Scène nocturne
Un morne silence régna quelques instans. Paskingo était sombre , et Sybrandt , ne voyant nulle trace des Indiens qu'ils s'attendaient à trouver en ce lieu , jetait de temps en temps un regard soupçonneux sur le chef. Il ne pouvait se dissimuler ce qu'avait d'équivoque la conduite de ce dernier, ni le danger de sa propre position, étant complètement à la merci des Mohawks.
« Mon frère pense que j'ai deux langues et deux visages , » dit enfin le chef borgne d'un ton ironique.
Sybrandt ne répondit rien.
<• L'homme blanc , « continua Paskingo en élevant la voix, 'c ne sait que répondre; il craint de parler. Si je lui dis (jue les Indiens et les castors seront ici demain, il ne voudra pas me croire. Et pourquoi lui dirais-je un mensonge? n'est-il pas, comme le rat musqué, pris dans un piège ? ->
Sybrandt sentit qu'il disait vrai , et demeura muet. Cependant la nuit approchait, et l'orage continuait. Le fracas horrible de l'extérieur contrastait avec le silence de l'intérieur de la loge. Paskingo , assis à terre , fumait sa pipe ; Sybrandt se livrait à des réflexions pénibles sur sa situation, et Je vieux nègre, à qui sa longue expérience avait appris à connaître les sauvages , se confirmait dans la pensée que le chef borgne méditait quelque mauvais dessein.
Enfin Paskingo rompit le silence, et dit :
«L'homme blanc, et le noir, son esclave, n'ontils pas besoin de manger? n'ont-ils pas quelque chose de bon dans leur canot? qu'ils l'apportent, nous le mangerons ensemble. »
Sybrandt acquiesça volontiers à cette proposi-
tion , et Tjerk fut dépêché avec un des Indiens pour aller chercher au canot queques provisions. Pendant qu'ils exécutaient cet ordre , le chef ordonna à ses hommes d'allumer du feu, et la salle fut éclairée par la lueur rougeâtre des souches de pins qui brûlaient dans la cheminée. En un moment Tjerk et l'Indien revinrent avec diverses provisions et deux fusils , que nos voyageurs avaient laissés dans le canot. L'œil de Paskingo étincela. '*
« L'homme blanc a-t-il peur d'être attaqué par les ours et les loups cette nuit?
— - Je les apporte pour les mettre à l'abri de l'humidilé, » dit Tjerk. Mais tandis que le mauvais œil du chef se trouvait de leur côté, le nègre passa adroitement à son maître un couteau qu'il avait caché sous sa blouse de toile, et le jeune homme le serra dans son sein avec la même dex* térité. Le repas préparé, tous s'assirent pour satisfaire leur faim ; et quand ils furent rassasiés, le borgne dit à Sybrandt :
« L'homme blanc n'a-t-il pas de l'eau de feu dans son canot ?
— J'en ai, » dit Sybrandt.
Après une pause de quelques minutes , le chef ajouta: « hst-elle bonne?» — «Oui.» — Une autre
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pause suivit celte réponse , et le chef reprit ainsi :
« Cette eau de feu n'a-t-elle jamais approché du ruisseau ? Nos tribus ont été souvent empoisonnées par l'homme blanc qui mêle trop d'eau froide avec l'eau de feu. b
« Elle est très-bonne , » répondit Sybrandt, « Quand l'homme blanc vient parmi nous, ce que nous avons de meilleur lui est oÛert. Nous ne cachons point notre bon grain pour lui donner la cosse. C'est ce que vous appelez frauder entre vous autres blancs. »
« C'est vous-même qui savez comment troujper les gens , » murmura tout bas le vieux nègre.
M J'aimerais à boire quelque chose . » dit le Borgne. « J'ai soif. »
ïjerk lui tendit poliment une corne pleine d'eau; mais il la jeta par terre, et la colère con? mença à se peindre sur ses traits.
« Si l'homme blanc ne veut pas donner , veut" il vendre? Le grand Manitou m'a promis de l'eau de feu pour cette nuit. Je l'ai rêvé la nuit dernière. »
« Vos rêves sont presque aussi véridiques que ceux de sir William Johnson , » répliqua Sybrandt en souriant. Paskingo hocha la tête.
