'aurait accordé un sourire à celui qui n'aurait pas réussi dans sa première entreprise. Les deux qualités les plus estimées chez ce bon peuple, étaient la prudence"* et le courage : or la perte d'un bateau et d'une pacotille prouvait qu'on avait manqué de l'une et de l'autre.

Enfin, après avoir enduré des fatigues qui suffiraient pour anéantir un régiment entier de nos dandies modernes , ils furent avertis , le soir du quatrième jour, de l'approche des cataractes par un son lointain, monotone et sourd. Les cataractes du fort Edouard, comme on les appelait alors, étaient un poste de frontière.

« Écoutez , Massa , » dit le noir en arrêtanl sa

pirogue, « écoutez, je l'entends, il est proche. » — « Qui? » répliqua son maître.

« Les cataractes, Massa. Nous peut-être trouver là Indiens qui voudront faire des échanges avec nous. » Sybrandt écouta et distingua clairement le bruit pesant de la chute de la rivière. Bientôt ce bruit augmenta , et le canot fut entouré de vagues bouillonnantes dont le centre était surmonté d'un cercle d'écume d'une blancheur de neige. Après avoir tourné une pointe avancée , ils se trouvèrent en face du courant qui , malgré tous leurs efforts, fit revirer le petit bateau, et le lança avec la rapidité d'une flèche au milieu du fleuve. Ne pouvant naviguer plus long-temps, ils débarquèrent leurs marchandises et les transportèrent ainsi que le canot jusqu'au-dessus de la chute, où le courant devenait plus paisible. Tandis qu'ils étaient ainsi occupés, ils rencontrèrent un parli de Mohawks, qui venaient pêcher sur cette rive, conduits par un chef nommé Paskingo ou le Borgne. C'était un sauvage d'une taille athlétique et d'un aspect féroce , que son caractère ne démentait point. 11 avait perdu un œil dans quelque querelle d'ivrognerie, et comme il avait eu beaucoup de communications avec les blancs, il montrait dans ses habitudes l'efl'et ordinaire de ce com-.

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inerce , un mélange des vices des deux races. Rusé, cupide, vindicatif, il avait assez d'empire sur lui-même pour dissimuler ces sentimens , lorsqu'il n'était pas dominé par l'ivresse; mais eu ce cas ses passions devenaient indomptables. On disait que, dans un accès de rage, il avait tué son propre fils, sous prétexte que celui-ci cherchait à détruire son influence dans la tribu. Cet homme était assis avec sa troupe, composée de quatre hommes, à l'ombre d'un bosquet de pins qui inclinaient leurs têtes sur le torrent écumeux. Sybrandt et Tjerk furent surpris de se trouver subitement devant eux: quant aux Indiens, ils avaient vu le canot remonter le fleuve de très-loin, grâce à la finesse de leur vue , qui surpasse peutêtre celle des bêles fauves.

«Sois le bienvenu, frère,» dit le chef à Sybrandt,

«Ah! Paskingo , comment porter vous: » dit Tjerk , qui connaissait le sauvage d'ancienne date. « Je ne m'attendais pas à vous voir ici.... et je n'en suis nullement satisfait,» ajouta-t-il en luimême.

Ces entrevues entre les commerçans et les Indiens se passaient sans grandes cérémonies. Sybrandt leur demanda s'ils avaient des fourrures,

le chef s'informa à son tour de la nature des marchandises d'échange , et voyant qu'ils avaient deux ou trois barils de ce poison qui a détruit la race des hommes rouges et paraît sur le point de détruire également la race blanche, Pask in go pressa notre jeune traficant de le suivre jusqu'au confluent del'Hudson et du Sacoudaga, où, disait-il, un grand nombre de gens échangeraient des marchandises avec lui.

Tjerk hocha la tête, et Sybrandt réfléchit. «Que peut craindre mon frère? dit le sauvage. Les Mohawks ne sont- ils pas les amis des blancs? Les hommes qui ont peur devraient rester au logis avec leurs femmes.

— Je ne crains rien , mais... .

— Chut, » reprit l'Indien, « quand j'irai au fort, je dirai aux tiens que j'ai rencontré un homme blanc qui n'a pas osé aller au Sacondaga parcequ'il avait entendu crier une vieille chouette. Mon frère n'aura pas de castors s'il ne va pas au Sacondaga. Il retournera au logis comme il en est parti , et les jeunes femmes se moqueront de lui. »

Sybrandt pensa à Catalina, et se décida à suivre le chef. Les Indiens l'aidèrent à porter son canot et ses marchandises jusqu'au fort, en tour-

