CHAPITRE XV
De vieilles connaissances réveillent de vieilles habitudes.
Sybrandt, en suivant sa route, tâchait de se persuader qu'il était tout ce que sir William avait dit. Mais certains mouvemens de triste déliance qui s'élevaient dans son ame à mesure qu'il se rapprochait de chez lui et pensait à la réception qui lui serait faite, l'avertirent qu'il devait s'observer avec soin, pour ne pas retomber dans ce
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que l'honnête Bunyan (i) appelle le cloaque du découragement.
La petite caravane composée de Sybrandt, de Tjeik et du courrier, gagna les rives de la rivière Mohawk , qu'ils descendirent dans un petit canot jusqu'à Schenectady , alors ville frontière des établisseniens occidentaux de cet état, dont elle est maintenant une des antiquités. 11 se trouvait encore dans ces dernières années quelques individus qui se rappelaient avoir vu ce pays inculte et désert comme il l'était au temps dont nous parlons, et qui ne se lassaient pas d'admirer le changement que le temps de leur vie avait suffi pour accomplir. La terre et ses possesseurs, tout était différent; partout le mouvement de l'industrie remplaçait le repos de la solitude, l'homme blanc dominait à la place de l'homme rouge. Telles sont les mutations de ce monde ! Devonsnous les déplorer ou les bénir? Elles amènent avec elles et des maux et des biens; et comme dispensations de la Providence, nous devons seulement nous y résigner sans murmure.
En avançant vers le terme de son voyage, Sybrandt éprouva de véritables symptômes de son
(i) Autciii' un ouvi;(:;e rii\stique très-répandu parmi, les Anglais,
ancien mal. Il se surprit étudiant comment il devait se conduire, comment il devait parler avec sa cousine, au lieu de laisser aux circonstances du moment la direction de ses actions. Il se tortura suivant sa vieille coutume, en se figurant le regard et le sourire malin de Catalina, et la sotte mine qu'il ferait probablement devant elle. Bref en arrivant à Albany, toutes les recommandations de sir William étaient effacées de ?on esprit, et la joie de revoir ses amis était remplacée dans son cœur par la crainte de leurs railleries.
Après avoir dîné à la ville, il resta long-temps dans l'indécision qui caractérise cet état de l'esprit. Enfin le vieux nègre perdit patience, et força par sa mauvaise humeur son jeune maître à prendre un parti. Ils devaient passer devant le vénérable manoir de famille pour se rendre chez M. Denis, et ils découvraient déjà dans le lointain ses vieilles murailles grises, à demi cachées par les grands ormes et ses hautes cheminées. Sybrandt , a^ité d'émotions diverses et contraires, aurait voulu se rendre directement à la maison de son bienfaiteur; mais la seule route qui conduisait à cette maison passait devant celle de M. Vancour l'aîné, et ne point s'y arrêter eût été absurde et inconvenant.
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Le soleil venait de se coucher, et l'honnête Ariel se promenait sous le large portique donnant sur la rivière avec Catalina. Le paysage , en ce moment, était d'une beauté tranquille, qui disposait à la réflexion. Une circonstance avait rappelé à l'esprit de la jeune fille l'absence de Sybrandt ; c'était l'anniversaire du jour où il l'avait sauvée.
« Je ne sais, » dit-elle enfin, « ce que peut être devenu le cousin Sybrandt; il me semble qu'il devrait être revenu. N'est-il pas singulier que nous n'ayons reçu aucunes nouvelles de lui? »
— - « Pauvre garçon, » dit le bon Ariel; « sans doute que cela est singulier, non pas qu'il n'ait pas écrit , car la poste ne va pas dans les déserts, mais qu'il ne soit pas de retour ici depuis plusieurs mois. J'ai le triste pressentiment qu'il lui est arrivé quelque mésaventure. C'était un jeune homme si gauche, si distrait; il n'a jamais pu rien exécuter avec adresse et intelligence ; croiriez-vous que j'ai fait tout au monde pour lui enseigner à museler un porc , sans pouvoir en ve- /lir à bout ? »
— « Cependant il était courageux comme un lion, » dit Catalina d'un air pensif. « Mon oncle, n(» sommes-nous pas au vingt-six mai?» — «Oui^,
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ma nièce. » — « C'est ce jour-là même... » Et la jeune fille continua de rêver. — <■< Je ne serais pas surpris, » dit Ariel, a qu'il eût été massacré ou fait prisonnier par les sauvages. » — « Dieu nous en préserve ! » s'écria Catalina , en levant les mains au ciel ; « Dieu préserve de tout mal mon cher cousin Sybrandt ! » — « Ah! ah! » dit Ariel, « que dirait le colonel, s'il entendait cela? Le cher cousin Sybrandt sonnerait mal à son oreille. »
« Il n'a pas le droit de faire des observations sur ce que je dis, et s'il en faisait, elles me seraient parfaitement indifférentes. Mais qui vient ici ? » — « Où? » dit Ariel , se levant sur la pointe des pieds. — a Là bas, sur la roule d'Albany ; deux personnes à cheval. » — - « SanS doute le colonel et son domestique : il était à Albany aujourd'hui. »
« Non, ce n'est pas le colonel , » dit Catalina en regardant plus attentivement les deux figures que le crépuscule ne permettait pas de voir distinctement. Elle les vit approcher de la barrière qui fermait l'avenue d'arbres conduisant à la maison, et l'un d'eux descendit pour l'ouvrir.
« Qui pourrait-ce être? » dit Catalina, tandis qu'un léger battement de cœur et un peu de
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tremblement dans sa voix montraient l'intérêt <jii'eile attachait à sa question.
