CHAPITRE XII
L'habitation d'un colmi.
Le soir du second jour nos voyaj^eurs arrivèrent à la résidence de l'étranger . à quelques milles de la rivière Mohawk. C'était un établissement dans sa première enfance qui se formait au milieu du vaste empire de la nature. II se composait de cabanes de bois, premier degré audessus de la hutte des sauvages. « Voici la capi-
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laie de mon royaume, » dit l'étranger; « mes étals sont vastes s'ils ne sont pas peuplés; mais patience ! leur temps viendra. » Il conduisit Sybrandt à sa maison , grand édifice carré ,• construit en fortes pièces de bois de sapin , dont les interstices étaient remplis avec du mortier, et lui présenta sa femme et ses enfans. La première était une Indienne; les derniers, demi-sauvages, demi-civilisés , ofiraient des modèles des plus belles pro- , portions humaines.
Sybrandt resta plusieurs semaines chez "'étranger avant d'être complètement rétabli, et même après ce temps il n'avait pas plus de bâte de quitter l'homme attachant et singulier qui l'avait accueilli , que celui-ci n'en avait de se séparer de lui. « Il s'est passé tant d'années , » disait-il , « depuis que je n'ai eu l'occasion de parler avec un de mes semblables sur les sujets liés à mes premières habitudes! »
Notre héros exprima sa surprise de voir un homme d'une éducation aussi distinguée s'exiler volontairement de la société civilisée, pour vivre avec des êtres aussi différens de lui.
a Je ne sais commeat cela s'est fait, » répliqua-t-il en souriant. «Je crois que j'étais las de l'oisiveté des villes. Dans mon pays j'étais un
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gentilhomme , mais un gentilhomme sans foitune; et vous savea qu'un homme en cette situation ne peut employer utileuient ses talens que dans certaines carrières. Les professions sédentaires ne convenaient point à mon caractère impatient , ennemi de toute contrainte ; à cet amour pour le grand air , l'exercice , la liberté , que i'avais apporté en naissant. Restait la profession des armes; mais ma famille étant jacobite , je ne voulais pas plus demander une commission que le gouvernement n'aurait voulu me l'accorder. Le service étranger me répugnait par la crafnte que j'avais d'être un jour dans l'alternative , soit de porter les armes contre ma patrie , soit d'abandonner les drapeaux sous lesquels je me serais enrôlé volontairement. 11 arriva qu'un de mes amis intimes fut nommé gouverneur de celle province, et je fus frappé de l'idée que ce nou^ veau monde m'offrirait assez d'espace pour mes franches coudées , et d'abondantes occasions d'exercer mon indomptable activité. Je proposai donc à mon ami de l'accompagner, il y consentit , et je partis comme son secrétaire particulier. En arrivant à ÎNew-York, il me pria d'écrire au mir nislère pour rendre compte de noire voyage ; ujais avant que ce travail fût à moitié fini , j'en-
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lendis crier dans la maison qu'on avait vu paraître un ours sur l'un des marchés, ou plulôt sur l'unique marché de la ville, car il n'en existait probablement qu'un seul à cette époque. Je jetai la plume, et suivant la foule, j'arrivai près de l'animal et le tuai sans autres armes que mes mains, après une lutte vigoureuse.
Je fus extrêmement fier de cet exploit , et Son Excellence me dit en souriant: « Je suppose que vous espérez un brevet? INon , mon cher ami, non, vous n'êtes point taillé pour faire un .secrétaire, mais bien un puissant chasseur devant le seigneur, tel que l'honnête Nembrod. Je vous propose donc un emploi qui vous conviendra peut-être. Soyez notre résident près des Mobawks; soyez le conducteur de ces ours, ou pour employer un terme plus classique, le Lycurgue de ces Spartiates du désert, j»
Il s'expliqua, et me dit que le gouvernement l'avait chargé d'établir sur les rives du Mohawk un agent capable de prendre de l'influence sur les tribus guerrières de cette contrée, dont l'alliance est recherchée à l'envi par les gouverneurs de JNew-York et du Canada. Vous êtes l'homme qu'il nous faut. Vos inclinations, vos habitudes sont à demi sauvages; faites de
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ces peuples des hommes à demi civilisés , et vous vous arrangerez parfaitement ensemble. •>
Cette idée me sourit, et j'acceptai l'offre sans balancer. Je n'ai pas besoin de vous dire combien de difficultés et de dangers j'eus à surmonter au commencement de ma mission ; vous habitez assez près des confins de la civilisation pour vous en faire une juste idée : d'ailleurs je suis depuis trop long-temps en repos ; la journée est belle, partons pour la chasse, vous êtes maintenant assez fort pour me suivre. » Alors il se leva, siffla ses chiens, qui accoururent en témoignant leur joie par des aboiemens redoublés, donna un fusil à Sybrandt, un autre à son fils aîné , âgé de dix ans, et appela sa femme pour la prévenir de son départ,
« Sakia,» dit-il, «faites que nous trouvions ce soir à noire retour quelque chose de bon à manger.» Sakia se retira, après avoir promis , avec un gracieux sourire, de se conformer aux ordres de son mari. Sa physionomie avait la sérénité de celle d'un enfant; sa voix était plus douce qu'une flùle; ses yeux, clairs et brillans, ressemblaient à ceux d'une gazelle.
