CHAPITRE XIV
L'élianger enlrepiend la réforme de noire héros.
Sybrandt demeura encore chez l'étranger.
Cette manière de vivre , exempte de ces innombrables petites chaînes de la vie sociale, qui, de même que les liens des Lilliputiens retinrent le puissant Gulliver, nous empêchent de sortir du cercle tracé d'avance pour toutes nos actions; cette manière de vivre convenait parfaitement au caractère de notre héros. Il n'avait là aucune oc-
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casion de se livrer à ses soupçons pénibles; son imagination si ingénieuse à le tourmenter restait calme, et lui permettait de jouir sans trouble des plaisirs les plus naturels, de l'exercice , de l'abondance , de la liberté renfermée dans ses justes limites. Il ne voyait autour de lui que des visages rians, qui l'accueillait toujours par un sourire de bienveillance. Toutes les fois que le temps le permettait, Sybrandt accompagnait son hôte à lâchasse, et sa vigueur, son énergie, qui res-'* talent ensevelies sous le fatras scolastique de Stettinius, se réveillèrent graduellement. Il prit quelque chose de l'assurance mâle de l'étranger, de son infatigable activité. Il prit surtout une confiance en lui-même qu'il n'avait jamais eue , et commença à secouer le joug de cette mauvaise honte, jusqu'alors le tourment de sa vie. Toutefois sa cure n'était pas encore complète ; son retour aux mêmes lieux, et dans la même société, devait probablement amener une rechute.
Un jour de pluie, trop abondante pour qu'il fût possible de chasser, l'étranger trouva Sybrandt occupé, suivant l'expression vulgaire, à broyer du noir, et suivant le langage poli , plongé dans une rêverie mélancolique. « Westbrook, » dit l'étranger avec sa franchise ordinaire , « le temps que nous
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avons passé ensemble me donne le droit de vous parler en ami. Je crois m'apercevoir que vous avez la maladie du pays. S'il en est ainsi, partez, et me laissez vos marchandises ; je m'engage à vous en rendre un compte fidèle. Acceptezvous? »
Sybrandt pensait effectivement à son pays, mais il n'éprouvait pas ce malaise indéfinissable qui nous fait languir et mourir au milieu des scènes les plus aimables , de regret d'être éloigné d'une contrée souvent aride , mais qui porte le nom sacré de patrie. Les souvenirs de notre voyageur ji'avaient point ce caractère; aussi répondit- il avec tristesse qu'il songeait à son pays, mais ne désirait point s'y trouver en ce moment.
« N'étiez- vous pas heureux chez vous?» — « Pas très-heureux. » — « A qui en était la faute? »
Svbrandt, après quelques instans de réflexion, répondit en hésitant : « Je ne sais. — Quelquelois il me semble que c'était ma faute, d'autres fois que c'était celle des autres. »
— Westbrook, » dit l'étranger avec bonté, « rappelez-vous l'histoire de ce roi qui jugea qu'il avait tort dans un coup douteux au jeu, parce que les spectateurs n'avaient pas voulu prononcer, Notre amour-propre a plus de puissance
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qu'un roi sur nos jugeujens; ainsi donc, si vous <'les indécis sur un sujet dans lequel il est intéressé, croyez, sans crainte de vous tromper, que vous avez tort. »
Jamais Steltinius n'avait donné à son élève une leçon de morale aussi directe ; il était môme assez rare qu'il en donnât aucune. La science élait tout pour lui, c'est-à-dire la science de l'école; celle de l'homme attirait peu son attention. Sybrandt avait donc recueilli et classé lui-mêmelé peu d'observations sur lesquelles ses jugemens moraux se fondaient, et ils donnaient toujours gain de cause à son amour-propre. Il entra dans quelques détails sur ses idées, ses sentimens, ses chagrins, avec son ami. Celui-ci parut surpris , mais fortement intéressé par le tableau d'un genre de souffrance qu'il n'avait pu connaître , mnis qu'il se figurait aisément, d'après le récit du jeune voyageur.