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« Non , non , » dit-il , « les rêves de sir William l'emportent sur les miens. Il a rêvé qu'il m'enlevait mes meilleures chasses , moi j'ai rêvé seulement qu'il me donnait son bel habit rouge. Mais l'homme blanc ne veut-il point faire un marché avec moi pour un peu de son eau de feu ? »
Sybrandt sentit le danger soit de refuser, soit d'accorder la demande. Un refus positif aurait provoqué la colère de l'Indien , et lui donner une quantité modérée d'eau-de-vie, ne ferait que l'exciter à en exiger davantage , ce qui le porterait à la violence et au meurtre. Tandis que ces pensées occupaient son esprit , l'impatience et la mauvaise humeur des Mohawks devinrent si évidentes , qu'il se détermina à prendre le parti qui présentait le moins d'inconvéniens directs, celui de leur offrir une petite quantité de rum. Il envoya donc Tjerk chercher au bateau une bouteille de cette liqueur qu'il avajt prise pour en donner de temps en temps au bon vieux noir, qui secoua la tête et n'obéit qu'avec une répugnance marquée.
« Elle est bonne , » dit Paskingo après avoir bu à longs traits, et il passa la bouteille à l'Indien !e plus proche de lui; «elle est bonne, mais l'eau est très-basse; l'Indien voit le fond trop vite. »
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Effeclivement , avant que la bouteille eût fait le tour, elle se trouva vide. Toutefois, ce qu'ils en avaient pris était suffisant pour éveiller la fureur que ce breuvage excite dans le cœur du sauvage. Us devinrent toujours de plus en plus tapageurs, impétueux, et Sybrandt vit bien qu'il exposerait sa vie en persistant à leur refuser un supplément de liqueur. 11 fil apporter un baril , et les Indiens se rangèrent autour pour se livrer à une complète débauche. Bienlôt leurs clameurs et leurs trépignemens luttèrent presque avec la voix de la tempête ; et l'exaltation de leur esprit se manifesta par des rodomontades , des grimaces , des gestes, où le burlesque se mêlait à la férocité. Leurs yeux étincelaient, ils dansaient, chantaient et brandissaient leurs tomahawks et leurs couteaux sur la tête de Sybrandt, qui se tenait immobile dans un coin, la main dans sa veste, serrant le couteau dont il s'attendait à se servir d'un moment à l'autre. Il avait les yeux fixés sur Paskingo , qui, déjà à moitié ivre , coulait avec emphase ses exploits sanguinaires : il disait le nombre de blancs qu'il avait massacrés avec leurs femmes et leurs enfans , après avoir brûlé leurs maisons. Il disait qu'une fois il était entré seul, la nuit, dans un village des Hurons, où il avait tué tous
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les habitans (le l'un deswigwam, et s'était retiré ensuite dans les bois, sans laisser de traces de sa venue. La nuit suivante il revint, tua les gens d'un autre wigwam, et se retira encore sans avoir été vu. La troisième nuit il fut guetté et poursuivi avant d'avoir pu achever son dernier massacre ; mais il échappa à ses ennemis et rapporta vingt-sept de leurs chevelures.
