‹ Le coin de feu d'un hollandaise; ou, Les colons de New-York avant l'Indépendance. Roman américain, traduit de Paulding par le traducteur de La France et l'Italie, de Lady MorganChapitre 12 sur 41 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Un délViclieur de forêts.

L'ÉTRANGER adressa quelques mots en langage Mohawk à ces guerriers qui semblaient sous la puissance d'un enchantement. Tous baissèrent leurs armes et se retirèrent à l'autre bout de la salle, comme cet homme le leur avait commandé par un geste d'autorité. Il s'approcha de Sybrandt, et lui demanda doucemtnt l'explication de ce qu'il venait de voir. Sybrandt lui conta briève-

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ment la scène précédente. L'inconnu branla la tôte et s'écria douloureusement :

« 0 malheureuse liqueur! la honte de l'homme blanc, la ruine de l'homme rouge, que puis-je faire en faveur de ces misérables, quand mes compatriotes font tout ce qu'ils peuvent pour détruire ce que je n'ai pu obtenir que par le sacrifice de ma vie entière? »

Remarquant alors que Sybrandt paraissait prêt à s'évanouir, il lui demanda d'un ton d'intérêt s'il <itait blessé.

« Je crois l'être, monsieur. Je ne sens aucune douleur; mais mon bras gauche n'a plus de mouvement; » en achevant ces mots, il tomba sur le corps de Paskingo. La passion qui domine dans l'ame d'un sauvage mourant, est la vengeance. Le chef Borgne saisit son couteau dans ses doigts affaiblis, leva le bras, et profitant de l'obscurité de la place où il gissait, il frappa ce qu'il croyait le corps de son ennemi, avec l'énergie du désespoir, mais ce dernier effort termina sa vie: son couteau resta enfoncé dans la terre; et l'étranger se tournant de ce côté , demanda qui était cet homme. « Paskingo, » répondit un des Indiens. «Celui qui vous a donné ses terres, celui que vous avez appelé frère. Vengez-le. >>

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L'étranger ne répondit point ; mais il s'occupa de Sybrandt, que la perte de son sang avait laissé sans connaissance. Il donna une clé à l'un de ses gens, qui rapporta d'un réduit secret, pratiqué dans le mur de la cave, ce qu'exigeait l'état du jeune blessé. En peu d'instans il revint à lui, et fut placé sur un matelas, tiré du réceptacle cidessus mentionné, qui renfermait à peu près tous les objets que des accidens pouvaient rendre nécessaires aux voyageurs ou aux chasseurs , éloignés des secours de la vie civilisée. Après avoir rempli ce soin , l'étranger, s'adressant aux IMohawks, qui se tenaient debout dans un morne silence , leur demanda le sujet de cette rixe.

a L'homme blanc vous le dira. Il fera une belle histoire de tout ceci. C'est lui qu'il faut interroger. »

— « Fort bien, » dit l'étranger. wEaiportez le corps de votre chef, et le rendez à sa tribu. L'orage est passé, allez; et quand vous aurez rempli ce devoir, vous reviendrez près de moi. Je veux que justice soit faite. Allez, et prenez garde à ce que vous ferez 1 prenez garde 1 »

Les Mohawks placèrent le corps de leur chef sur une litière faite à la hâte , et , marchant d'un pas lent, ils entonnèrent leur monotone chant

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de mort, dont les accens se perdirent graduellement à mesure qu'ils s'éloignaient. L'étranger, après s'être assuré que Sybrandt était plongé dans un profond sommeil, donna l'ordre d'observer le silence , s'étendit à terre négligemment, la tête appuyée sur sa main, et s'endormit, ainsi que tous ceux de sa suite , à l'exception d'un seul, chargé de veiller attentivement sur le blessé.

Le jour parut, brillant et pur, et trouva tous les hôtes de la loge sains et saufs, hors notre héros, dont le mal n'était cependant qu'une grande faiblesse. Il voulut se lever en même temps que les autres, mais un étourdissement lui prouva qu'il devait obéir aux injonctions de l'étranger, et demeurer en repos au moins toute la journée.

« ISous suivrons le projet qui nous a conduit si heureusement ici, et j'espère que nous vous rapporterons quelques bonnes pièces de venaison pour dîner. Restez tranquille avec votre vieux domestique, auquel j'ai dit comment il fallait vous soigner ; demain mes gens vous transporteront à mon habitation sur une litière de branches vertes, voilure plus douce que toutes vos chaises à porteurs " Il prit alors la main de

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Sybrandt, et partit en disant : «Vous n'avez pas de fièvre.»

Quand Tjerk se trouva seul avec son maître, il lui exprima la joie sensible qu'il éprouvait de sa délivrance miraculeuse. « J'ai fait tout ce que je pouvais pour jeune Massa , » dit-il.

« Oui, vous vous êtes sauvé, » dit Sybrandt, que le souvenir de sa désertion indignait encore.

« Ah ! Massa , » reprit le vieillard , « qui donc a fait ce grand cri de guerre pour arrêter le coquin de Borgne pendant plus de trois minutes? Qui donc a sauvé votre vie ainsi?»

« Je ne sais. Les Adironcocks, je suppose. »

« C'était la voix du vieux nègre ! » s'écria Tjerk avec une vanité qu'il ne pouvait cacher, et riant de toutes ses forces; «oui, le vieux nègre a lait cela. »

Sybrandt comprit le plan de son fidèle serviteur, et sentit avec une vive satisfaction qu'il lui devait son salut, puisque cette diversion donna le temps à l'étranger d'arriver. Après ce dialogue, Sybrandt tomba dans un assoupissement de faiblesse , tandis que son ange gardien à face noire le veillait, immobile à côté de sa couche, comme une statue de bronze.

