CHAPITRE XVI
Allaques diverses contre les mœurs hollandaises. Fuite de Dominus Stettinius.
J'ai déjà parlé de la corruption produite dans les mœurs de ce canton par le séjour du régiment anglais. Les officiers , non contens des innovations sociales qu'ils avaient introduites, mirent le comble à leurs énormités en établissant un théâtre dans la grange d'un honnête fermier, qui eut la faiblesse de se prêter à cette mesure vraiment funeste. Le bon Stettinius leva les yeux et
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les mains au ciel en apprenant cette nouvelle ; il prévit tout le mal qui résulterait d'un semblable établissement, et s'efforça de le combattre par un redoublement de menaces, d'avertisseraens dans ses sermons hebdomadaires. Ce fut en vain. Toute la jeunesse . entraînée vers un plaisir nouveau, n'écoutaitplus sa voix ; et, pour comble d'infortune , il arriva en même temps dans le pays un prédicateur méthodiste, autour duquel se groupaient tous ceux qui avaient échappé à la conta-^ gion de la comédie. Les cris, les discours exaltés de cet homme , faisaient paraître froides et monotones les sages exhortations du Dominus ; chaque jour il comptait une brebis de moins dans son troupeau chéri , et son cœur se navrait de tristesse. Enfin il désespéra tout à-fait de pouvoir continuer à faire le bien dans sa paroisse, quand un de ces aventuriers que nous nommons les bédouins de l'Amérique, arriva dans le voisinage et séduisit la fille d'un des plus riches propriétaires. Cet aventurier, que l'on nommait Ananias Gookin, perdit son beau-père peu après son mariage, et commença, dès qu'il eut pris possession de son héritage, à tout changer dans la maison, dans la culture des terres , ne parla que d'améliorations et do nouveaux procédés, et déclara
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qu'il voulait établir une école , dans laquelle tous les enfans apprendraient Yanglais, Ce fut le coud de grâce pour l'honnête Stettinius. Il sentit que bientôt ses talens deviendraient inutiles à une société qui lui deviendrait elle-même étrangère. Sur ces entrefaites, il apprit qu'un vaisseau hollandais était arrivé à New -York; il se rendit en cette ville le cœur plein de tristesse , et s'embarqua pour sa terre natale , pour ne plus revenir. En partant, il laissa pour Sybrandt une lettre, dans laquelle il lui donnait ses bons avis et sa bénédiction, et le priait d'accepter, comme un gage de son affection , un bel exemplaire in-folio des œuvres de Grotius. Excellent homme! la religion simple et la pureté de mœurs qu'il enseignait, et dont il donna l'exemple toute sa vie, ont été sans doute bien mal remplacées, l'une par l'enthousiasme extravagant , l'autre par les raffmemens tant vantés de notre siècle.
Ces détails intéressans pour nos deux jeunes gens furent interrompus par un mélange confus de sons et de voix qui les fit tressaillir. Ils coururent dans le jardin, d'où le bruit provenait, et virent Ariel à la tête de toute la garnison domestique, hommes, femmes, enfans, blancs, noirs et bruns. Il frappait avec fureur une poêle à frire,
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et les autres l'accompagnaient, chacun avec un instrument de son invention. La vieille Nantji agitait un trousseau de clefs; notre ancien ami Tjerk faisait retentir un chaudron en le frappant avec une pelle ; tous les petits lutins de la cuisine renforçaient la musique par la plus étrange variété de discordances. La voix criarde d'Ariel, grondant, dirigeant, retenant son monde, dominait sur le tout.
Un peHt nuage d'un noir foncé parut au-dessus de leur tête , flottant parmi les arbres en différentes directions. A mesure qu'il approchait ou s'éloignait, le concert devenait plus ou moins bruyant, et la plus vive anxiété se peignait sur tous les visages. Plus d'une fois Ariel dénonça la royale Nantji comme une vieille folle qui faisait trop de bruit avec ses clefs, et plus d'une fois Nantji déclara à son tour que massa Ariel ferait fuir les pauvres créatures par la véhémence avec laquelle il frappait sur sa poêle. Cependant la petite troupe , après avoir joui quelques instans de son émancipation , se dirigea tout-à-coup et s'établit sur le large chapeau de l'honnête Ariel, poussée par un caprice féminin de la reine abeille, attirée par un bel œillet rouge que le bon oncle avait passé dans la bande de son chapeau.