(' Sakia, » dit l'étranger à Sybrandt, « est née parmi les Algonquins, son nom signifie amour:
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elle est ma femme, ma femme légitime et bieiiaimée, la aière de tous mes enfans. Jamais mes désirs ne se sont portés sur aucune autre personne de son sexe. Vous paraissez surpris que je n'aie point cherché à conduire dans ma solitude une dame civilisée? Qu'en aiirais-je fait au milieu de ces déserts? Sur mille femmes de mon état, pas une peut-être n'eût voulu me suivre dans les bois, et si quelqu'une s'y fût résignée par un tendre dévouement, bientôt la tristesse, les regrets l'auraient consumée lentement et m'auraient accablé de remords. Une femme de nos classes laborieuses n'eût pas été une compagne pour moi. L'ignorance d'une sauvage n'est pas accompagnée de cette grossièreté de manières , de ces habitudes tracassières qui caractérisent les Européennes d'une éducation vulgaire. Une femme indienne est toujoiirs gracieuse , et la douceur de sa voix compense ce qui lui manque d'autres attraits. Croyez-moi , jeune homme , si vous voulez vivre dans les forêts , épousez une nymphe des forêts. Vous pourriez aussi bien amener ici un maître à danser, qu'une belle dame. Mais venez, nous perdons le temps. Will , mon garçon , marchera en avant . et lancera les chiens. Je laisse mes enfans conduire la chasse quand elle n'est pas dan-
gereuse,w ajouta-t-il en s'adressanl à Sybrandi , « cela les rend braves et ialelligens. »
Après avoir parcouru des bois où nul sentier n'était indiqué , ils arrivèrent au bord d'un petit lac, dont les eaux transparentes réfléchissaient des milliers de fleurs charmantes qui ornaient ses rives. Là, Sybrandt fut invité par son hôte à se reposer, tandis que lui-même continuerait la chasse avec son fils. « Vous pourrez , » dit-il , «vous amuser à pêcher, j'ai apporté tout ce qu'il faut. »
Sybrandt, un peu fatigué, accepta la proposition , et le planteur et son fils s'éloignèrent en lui criant de tenir son fusil à portée, dans le cas ou quelque ours, quelque daim viendrait à passer.
Cédant au charme de la scène ravissante qu'il avait sous les yeux, Sybrandt , au lieu de se servir des lignes, se livra à la contemplation des beautés virginales de la nature, en ce lieu retiré. La hache n'avait Jamais touché un seul de ces arbres magnifiques, le sein de la terre n'avait jamais été ouvert par la main de l'homme, aucun bruit ne se faisait entendre, le seul mouvement perceptible était celui des innombrables poissons qui se jouaient dans les eaux du lac et celui des
nuages légers que l'on voyait passer dans ce miroir limpide. Notre jeune aventurier ne se doutait guère en ce moment qu'une seule génération aurait à peine disparu , avant que ces solitudes fussent animées comme par enchantement de tout le mouvement de l'industrie humaine poussée à son plus haut degré ; que les voix des hommes remplaceraient le silence de mort qui régnait maintenant autour de lui.
Ces pensées étaient bien éloignées de l'esprit " de Sybrandt; il s'occupait du passé et de l'avenir, mais uniquement dans ce qui se rapportait à lui-même. L'espèce d'égoisme morose que ses habitudes rêveuses et solitaires lui avaient inspiré, s'emparant de nouveau en cet instant de son imagination, lui rappela Catalina, et tout ce qu'il avait souffert à cause d'elle : ses malins sourires , ses mots piquans , ses attentions pour d'autres, furent évoqués comme autant de spectres par sa mémoire trop fidèle. A chaque mortification qu'il repassait dans son esprit agité, son front rougissait, sou cœur battait avec violence , comme s'il les éprouvait encore en réalité.