« J'entreprends votre cure, » dit-il; « jeune homme, je comprends la cause de votre mal. Vous manquez d'action ; vos facultés tournent contre vous-même une puissance qui pourrait accomplir les objets les plus élevés , les plus utiles. Vous avez vu la njort de bien près, vous avez entendu sans changer do contenance une
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discussion de laquelle dépendait votre vie , et vous tremblez en entrant dans le salon d'un bon gentilhomme de campagne, votre oncle; vous n'osez regarder en face une jeune personne que vous connaissez depuis votre enfance ! Vous braveriez tous les dangers, toutes les tortures, et l'idée seule d'un éclat de rire dont vous seriez ou croiriez être le sujet, vous jette dans un abattement vraiment honteux. »
Le visage de Sybrandt se colorait toujours plus fortement par les mouvemens alternatifs d'orgueil satisfait et de honte qu'il éprouvait. Sans doute les paroles de l'étranger renfermaient plus <!e miel que de fiel ; mais notre jeune homme avait depuis long-temps l'habitude de fixer son attention sur ce qu'il pouvait y avoir de plus amer dans la conduite des autres envers iui ; son ancienne ci iinle d'être un sujet de moquerie s'empara de son cœur, il resta confondu , incapable d'articuler un seul mot. L'étranger continua.
« Avez-vous jamais trouvé dans vos légendes classiques un héros, ou seulement un personnage de quelque considération, qui n'osât point se produire, traiter avec ses égaux? Si la modeslie est présentée par les sages de l'anliquit*'' romme une (pialilé reconunandable dans un j(Hine
homme, ils entendent par là cette juste appréciation de nous-mêmes et de noire position, qui nous éloigne de toute tentative présomptueuse, lis n'ont sûrement pas songé à donner pour objet d'imitation à la jeunesse cette puérile infirmité qu'on appelle aussi quelquefois modestie, qui ne dénote que la conscience de la faiblesse, nous rend ridicules à nos propres yeux, sinon à ceux des autres, et s'oppose à l'accomplissement de toute grande action. Le génie est accom- /• pagné d'une noble audace, qui lui fait entreprendre et achever ce que l'homme timide et couard se Cgure au-dessus du pouvoir humain. »
Le mot de couard sonna d'une manière désagréable à l'oreille de Sybrandt, accoutumé à s'appliquer ce qu'on disait généralement, et déjà mal disposé. Sans paraître s'apercevoir de son trouble, l'étranger ajouta :
« Cette mauvaise honte , qui fait des monstres des occurrences les plus communes de la vie , est aussi méprisable dans un homme, et lui fait jouer un rôle aussi abject que la couardise : si l'une le fait mépriser , l'autre l'expose à être bafoué. »
C'en était trop pour Sybrandt; il se leva de son siège sans que le moindre senliment de ti-
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midité parût sur ses traits, ni le moindre embarras dans toute sa contenance.