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Celte manœuvre inattendue jeta les couccrtans dans une profonde consternation. La musique cessa; Ariel resta immobile et muet pour la seconde fois de sa vie. Il était difficile de ne pas rire à ce spectacle singulier, quoique la chose au fond ne fût rien moins que plaisante. De tous les peuples de la terre, celui des abeilles est le plus capricieux ; quelques personnes peuvent les approcher, les toucher avec impunité, tandis qu'elles en attaquent d'autres avec une inexprimable fureur dès qu'elles les aperçoivent. J'ai vu prendre par poignée les mouches d'un jeune essaim, et les mettre dans la ruche neuve sans qu'elles donnassent aucun symptôme d'hostilité , soit que la personne qui faisait cette opération eût un secret pour se garantir, soit que les insectes eussent avec elle une affinité inconnue. Le vieux Tjerk possédait ce don, et dans ce moment il vint doucement prèsd'Ariei , et tint au-dessus de son chapeau une ruche de paille, en lui recommandant de ne faire aucun mouvement, sous peine de la vie. On ne peut comparer la figure d'Ariel coiffée de la ruche qu'à celle d'une belle dame de i83i sous un chapeau parisien à la nouvelle mode. Tandis que les abeilles semblaient, par leurs bourdonnemens , se consulter sur le parti qu'elles
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avaient à prendre, et que quelques-unes poussaient des reconnaissances autour des oreilles de notre homme , sans doute dans l'intention de s'y loger, il se retenait à grand' peine de trépigner, levait un pied, puis l'autre, haussait les épaules, et montrait par différens gestes comprimés la plus vive impatience. Enfin , n'y pouvant plus tenir, il s'écria , ou plutôt il hurla :
«Vieux coquin, pensez-vous que je me tiendrai là sans bouger tout le jour?» A ses cris l'essaim entier prit la fuite , traversa la rivière , et disparut en un instant.
«Là, — les voilà parties : massa Ariel, j'étais bien sûr, ferait cela, » s'écria le nègre dans toute Tamertume de son cœur. « Je suis bien aise que vous ayez fait cela. >) — «Je ne le suis pas moins.» dit Ariel. «Qu'elles aillent au diable, s'il leur plaît : je ne serais pas resté en cet état une minute de plus pour toutes les ruches qui tiendraient d'ici à Jéricho. »
«Non,» reprit tout bas le vieux noir, «massa Ariel jamais être tranquille que quand il dort à l'église. »
« Bon , » répliqua Nantji , « massa Ariel s'entend aux abeilles comme notre petit chat. » — «Vous en avez menti, vieille mégère,» dit-il, «chacun
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sail que je m'y entends mieux que qui que ce soil en ce pays. » Mais tous déclarèrent que l'essaim ne s'était enfui que par sa faute ; il les traita de fous et d'insolens, et se retira en colère, décidé à ne point dîner chez son frère. En passant devant la cuisine, son instinct naturel le poussa néanmoins à jeter un coup-d'œil sur ce qu'on y préparait, et la vue d'un cochon de lait à la broche calma sa furie à l'instant. Il fureta dans tous les coins de cette enceinte sacrée jusqu'au retour de tante Nantji, à laquelle il donna quelques avis sur la cuisson de son cochon de lait , et les termina par l'injonction solennelle de mettre dans la farce une abondante quantité d'herbes odoriférantes.
Le dîner se passa agréablement, et Sybrandt vit avec un plaisir extrême qu'il pouvait boire à la santé de Catalina sans risquer de s'étrangler, et même qu'il pouvait découper un cochon de lait, tandis que tout le monde le regardait, sans se déconcerter. Le soir il se promena avec sa cousine sur la pelouse, près du rivage, écoutant le son lointain des clochettes et des bêlemensdes troupeaux , sur l'autre rivage , et regardant les barques qui descendaient et remontaient le fleuve. Inspiré par la scène aimable et la douce silualion où il
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se trouvait, Sybrandt déploya par degrés les res~ sources de son esprit cultivé, de son ame énergique, et Catalina pouvait à peine se persuader qu'elle s'entretenait avec le même jeune homme qui , peu de mois auparavant, pouvait difËcilemeut arliculer une phrase intelligible.
Pendant qu'ils causaient ainsi , ils virent accourir vers eux l'un des petits nègres, qui, tout hors d'haleine, pria Sybrandt de venir bien vite à la maison, parce que Hans Pipe l'Indien y était ivre. Sybrandt se hâta de suivre l'enfant, laissant Catalina revenir plus à loisir.