CHAPITRE XVII
l^n sauv;i;:c civilise.
Hans Pipe, connue ou l'appelait daus le pays, était de la nation des Algonquins, que les Mohawks avaient presque détruite quelques années auparavant, et dont les restes avaient émigré en Canada , où le gouverneur les avait pris sous sa protection. Hans, dont le nom indien était Minikou^ c'est-à-dire je bois, faisait honneur à son nom , et surpassait tous ses compatriotes par sa dévotion
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à l'eau de feu. Il avait été fait prisonnier par les Mohawks , et sauvé des tortures par l'intercession du colonel Vancour, qui tâcha de le civiliser et de l'attacher à sa famille par ses bienfaits : mais ces bonnes intentions eurent leur résultat ordinaire. L'Indien, à mesure qu'il perdait les habitudes de la vie sauvage, prenait les vices de la civilisation, rendus plus énergiques en lui par la vigueur barbare de ses passions, et l'inhabitude de se contraindre. Sa fourberie naturelle se renforça par ce qu'il apprit dans le commerce des blancs; ses sentimens naturels, tels que la cruauté, la vengeance, l'ivrognerie, s'exaltèrent, les premiers par des mortifications, peut-être^ injustes, qu'il éprouvait de la part des blancs, le dernier par la facilité de le satisfaire.
Il est des plantes sauvages que la culture rend plus belles, d'autres qui périssent sous la main du jardinier, ou ne donnent plus qu'une stérile abondance de feuilles. De même certains animaux, certains oiseaux, peuvent devenir domestiques , tandis que d'autres sont impossibles à apprivoiser. Il paraît que ces différences existent également chez les hommes ; et comme Torateur indien l'a dit au président Monroe : <f L'homme blanc est né pour la clarté du soleil.
l'homme rouge pour l'ombre des forêts. » Les hommes blancs, noirs, de toute couleur, excepté la couleur rouge , peuvent être civilisés , et deviennent meilleurs par la civilisation ; l'homme rouge seul paraît formé pour vivre dans les bois; ce n'est que là qu'il peut exercer à son avantage les qualités qui lui sont propres. Placez-le dans nos sociétés, et l'expérience n'a que trop démontré qu'il devient presque toujours le plus malfaisant des animaux, un composé de la férocité sauvage et de la mauvaise foi, de la sensualité des coquins civilisés.
C'est là ce qui était arrivé à l'égard de Hans Pipe. Sa paresse, son ivrognerie, son insolence, l'avaient fait chasser de la maison du colonel Vancour. Il passait ses jours dans l'ivresse quand il avait gagné par des travaux futiles , les seuls auxquels il se livrait, de quoi satisfaire son penchant. La nuit il tâchait de dérober quelques fruits ou quelques volailles, ou se retirait dans les granges abandonnées. Quelquefois, mais rarement, quand il se trouvait dans son bon sens, il venait au manoir demander des habits et de la nourriture , qui ne lui étaient jamais refusés.
Jamais un être plus vindicatif, plus dangereux, n'exista peut-être sur la terre. Son aspect était
horrible ; ses longs cheveux noirs tombaient en mèches droites sur ses épaules, et cachaient presque son front déprimé ; ses pommettes élevées , son nez appiati, ses larges narines, sa bouche énorme, joints à ses misérables et sales vêtemens, en faisaient un objet de dégoût : mais son œil, son œil, inspirait l'épouvante, par la profonde méchanceté qui l'animait; un cercle rouge, que ses habitudes d'intempérance avaient tracé autour de sa prunelle , augmentait l'effet de son regard /• étincelant. Toute sa physionomie exprimait le désir du meurtre , un penchant à la vengeance qu'un instant pouvait exciter , et que des années ne pouvaient calmer.
11 ne se trouvait aucun homme dans la maison quand cet Indien se présenta dans la cuisine, complètement ivre, et, suivant sa coutume en ces occasions, insolent et intraitable. Sybrandt Irouvale misérable brandissant une massue et vociférant pour avoir du rum. Il était dans cette sorte d'ivresse qui ne prive pas de la raison , mais de la disposition à s'y soumettre. Les petits noirs se blottissaient dans tous les coins , n'osant ni se montrer ni s'enfuir; et la redoutable Nantji elle-même hésitait à exercer son autorité dans son empire.
Sybrandt essaya d'abord de remettre le capi-
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taine Pipe, comme il se nommait lui-même, en bonne humeur, et de l'engager à se retirer paisiblement; mais le capitaine n'avait plus aucun empire sur lui-même, ou ne voulait pas en user, et il répondit au jeune homme par des menaces brutales contre toute la famille , si l'on ne lui donnait pas ce qu'il demandait. Madame Vancour et sa fille , que leurs craintes avaient amenées sur le lieu de la scène, reculèrent à quelque distance pour ne pas entendre ses imprécations. Sybrandt , voyant le capitaine se préparer à ouvrir de force un buffet, s'élança sur lui, le prit par les épaules et le jeta de l'autre côté de la cuisine. La furie de cet homme redoubla ; il parut redevenir calme , vint sur Sybrandt d'un pas rapide , et lui asséna un coup de son gros bâton, qui l'aurait assommé s'il ne l'eût pas évité par un prompt mouvement. Les petits nègres poussèrent des cris perçans, JNantji courut de toute la vitesse de ses jambes chercher du secours, et Catalina vola vers la maison , où elle prit l'épée de son père, avec laquelle elle revint en un instant.