«Est-ce à moi que ce discours s'adresse, monsieur? Si c'est à moi, il efface toutes mes obligations envers vous. Si je ne suis pas un homme avec les femmes, vous me trouverez tel avec les hommes. Personne ne dira ou ne fera entendi'e devant moi que je suis un imbécile ou un couard. M'avez- vous appliqué ou non ces épithètes ? »
« Autant qu'elles peuvent vous être applicables suivant votre propre et consciencieux jugement,» répondit l'autre avec un sang-froid provocant. Sybrandl le mesura de la tête aux pieds, comme pour le défier. Enfin il lui dit :
« Adieu, monsieur, je suis votre hôte en ce moment, et vous êtes mon bienfaiteur. J'aurais voulu conserver toute ma vie le souvenir de votre bienveillante hospitalité et des bons exemples que j'ai pris de vous , mais vous ne me laissez que le regret d'avoir accepté l'une et profité des autres. Adieu, monsieur; jugez de ma reconnaissance par le pardon que j'accorde à l'insulte que vous m'avez faite. Nous sommes quittes maintenant. Prenez soin, je vous en conjure, de ne point rouvrir un nouveau compte. »
Il allait sortir île la maison , quand il lut arrêté par un grand éclat de rire de l'étranger, qui s'écriait : «Bravo, c'est bien! je vous aime et vous honore , M. W'estbrook ; vous avez parlé en homme de cœur. Ce n'est pas sans raison qu'on regarde le courage comme la base de toutes les vertus, puisque sans lui nos njeilleures résolutions seraient abandonnées par crainte de leurs conséquences. Cependant j'ai toujours vu l'éducation calculée pour énerver lame plutôt que"* pour l'affermir. Dans renlance , les nourrices nous effraient par des histoires de monstres et de revenans. A notre dernière heure, le prêtre vient terminer notre vie par des peintures horribles des tourmens éternels. Par le ciel, on doit s'étonner qu'il se trouve encore dans le monde des hommes courageux! Mais pourquoi ne pas agir «n tout temps , en tous lieux , avec lout le monde, comme vous venez de le faire? Avec ce visage, cette tête, ce cœur, pourriez-vous craindre de regarder en face aucun être vivant ? Pardonnez l'épreuve à laquelle je vous ai soumis. Celui qui vous a vu dans les occasions où j'ai pu vous voir ne saurait vous soupçonner de couardise ; celui qui a joui aussi long-temps que je l'ai iait do votre société, ne pourrait vous croire im-
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bécile, à moins de l'être lui-même. Sur mon ame, mon seul objet était de vous forcer à vous connaître ; c'est la science la plus utile à l'homme. Quand vous vous sentirez prêt à reculer d'effroi devant une jeune dame , souvenez-vous que vous avez affronté le lion nommé sir William Johnson dans sa propie tanière , et vous ne craindrez ni homme ni femme en ce monde. Sommes -nous amis? » Sybrandt prit la main de sir William sans rien dire, et l'incident de cette journée eut plus d'influence sur sa destinée et son caractère que toutes les leçons du Dominus et les illustres exemples des classiques.
Cependant le temps où l'assemblée des chefs Mohawks devait avoir lieu chez sir William était arrivé. Les tribus sauvages, encore très-nombreuses alors dans le voisinage des colonies , avaient souvent fait pencher la balance entre les gouverneurs français du Canada et les gouverneurs de INew-York. Il était donc de l'intérêt des deux puissances de se concilier ces peuples par des présens en même temps qu'on les tenait eu respect par l'idée du pouvoir su j)érieur des blancs. Sir W^iiliam Johnson fut un des hommes qui réussit le mieux dans ses rapports avec les Indiens ; il vivait sans crainte au milieu de ces guerriers
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sauvages, qui entraient librement dans sa maison à toute heure de jour ou de nuit, et ne lui firent jamais aucun tort, aucune violence. Cependant son influence, comme on l'a déjà dit, était toute personnelle : ils respectaient en lui, non le représentant du grand roi de l'autre côté de la mer, mais l'homme intègre, bienfaisant, courageux, adroit à la chasse, vaillant à la guerre, supportant les fatigues au-delà de ce qu'ils pouvaient en supporter eux-mêmes. '
Sybrandt fut étonné de la politesse noble et décente de ces hommes de la nature. Leurs mouvemens aisés et gracieux , leur démarche libre exprimaient un sentiment de noble indépendance et de juste déférence pour les autres, qui produisait plus d'effet sur les spectateurs que tous les airs que l'on affecte quelquefois dans notre société, pour se rendre imposant. Il était curieux de les voir pratiquer tout ce que la civilisation la plus avancée obtient à peine de ses membres les plus distingués. Ils ne montraient aucune surprise, aucune admiration puérile à la vue d'objets nouveaux, n'interrompaient jamais, écoutaient les discours qu'on leur adressait avec une attention polie, et ne se livraient dans les discussions à aucune démonstration passionnée.