Pendant qu'il se torturait ainsi lui-même, les hameçons, les lignes restaient gisans à «^es côtés;
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il n'enlendail ni l'aboiement des chiens , ni les coups de fusil de ses amis; jusqu'à ce qu'enfin il fut tiré de sa rêverie par la voix sonore de l'étranger qui s'approcha de lui, chargé de gibier de toutes sortes, et lui dit :
ce Retournons maintenant au logis. J'ai fait bonne chasse, je suppose que vous avez fait bonne pêche. JNous aurons un souper digne de notre appétit. Voyons ce que vous avez pris.» «Rien , o dit Sybrandt en rougissant un peu. «Rien! ô piscator maladroit ou paresseux, qu'as-tu donc fait?» — «J'ai pensé,» répondit le jeune homme. — « Pensé ! à quoi bon penser au milieu des bois et des sa«uvages? L'action, mon cher, l'action, c'est le mot d'ordre dans mon empire. Si je passais mon temps à penser, ma femme et mes enfans mourraient de faim. Je serais tenté de ne point vous donner à dîner aujourd'hui. »
«■ Mes pensées m'ont fait perdre l'appétit en effet ,» reprit l'autre, 'avec un peu de tristesse. Son hôte le regarda d'un œil observateur.
«Jeune homme , vous avez de l'instruction , je m'en suis aperçu; mais votre éducation est loin d'être complète. Je veux en bien peu de temps faire de vous un homme. D;ms quelques semaines
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une assemblée de Mohawks se réunira à ma cour. Jusque là vous n'aurez aucune chance de vous défaire de vos marchandises, et je sais qu'un voyage de trafic manqué perd un homme de réputation chez vous autres habitansdes frontières. Attendez ici l'ouverture de mon grand conseil , et je vous ferai lire une page nouvelle du livre de l'humanité. Qu'en dites-vous?
— a Mes parens seront inquiets de ma longue absence. »
— « S'il ne tient qu'à cela, j'enverrai dans peu de jours un exprès à Albany , il portera une lettre de vous. »
Personne ne désire me voir , pensa le jeune homme.
« Eh bien, est-ce convenu? — « Oui , » dit Sybrandt , et ils regagnèrent à grands pas le logis où ils arrivèrent au couimencement de la nuit. Sakia les reçut avec un sourire de joie , les enfans les entouraient, en admirant ce qu'ils apportaient. On voyait peu de sentiment dans cet accueil , mais une gaieté franche et cordiale.
«Voulez-vous un livre pour vous aider à passer la soirée?» dit l'étranger. «J'ai des livres, j'en fais peu d'usage; mais je ne trouverai pas mauvais que vous vous reposiez en lisant. « — «Je préfère
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vous entendre; mais permettez-moi de vous demander si vous ne sentez pas quelquefois le besoin d'un genre de société auquel vous avez été accoutumé ?» — « INon , je ne crois pas que cela m 'arrive jamais. Mon corps et mon esprit sont toujours occupés. La chasse me donne de l'appétit, un agréable emploi pour ma journée, et du repos pour la nuit. De plus, » ajouta-t-il en souriant, cf j'exerce de l'empire sur des hommes, j'influence indirectement, sinon directement, les affaires d'un peuple iiivisible, caché dans ces forêts. Il n'est point d'étude plus curieuse que celle de l'homme , et l'espèce sauvage est celle qui présente le plus d'intérêt et de nouveauté. Ma position , vous le voyez , ne me laisse pas dans une solitude complète. Les Indiens viennent assez souvent me visiter; il est vrai qu'ils ne sont pas grands parleurs, à moins qu'ils n'aient un discours à prononcer sur quelque objet important; mais je vous assure qu'en pareil cas leur éloquence ne le cède en rien à celle de nos orateurs. Cependant, je désespère , je l'avoue, de réussir complètement dans le dessein que j'ai formé dès mon arrivée en ce lieu , et qui fait encore en ce moment le but principal de mon existence. »
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« Oserai - je demander quel est ce dessein ? »
« D'amener les sauvages à rentrer dans le cercle de la vie civilisée. Je ne puis me dissimuler que s'ils restent ce qu'ils sont, un ingrédient discor- <lant au milieu de la société qui s'avance à grands pas dans toutes les directions, et couvrira sans doute un jour ce vaste continent, ils doivent périr. Rien ne peut les sauver, sinon l'adoption des mœurs , des coutumes des blancs. Pour les préparer à ce changement, j'ai tâché d'acquérir de l'influence sur eux et j'ai réussi au-delà de ce qu'aucun homme de ma race a jamais fait , si ce n'est peut-être quelque missionnaire catholique. Mais l'expérience me prouve tous les jours que cette influence, loin d'être fondée sur ma supériorité d'homme civilisé, est entièrement due à des qualités qui sont exclusivement admirées dans la vie sauvage. A la guerre , à la chasse, je puis surpasser les Indiens eux-mêmes ; tel est le secret de mon pouvoir. Ils me respectent parce que je me suis fait sauvage avec eux , et je commence à craindre que toutes les tentatives qui pourront être faites à l'avenir pour vaincre leur répugnance à se soumettre aux entraves sociales, ne restent sans résultat solide . »
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Il cita quantité d'anecdotes qui montraient ce que la suite des temps n'a que trop confirmé, savoir, que l'espèce sauvage serait plus tôt exterminée que convertie à la civilisation.