Son sommeil fut long et profond ; il se réveilla

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en beaucoup meilleur état, et très-disposé à prendre part au festin des chasseurs , qui revinrent chargés de gibier. Maintenant il pouvait considérer à loisir celui qui l'avait tiré d'un si grand danger. C'était un homme d'environ cinquante ans, d'une haute et forte stature; son visage, d'un brun animé et vigoureux, offrait un singulier mélange d'expression. On y voyait et ces traits délicats, mais ineffaçables, que la culture de l'esprit grave sur la face humaine, et ceux que produit une vie aventureuse, exempte de toute sujétion sociale ; ses manières aisées et polies avec tout le monde avaient une teinte de supériorité insouciante que les blancs et les Indiens reconnaissaient tacitement en obéissant au moindre de ses ordres, qu'il exprimait souvent par un secd gesle , un seul regard. Certaines habitudes , certaines façons de parler, montraient qu'il avait vécu dans les lieux où les cloches appellent aux saints offices ; toutefois, son ton ne ressemblait en rien à celui des gentilshommes que Sybrandt avait vus chez son oncle. Ses mouvemens avaient l'adresse, la vigueur, la liberté de ceux des sauvages, et son langage, riche, concis, énergique, se rapprochait également du leur; ses habits, de même que sa personne , unissaient les formes

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usitées parmi les blancs, et celles qui convenaient à sa manière de vivre. Sa conduite envers Sybrandt fut bienveillante, quoique ses attentions n'eussent rien de bien recherché. Il prit sur lui de disposer de notre héros et de ses affaires commerciales sans le consulter, sans paraître songer qu'il fût nécessaire de le faire.

« Demain , au point du jour, » dit-il , « nous partirons pour mon habitation : mes gens vous porteront sur une litière , vous et votre bagage. Le canot restera où il est. Maintenant, allez tous vous reposer, et soyez prêts de bonne heure. » Peu de minutes après, chacun dormait sur la terre nue, ayant pour oreiller un havresac, une bûche, une pierre. Dès que le jour parut, ils se mirent en route, en se dirigeant au sud -ouest à travers une forêt de pins, de hêtres et d'érables tels que la nature ne les produit qu'une fois à l'époque de sa première vigueur. Les pins majestueux, dénués de branches jusqu'à la hauteur d'une centaine de pieds, semblaient taillés exprès pour devenir les mâts des vaisseaux de guerre. Les taillis qui remplissaient les intervalles entre ces arbres gigantesques, laissaient à peine quelque espace ouvert pour le passage des voyageurs. Quand ils traversaient les terres plus grasses, ils

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avaient plus d'obstacles encore à surmonter; un monde de plantes , de buissons , d'arbustes entrelaçant leurs branches, formait un fourré où les rayons du soleil d'hiver pouvaient seuls pénétrer après la chute des feuilles.

La litière était portée par les gens de l'étranger, qui se relayaient alternativement ; et leur course à travers cette région agreste et monotone fut égayée par divers incidens. Parfois l'œil perçant de l'un des chasseurs apercevait sur la cime d'un pin gigantesque un écureuil noir qui les observait du haut de sa retrait^ inaccessible , et semblait les défier par une sorte de cri moqueur. Le maître proposait alors quelque prix de peu d'importance pour celui qui abattrait l'animal avec une seule balle , sans lui tirer du sang. On s'arrêtait pour disputer ce prix , et chacun à son tour essayait de viser , non le petit quadrupède, que la vue perçante de ces hommes des forêts pouvait seule distinguer à la hauteur où il se trouvait, mais la branche qui le portait, afin de le faire tomber par l'effet de la surprise. Peu de tireurs étaient capables d'un pareil fait; et lorsque tous avaient inutilement tenté de l'exécuter, le chef leur adressait quelques mots de mépris, prenait son fusil , et ne manquait jamais d'abat-

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tre l'animal sans gâter sa peau. Toutes les fois que leur chemin devenait impraticable, cet homme extraordinaire marchait en avant, et sa force, son intelligence supérieure, triomphaient bientôt des obstacles, et dévoilait le mystère de son influence sur tout ce qui l'entourait.

A midi on fit halle pour prendre quelque repos, a A cette place . » dit l'étranger froidement , «un combat meurtrier eut lieu entre les Hurons et les Mohawks, il peut y avoir environ quinze ans. Nous fûmes surpris, et perdîmes beaucoup des nôtres ; mais, » continua-t-il , l'œil étincelant, au souvenir de son triomphe , « moi et mon peuple nous forçâmes enfin les lâches à fuir comme des daims. La nation ennemie et son nom même ont périsur ce sol ensanglanté. L'histoire ne parle point de cet événement; et si quelque roi cacochyme ou quelque vieille reine avaient cessé de vivre ce jour-là, elle l'aurait fidèlement rapporté, les causes qui changent la destinée de l'homme et la face de la terre restent dans l'oubli, tandis que de petites choses, de petits hommes, sont transmis h la postérité cor.} me de puissans agcn^ dans les grands événemens de ce monde. Telle est l'histoire, et la tradition ne vaut guère mieux. L'une cache ou néglige la vérité , le babil de l'au-

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Ire propage le mensonge. » Après avoir ainsi parlé, l'étranger parut méditer en lui-même, comme s'il appliquait ces observations à ce qu'il avait éprouvé.

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