« L'homme blanc pourrait en faire autant, » cria-t-il en jetant un regard malicieux sur Sybrandt. « L'homme blanc pourrait montrer autant de courage, si ses membres n'étaient pas semblables à ceux d'une femme! L'homme blanc est un lâche et un menteur; il nous vole nos terres, il y bâtit des forts derrière lesquels il tire sur nous comme sur des chiens. 11 croit être notre maître, et que nous sommes comme ses nègres, qui n'ont rien à eux. » Et il recommença ses hurlemens, en tournant sur les talons et brandissant son tomahawk, puis il reprit: «Les hommes blancs ne peuvent rien devant les peaux rouges, à moins qu'ils ne soient deux contre un. Je sais cela moi, Paskingo , je le sais. A Cataragui , j'enfonçai ce tomahawk dans le crâne de deux de ces canards qui s'enfuyaient comme des daims. A Hoshelega. •j'ai bu le sang de trois misérables poltrons; ce
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sang était pâle et froid comme celui d'un poisson. Près de la grande eau de l'Ontario, j'ai arraché leur cœur de leur poitrine, partout j'ai sealpé leurs chevelures sanglantes sur leur lete brisée, que j'écrasais sous mes pieds. Jamais ils n'ont osé me regarder en face , c'est pour cela que les viles créatures ont voulu me priver de mes yeux , dont ils ne pouvaient supporter le feu. Mais qu'ils sachent que je suis plus terrible avec cet œil unique, que lorsque j'en avais deux. Dix chevelures ont déjà payé pour celui que j'ai perdu, et dix fois plus seront payées, avant que je dorme avec mes pères. i>
Excités de plus en plus par la liqueur et les récits de ces atroces combats, les sauvages en vinrent à se quereller entre eux, se menaçant de leurs couteaux , par une sorte d'instinct féroce qui les poussait à répandre du sang. Enfin Paskingo s'écria:
« Sommes-nous insensés ! Du sang doit être répandu celte nuit, mais non du sang indien. Le grand Esprit envoie ici l'homme blanc pour expier les méfaits de son peuple. » — Qu'il meure ! iNous boirons son sang. — INous détacherons la peau de son crâne avec des charbons ardens. — ic Nous lui ariacherons le cœur,» s'écrièrent les
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Mohawks , avec des hurlemens horribles; et ils vinrent près de Sybrandt en agitant leurs armes , la bouche écu mante , l'œil en feu. Le jeune domme frémit un instant, mais l'instant d'après son ame reprit toute sa fermeté. Il n'avait aucune chance de salut, et se détermina à employer tous ses moyens de défense , pour vendre au moins chèrement sa vie. II saisit son couteau et jeta les yeux autour de lui pour chercher son fidèle Tjerk, qu'il aperçut se glissant comme une ombre par l'une des fenêtres, du côté opposé à celui où il se trouvait. Ainsi abandonné , il se prépara à tout ce qui pouvait arriver. Les Indiens sont intrépides , mais non prodigues de leur vie , bien qu'ils supportent la mort quand elle est inévitable , avec un sang-froid qu'aucun peuple de la terre n a jamais égalé. L'honneur consiste pour eux à réussir dans leurs entreprises aux moindres frais possibles : ils avancèrent donc vers Sybrandt, qui semblait disposé à la défense , avec précaution, leurs tomahawks et leurs couteaux levés pour le frapper. Il allait s'élancer le premier sur le chef quand un cri de guerre éclatant et prolongé se fit entendre près de la maison, pendant une des pauses de la tempête.
«Silence! c'est le cri de guerre des Adiron-
cocks, » dit Paskingo. Les Indiens suspendirent l'exécution de leur projet et prêtèrent l'oreille au bruit extérieur avec une anxiété visible. On n'entendait plus que le mugissement du vent dans les arbres, la chute des torrens de pluie et les coups de tonnerre.
« Les Adironcocks n'oseraient venir ici , ce sont des femmes, » dit le Borgne d'un ton de mépris. Ils retournèrent à leur sanguinaire dessein; et le même cri les arrêta une seconde fois. Sybrandt songeait à fuir; mais la seule porte par laquelle on pouvait sortir, était barrée par les sauvages , qui s'altendaient à être attaqués du dehors.
«Mourons comme des guerriers, » dit Paskingo, en avalant une nouvelle dose de rum : son exemple fut suivi par les autres , et ce surcroît de boisson auf2;menta leur furie.
«L'homme blanc est un traître, » disaient-ils , «c'est lui qui nous livre à nos ennemis;» en même temps le chef lança son tomahawk sur Sybrandt, qui ne put éviter entièrement le coup , et ne sauva sa tête à laquelle l'Indien avait visé , qu'en recevant au bras gauche une blessure qui le mit hors de combat. Cependant le sauvage, affaibli par l'ivresse , perdit l'équilibre en portant ce coup, et vint tomber sur le couteau de Sybrandt, qui lui
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perça le sein. Ses compagnons poussèrent des cris de rage, et c'en était fait de notre héros, si, dans ï'instant même où leurs armes allaient trancher sa vie , la porte ne se fût ouverte de force , et n'eût donné passage à un homme d'un aspect et d'une taille nobles, vêtu d'un habit de chasse et suivi d'une douzaine de personnes. Le bras des Indiens devint immobile dès qu'ils aperçurent ces étrangers , et leurs armes restèrent suspendues au-dessus de leurs têtes.