‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 9 sur 41 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Notre héros prend pour la première fois de sa vie une résolution.

La vie de mortifications , de jalousie , de repentir toujours inutile, que menait Sybrandt depuis le retour de Cataiina , minait lentement ses forces morales. Quand son orgueil blessé , son dépit contre les autres lui dictait un plan de conduite, le retour qu'il faisait sur lui-même , sur les lorts qu'il s'était donnés par son caractère inscciable , lui inspirait bientôt des idées opposées.

LE COIN DL FEU D UA HOLLANDAIS. lO;;

Son esprit agité par des senlimens contraires ne pouvait s'arrêter à aucune résolution fixe, Jusqu'à l'instant où l'un de ces sentimens prendrait assez d'énergie pour dominer tous les autres , et diriger ses pensées sur un seul point.

Ce njonient arriva pour Sybrandt. Le petit incident des violettes termina le combat qu'il soutenait depuis plusieurs mois, et sa résolution fut irrévocablement fixée. Au temps dont nous parlons, les jeunes gens des frontières avaient coutume de commencer leur carrière par une tournée de commerce chez les tribus sauvages qui habitaient près de nos limites. On croyait nécessaire de faire ses preuves de cette manière , pour se donner le droit de prendre le ton et le caractère d'un homme fait. De semblables entreprises , hérissées de difficultés et de dangers, étaient en effet toutes propres à développer les ressources d'un jeune homme , qui revenait dans .ses foyers, s'il avait fait un voyage heureux, digne d'occuper un rang dans la société, et d'aspirer à l'objet de son premier amour. C'est à ce genre d'éducation que les patriarches de ce pays devaient leur caractère de fermeté, de franchise, d'honnêteté, leur persévérante industrie, leur simplicité, toutes ces qualités qui

portèrent dans ia suite leur fruit ordinaire , la liberté.

Sans consulter personne, Sybrandt, le matin du jour qui suivit le souper que nous avons décrit, demanda brusquement à M. Denis Vancour la permission et les moyens de faire un voyage d'aventure parmi les Indiens du nord - ouest. M. Denis marqua de la surprise de cette soudaine résolution, mais sans sortir de son calme vraiment hollandais.

« Que veut dire cela, mon garçon? » dit le bon homme. « Quel est le but d'un pareil voyage? vous aurez assez de bien pour vivre à l'aise après moi, et tant que je vivrai vous ne manquerez de rien. Vous feriez mieux de rester à la maison , et d'étudier avec le Dominus.

— Mais je ne puis étudier maintenant je

je » Sybrandt bégaya, et ne put continuer.

— Vous êtes fatigué d'étudier , mon enfant ; hein! n'est-ce pas cela? Eh bien je n'en suis pas étonné; car moi-même, quoique j'aie le plus grand respect pour la science, elle m'a toujours inspiré je ne sais quelle terreur que je ne pouvais surmonter, et je m'en suis tenu à certaine dislance. Mais êtes-vous tout -à- fait déterminé? ne reculerez-vous point au moment de l'exécution?»

— « Ne craignez pas, mon cher oncle , » dit Sy-

brandt , serrant ses mains par un mouvement involontaire , « ne craignez pas que le courage me manque pour achever mon entreprise.

— Alors vous aurez ce que vous me demandez. Cette résolution me plaît , mon garçon. J'ai fait de même dans ma jeunesse. Il y a cinquante ans environ , je pris un canot , des marchandises pour la valeur de cinquante dollars , et le vieux Tjerk, qui n'était alors qu'un très-jeune homme, et je m'aventurai dans les bois que n'avait encore explorés aucun blanc à cette époque. Les Indiens n'étaient pas aussi rusés qu'ils le sont devenus ensuite , et je revins avec des fourrures pour cinq cents dollars. Chaque année je recommençais le même voyage, jusqu'à ce que mon capital ayant toujours augmenté, je me trouvai riche pour le temps. J'aurais pu dire heureux, « continua le vieillard; « mais je fus obligé d'aller à l\ew-York, où je me liai avec des officiers, et, ce qui fut le pire pour moi, je devins amoureux de votre

mère je dépensai ma fortune.... je perdis mes

espérances ; je fus d'abord fou , ensuite misanthrope. Enfin je revins au logis paternel comme un enfant prodigue , désabusé des erreurs du monde ; j'héritai d'une partie des biens de mon père, et vers la fin de mes jours j'ai trouvé dans

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le fils un objet pour cet amour que !a mère avait rejeté.»

M. Denis Vancour n'avait jamais été aussi communicatif avec Sybrandt. Peut-être éprouvait-il, au moment de se séparer de son enfant adoptif, une émotion assez forte pour surmonter son habituelle taciturnité.

« Mais qui vous accompagnera? » reprit le bon Denis , après un instant de silence , que nos deux interlocuteurs avaient employé à rappeler intérieurement le souvenir du même objet chéri. « J'ai votre affaire ; oui, le vieux Tjerk est l'homme qu'il vous faut.

— Je crains qu'il ne soit trop âgé , monsieur.

— Non vraiment, mon enfant; il est aussi droit qu'un noyer , aussi ferme qu'un roc ; il vous lasserait à la course, et vous seriez mort de faim avant qu'il se sentît seulement affaibli par l'abstinence. De plus, il parle mohawk. » Il fut donc arrêté que Tjerk serait l'écuyer de notre nouveau chevalier errant.