En peu d'instansles deux cavaliers sortirent du bosquet à travers lequel serpentait le chemin , et se trouvèrent assez près de la maison pour que l'on pût les distinguer mieux,
« On dirait que l'un d'eux a la face noire, » dit Ariel. — « Si c'était le vieux Tjerk? » dit avec vivacité la jeune demoiselle. — u Non, non ; je crains bien que nous ne revoyions jamais ni lui ni son maître ! » Et les yeux du bon Ariel se mouillèrent. Cependant les deux hommes , ayant mis pied à terre, s'approchaient du portique. « Qui sont-ils? » pensait Catalina, tandis qu'un doux pressentin7ent s'emparait de son cœur. Sybrandt avait remarqué une femme en «'avançant vers la maison ; un frémissement de crainte et de plaisir le saisit, son pas se rallentit , et le bon Tjerk marmottait entre ses dents : « Si jeune maître était à la poursuite d'un ours, il courrait plus vite que pour voir jolie miss Catalina! »
Ariel reçut le jeune homme avec des transports de joie, et d'innombrables et vigoureux serremens de main ; mais Catalina, se rappelant le peu d'empressement avec lequel il venait à eux, réprima la vivo el fciidre impulsion de son cœur, cl
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se remparant dans son orgueil do jeune fille, elle lui fit un accueil d'une indifférence si marquée, qu'il en fut pénétré jusqu'au fond de l'arae. Sa sensibilité et son amour-propre furent également blessés, et le premier moment de la rencontre de ces deux jeunes gens devint pour eux la source de mille soupçons, de mille erreurs pénibles. Sybrandt, après avoir répondu avec son ancienne roideur aux félicitations du n ste de la famille, balbutia quelques mots d'excuse pour se rendre chez son bienfaiteur, sortit la tête remplie de ses anciens rêves de désappointement , qu'il avait si long-temps entretenus , et profondément humilié par le sentiment de sa faiblesse , de sa sottise , de .son inconséquence.
« Vous ne paraissez pas très-content d'être revenu au logis, » dit le bon Denis, qui voyait Sybrandt taciturne et distrait, 0 mais je suppose que vous êtes fatigué. Alors, bonsoir, allez dormir; demain vous nous conterez votre histoire. »
Sybrandt se retira , mais non pour goûter le doux sommeil que donnent la fatigue du corps et la tranquillité de l'esprit. Il resta éveillé, repassant en lui-même tout ce qu'il avait fait et blâmant son inexcusable folie ; il se rappela les conseils et l'exemple de sir Williaiii , el finii par se^
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déterminer, un peu avant le jour, à briser les chaînes honteuses qu'il traînait depuis si longtemps, à paraître en présence de celle qu'il aimait ce qu'il était partout ailleurs. A peine avait- il formé cette résolution, que la voix joyeuse d'Ariel se fit entendre. Il appelait Sybrandt , pour le mener déjeûner avec lui, entendre son histoire , et de là se rendre ensemble au manoir, pour le voir recueillir les essaims d'abeilles , qui étaient sur le point de faire leur émigration , d'après le mouve-^ ment qu'il avait observé la veille dans les ruches. En conséquence, aussitôt après déjeûner, ils montèrent à cheval pour se rendre au manoir, où Sybrandt se conduisit mieux, et fut aussi mieux reçu que la veille. Catalina, quand elle réfléchit de sang-froid sur son entrevue avec son cousin, se reprocha de l'avoir traité si froidement l'anniversaire du jour où il lui avait sauvé la vie en exposant la sienne. Elle s'informa donc avec intérêt des causes de sa longue absence , et même elle voulut bien avouer qu'elle avait été fort inquiète, craignant qu'il n'eût été tué ou conduit prisonnier au Canada par les tribus sauvages ennemies. Ce sentiment, exprimé avec franchise, fit naître dans le cœur de Sybrandt un certain degré de confiance. Il conta l'histoire de son voyage avec une
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simplicité qui la rendait encore plus intéressanle. Rien ne donne plus de dignité à un homme que d'avoir éprouvé et surmonté de grands dangers , de grandes souffrances. La tendresse , l'amour de la gloire, l'admiration pour le courage, qualités inhérentes au caractère féminin, sont excitées par le récit des périls, les détails d'une entreprise hasardeuse. Toute femme est sous ce rapport une Desdemona , et notre héroïne était assurément une femme, puisqu'elle comptait dix-huit ans. Dès qu'elle eut entendu l'aventure de la loge et l'ambassade hostile des Mohawks, Sybrandt lui parut un être d'une nature supérieure par ses associations avec le danger et la mort. Sous l'influence de ces sentimens, elle lui montra une cordiale et franche amitié qui le mit bien avec lui-même, et lui donna une aisance, une liberté dans les manières qu'on ne lui avait jamais vue : aussi Catalina lui dit-elle en souriant qu'il avait sûrement trouvé un maître à danser dans les bois.
« Mais qu'est devenu votre admirateur le colonel Sydenham? » demanda Sybrandt, non sans tremblement intérieur.
«Il est parti , » dit-elle en rougissant un peu. Son régiment a été commandé pour le fort
Georges très-peu de temps après votre déparl» Sybrandt apprit avec plaisir la nouvelle, mais ne vit pas avec la même satisfaction la rougeur; ses anciens ennemis l'assaillirent en ce moment; il les repoussa cependant, prit sur lui de faire quelques autres questions , sur ce qui s'était passé pendant son absence. Celte période de quelques mois avait amené une révolution importante , que je rapporterai avec l'exactitude qu'elle mérite.