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nanl les baies; et bien que leurs regards avides se portassent souvent sur les barils de rhum, ils n'essayèrent ni de les dérober, ni de les enlever de vive force. Après une marche pénible , il arrivèrent au confluent des deux rivières, qui l'une et l'autre n'avaient pas plus de cent loises de large en cet endroit. Le puissant Hudson n'était qu'un petit ruisseau d'idylle, ne promettant ni le cours majestueux qu'il prend un peu plus loin, ni les richesses qu'il devait dans l'avenir porter sur son vaste sein. En approchant du confluent, on voyait des prairies incultes et basses d'une très-grande étendue, et tout-à-fait dénuées d'arbres. Les bras nombreux du Sacondaga serpentaient à travers cette région sauvage et solitaire hors de la route des voyageurs , qui suivaient ordinairement le cours de la rivière Mohawk, ou laissaient l'Hudson au fort Edouard , et traversaient les hautes montagnes à l'embouchure du lac George pour se rendre en Canada. L'établissement le plus voisin vers le sud était Johnstown ; c'était là que résidait ce sir William Johnson , qui exerça sur les tribus sauvages un empire que l'on admire encore, et que l'on admirera long-temps. Il ne se trouva à la station indiquée ni Indiens, ni castors; et Paskingo déclara , après avoir exa-

miné l'herbe , que la troupe était partie depuis deux jours pour se rendre à la maison de pêche : c'était une petite loge que sir W. Johnson avait bâtie sur un rocher vers les confins de la vaste prairie , près de l'endroit où l'une des branches du Sacondaga commence à être navigable. Il l'habitait quand il venait à la chasse ou à la pêche en ces quartiers. Paskingo assura Sybrandt qu'il trouverait ceux dont il lui avait parlé non loin de la loge, dans laquelle ils se retiraient la nuit quand il faisait mauvais temps. Si quelque idée de danger vint à l'esprit de Sybrandt, elle fut accompagnée de la conviction que, dans le cas où l'Indien aurait de mauvais desseins, il pourrait les exécuter aussi facilement où ils se trouvaient alors qu'à l'endroit où il voulait le conduire. Il consentit donc à le suivre, en dépit de l'éloquence muette de Tjerk , qui s'eflbrçait par des signes et des regards de s'opposer à cette résolution. Ils s'embarquèrent donc le lendemain matin sur les eaux stagnantes du Sacondaga , les Indiens sur leur canot, Sybrandt et son écuyer fidèle sur le sien, et ils suivirent les détours de ce fleuve , qui paraîc un énorme serpent endormi au milieu des hautes herbes de ses rivages. Bientôt ils se trouvèrent comme perdus dans ces

vastes prairies, où nul chemin n'était tracé, et qui présentaient dans le demi-jour d'un temps nébuleux un désert sans bornes, d'une complète monotonie. Le silence qui régnait autour d'eux n'était interrompu que par le bruit faible et mesuré des pagaies, qui ne se distinguait que grâce à l'absence de tout autre bruit, de même que l'on entend la nuit le cri du grillon ^ imperceptible dans la journée. Quelquefois, à de longs intervalles, un héron solitaire élevait son long cou au-dessus des herbages qui bordaient la rive , et faisait entendre un son discordant , auquel les sauvages répondaient par une imitation moqueuse. Hors ces exceptions très-rares, la nature était muette, le sens de l'ouie restait sans objet, et celui de la vue ne rencontrait qu'un paysage d'une triste uniformité , un ciel obscurci par des nuages sombres et sans mouvemens apparens.

Sybrandt sentit sa position isolée, qui lui parut de plus en plus fâcheuse, à mesure qu'il observait ou croyait observer des signes d'intelligence d'une nature alarmante entre Paskingo et ses Indiens. En se retournant une fois brusquement, il vit le chef borgne répondre au regard interrogatifdel'un de ses compagnons par un mouvement de tête , en montrant en même temps de

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la inaiu la petite maison de pêche, qui s'élevait au- dessus de la prairie. Vers le soir ils étaient près du but de leur voyage, quand des éclairs, suivis de tonnerre éloigné, annoncèrent l'approche d'un orage. Les Indiens ramèrent avec plus de vigueur, et nos deux aventuriers se hâtèrent également pour aller de conserve avec eux. Enfin, à l'instant où ils arrivèrent à une petite baie, d'où sir W. Johnson lançait son canot quand il allait àia pêche, l'agitation lointaine des sombres et majestueuses forêts de pins qui bornaient en cet endroit l'immense prairie , annonça que la crise avançait rapidement. Sybrandl eut à peine le temps de mettre à couvert sa cargaison avant que les torrcns de pluie, portés par un vent impétueux, fissent gémir les arbres de la forêt et courber les hautes herbes de la prairie. La troupe se réfugia dans la maison de pêche, dont la porte fut ouverte sans cérémonie, aucun habitant, aucun meuble n'exigeant qu'elle fût gardée.

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