Peu de jours suffirent pour les préparatifs de ce fatigant et périlleux voyage. Un léger canot d'écorce , quelques provisions, deux bons fusils avec les munitions nécessaires pour en faire usage, et deux cœurs intrépides, complétèrent

fout ce qu'il exigeait. Si mes lecteurs sont de grands personnages, ils trouveront sans doute que l'entreprise de mon héros n'a rien d'héroïque, et sent le marchand forain. Mais qu'ils daignent se rappeler que cette entreprise était dangereuse , et que le courage ennoblit tout.

Du moment oui Sybrandt forma la résolution et s'occupa des préparatifs de son vovage, il parut un tout autre homme. Il avait quelque chose à faire et quelque chose à souffrir; son attention était détournée par des objets intéressans de la perpétuelle contemplation de lui-même, de ses petites vexations d'amour-propre ; sa démarche était assurée, son œil exprimait la fermeté. Bref, il offrait Un exemple frappant de l'union indissoluble de l'homme avec ses desseins. Le premier est toujours modifié par les derniers, et rien ne détruit plus certainement l'énergie de l'esprit \

que de l'occuper constamment de bagatelles. Pendant ce temps il ne vit point Catalina ; et ce n'était que lorsqu'il pensait à elle, ce qui lui arrivait souvent , qu'il retombait dans ses anciennes inconséquences.

Il était extrêmement curieux de savoir ce qu'elle dirait, ce qu'elle penserait de son départ;, il se demandait s'il était possible que son éloi-

gnement ne lui causât aucune peine, et tâchait de se persuader qu'elle devinerait les motifs qui le faisaient agir, bien qu'il eût pris le plus grand soin de les cacher. Si elle sentait quelque regret de mon absence, pensait-il , je lui pardonnerais à mon retour les maux qu'elle m'a fait souffrir. Un instant il se décidait à partir sans la voir, l'instant d'après il voulait prendre congé d'elle avec la plus parfaite indifférence. Enfin il ressassa tant et si long-temps ce sujet , qu'il ne savait plus à quoi s'arrêter. Ariel le trouva dans cet état d'incertitude. Le bon oncle était fort piqué de n'avoir pas été consulté sur l'expédition de Sybrandt. C'était la seule affaire du voisinage, qui depuis bien long-temps se fût arrangée sans qu'il y eût mis du sien.

« Morbleu ! » dit-il , « si vous m'aviez parlé de votre projet , je vous aurais montré à conduire votre canot, à préparer la venaison sans sel, à dormir la bouche fermée , à cause des mosquites, à tirer sur les sauvages. C'est trop tard maintenant. Mais, en vérité, je serais tenté de vous accompagner, si je n'avais promis aux officiers de leur enseigner à museler les porcs. » En parlant ainsi, il entraînait Sybrandt au manoir.

Catalina, lorsqu'elle entendit parler du voyage

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de Sybrandt, tomba dans une profonde rêverie , et ne put se rendre compte bien clairement, après des heures de réflexion , de l'espèce de sentiment qu'elle éprouvait à ce sujet. Elle ne savait si elle était affligée ou offensée de cette brusque détermination de son cousin ; et ne supposant pas que sa conduite propre y fût pour quelque chose, elle attribuait le manque d'égard de Sybrandt, en se dispensant de lui faire part de son projet, au dédain ou à l'indifférence. Dans cette pensée, elle résolut de ne lui montrer ni surprise ni regret s'il venait lui dire adieu ; en conséquence elle reçut notre héros très -froidement, et ne témoigna pas la moindre curiosité sur le but de sa course ou le temps qu'elle devait durer. Elle en fit même un sujet de plaisanterie, lui conseilla de mettre à profit ses belles connaissances en enseignant le grec et le latin aux sauvages, « qui, m ajoutait-elle avec un des sourires les plus moqueurs que sa jolie bouche eût jamais formés, « ne pouvaient que gagner dans sa société pour la politesse des manières. »

L'entrevue devenait excessivement pénible pour Sybrandt. Il aurait donné le monde entier pour être hors de la chambre ; mais ce pouvoir mystérieux qu'exercent sur les organes du mouvement

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l'orgueil, la sensibilité et la timidité, le tenait comme enchaîné sur sa chaise. Enfin , par un effort désespéré , il se leva, et bégaya ses adieux. En ce moment Catalina se rappela qu'il avait sauvé sa vie, et qu'il partait peut-être pour ne plus revenir.

« Sybrandt, » dit-elle d'une voix attendrie par ces pensées, «que vous donnerai- je pour que vous vous souveniez de moi? » Elle réfléchit un instant , puis elle tira de sa poche, oui de sa poche, ne vous récriez pas, mesdames, c'était il y a cent ans; — elle tira de sa poche une pièce d'or , probablement un ducat de Hollande, et dit avec un accent et un regard de douce tristesse : « Prenez ceci, vous le suspendrez à votre cou, comme un talisman contre les sortilèges indiens. Adieu, cousin Sjbrandt, n'oubliez pas... que... que Dominus Stettinius regrettera votre absence. » Sybrandt prit la pièce d'or; mais il ne put prononcer le mot adieu , et ne remercia sa cousine que des yeux , avec une telle expression de tendresse qu'elle y songeait et s'en étonnait encore bien long-temps après. Suivant ses instructions, Sybrandt perça le ducat, y passa un ruban et le fixa sur son cœur.

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