Je ne suis pas enthousiaste du caractère indien ; mais je ne puis m'empêcher de dire avant de terminer cette digression, que la présentation des chefs osages à notre dernier président, l'excellent James Monroe, qui fut si mal récompensé, m'a prouvé combien ces rois des déserts l'emportaient en véritable dignité sur la roideur brodée de tous les ambassadeurs européens et sur 1 élégance mesquine et efféminée de leurs secrétaires. Dans cette réunion des chefs Mohawks , Sybrandt prit des leçons de bonnes manières que le meilleur maître à danser n'eût pas été capable de lui donner.
Il n'entre pas dans mon sujet de rapporter les négociations qui eurent lieu entre sir William et le conseil des chefs; encore moins de donrier l'analyse des longs discours qu'ils prononcèrent, sachant bien que de notre temps il est peu de gens qui ne lisent au moins un journal, où les débats de quelque assemblée délibérante sont consignés , et qui doit suffire à l'appétit le plus robuste en ce genre. Que l'on se ligure seulement que les orateurs indiens qui parlèrent dans cette réunion n'avaient rien à envier aux nôtres sous^ le rapport des sentences, des métaphores, des apostrophes véhémentes.
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Le départ des chefs fut bientôt suivi de celui de notre héros , qui accompagna le courrier dépêché par sir William à INew-York, pour rendre compte des résultats du grand conseil.
« Je suis fâché de perdre votre société , » dit sir William à Sybrandt. « Cet hiver surtout je sentirai souvent sa perte. Mais l'action, l'action et encore l'action, comme le dit le grand orateur , c'est la vie de la vie. Quand je serai prêt à tomber dans l'abattement, je m'enfoncerai dans les* bois, et la vue des daims me distraira du souvenir de mon ami. Adieu, j'espère que nous nous reverrous.
«N'en doutez pas. Si vous ne venez pas à moi, je viendrai à vous. Mais vous visiterez Albany un
jour ou l'autre, et vous verrez » Catalina , w
répliqua l'autre avec un peu de malice. « Une belle dame vaut bien la peine d'un long voyage; et je pense que je viendrai assister à vos noces, si toutefois vous prenez jamais la hardiesse de regarder eu face cette jeune demoiselle , qui sans doute est beaucoup plus formidable à contempler que Paskiiigo et ses sauvages furieux. »
Sybrandt rougit et sentit quelques-uns de ses anciens senlimons se réveiller dans son cœur;
mais il les réprima par un effort violent et répondit avec une indifférence affectée, (f Je vous inviterais à mon mariage, s'il avait lieu, mais c'est plutôt à mes funérailles que vous viendrez , car je vous demanderai celle dernière marque d'amitié , si je le puis. »
« Comment! une rechute! Je croyais vous avoir radicalement guéri. Westbrook , mon estimable et cher ami, songez bien que vous allez vous retrouver au milieu de vos anciennes associations ; gardez-vous de retomber dans vos anciennes faiblesses. IN'êtes-vous pas un homme, un homme brave, honnête, sensé? Votre famille, votre éducation, ne vous rendent-elles pas l'égal de toute personne de l'un ou de l'autre sexe que vous pouvez rencontrer dans votre société? Pour- ([uoi donc , au nom du ciel , pourquoi tremhleriez-vous en présence d'un de vos semblables, homme ou femme? Pensez à cela. Rappelez-vous ce que je vous dis en ce moment, quand nous serons séparés, et croyez que si Gatalina est digne de vous, elle récompensera votre amour, pourvu que vous osiez le lui faire connaître. Nous devons une déférence respectueuse aux femmes, et cette déférence leur plaît ; mais elles admirent si naturellement le courage , que je doute qu'une
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femme puisse aimer celui qui tremble, fût-ce devant elle. Maintenant , que Dieu vous garde , cher Sybrandt! Adieu. »