Mais le combat était fini avant son arrivée. Le capitaine Pipe , voyant son adversaire affaibli par le coup qu'il avait reçu à l'épaule gauche, tira le
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long couteau qu'il portait toujours sur lui depuis sa sortie de la maison Vancour, et le plongea avec des cris de rage dans la poitrine de Sybrandt, dont la seule défense était ses yeux et son bras droit ; il tenait les premiers fixés sur le sauvage , aperçut son mouvement, et sut éviter le coup qu'il lui portait. Le couteau passa dans ses habits, au-dessous de son bras gauche , et il lutta corps à corps avec l'Indien , qui ne pouvait retirer son arme. Après d'incroyables efforts des deux côtés, Sybrandt parvint à soulever les talons de son ennemi, et le fit tomber à la renverse sur l'un des grands chenets de la cheminée. Il demeura étendu, sans donner signe de vie, le couteau serré entre ses doigts, mais les yeux fermés, et le sang coulant en abondance de sa tête.
En ce moment Catalina rentra avec l'épée el conjura Sybrandt de la prendre. «Le niisérable n'est pas mort , » dit-elle , « je vois le mouvement de sa respiration. C'est un de ses artifices de sauvages. Prenez cette arme, cher Sybrandt, ne le tuez pas, mais soyez sur vos gardes. Le jeune homme se rappela long-temps le cher Sjbrandt, et l'Indien aussi ; car ainsi que l'avait soupçonné Catalina , il faisait l'opossom, comme dit le proverbe virginien , il feignait d'être insensible pour
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saisir le moment favorable et s'élancer sur sa victime. Mais le don de l'épée et l'avcrlissement de Catalina, déjouèrent ce dessein et allumèrent dans son ame perverse , contre celte jeune personne , un sentiment de vengeance qui mit souvent par la suite sa vie en danger.
La scène finit par l'arrivée de quelques voisins qui vinrent aux cris de la négresse , et par la déposition de Hans Pipe dans la prison , où il expia sa violence par une détention de plusieurs mois. Là, il eut tout le temps de méditer des plans de vengeance. A l'expiration de sa peine on le vit adopter un mode de vie entièrement nouveau. Il devint tempérant, docile, laborieux, et regagna peu à peu la bonne volonté des habitans. Il travailla beaucoup , et mit en réserve tout ce qu'il gagnait. Le colonel et sa famille lui pardonnèrent, et non-seulement lui fournirent de l'ouvrage, mais lui firent de petits présens d'habits et d'argent , pour l'encourager à persister dans sa bonne conduite. Catalina entre autres lui donna une bible, qu'on le voyait toujours parcourir quand il était sans occupations. Il assistait régulièrement aux offices , même il communiait à la grande édification des gens pieux et bien pensans qui le regardaient comme un tison retiré
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du feu. Mais le vieux ïjerk secouait sa tête grise et disait: «Je connais les Indiens, j'ai été leur prisonnier dans ma jeunesse. Celui-ci n'être pas bon chrétien, le diable sauvage être encore dans ses yeux. Quand l'Indien paraîtra meilleur, c'est quand il veut faire plus de mal. Je le connais , il est comme la panthère, tranquille quand elle est au moment de sauter sur sa proie. » Ces discours n'étaient pas écoutés; un prophète blanc ne l'est jamais en son pays, bien moins encore un noir.
Quand le capitaine Pipe eut ramassé assez d'argent pour exécuter son projet, il acheta à la ville un beau fusil, soit-disant pour chasser aux canards. Depuis lors son industrie se ralentit visiblement, il passait la plus grande partie de son temps dans les bois ou le long de la rivière , le plus souvent personne ne savait où il allait ni quel était son objet. Mais son objet, son unique objet était la vengeance. Il avait une haine mortelle pour le colonel Yancour, parce qu'il avait perdu sa protection par sa propre ingratitude; il détestait également Sybrandt, pour l'avoir vaincu et blessé, et par-dessus tout il aborrait Catalina qui l'avait privé d'une de ses plus douces jouissances, quand il était près d'exterminer celui
qui l'avait terrassé; enfin il savait qu'il pouvait les punir tous trois en privant la jeune dame de la vie. C'est ce qu'il se proposait de faire aussitôt qu'il trouverait le moment favorable, il se serait ensuite sauvé en Canada. Dans cette vue , aussitôt qu'il eut une arme avec laquelle il pouvait consommer son crime sans être découvert, il guettait sans cesse les démarches de Catalina. Le jour, on le voyait errer autour de l'ancienne retraite favorite de S} brandt , espérant qu'elle pourrait y venir elle-même. La nuit il rôdait aux alentours de la maison, comme un loup altéré du sang de sa victime. Souvent l'aboiement des chiens excitait l'étonnement des domestiques, qui supposaient qu'il était provoqué par l'approche de quelque bêle sauvage, dont les visites nocturnes n'étaient pas rares en ce temps. Deux ou trois fois ils surveillèrent les maraudeurs prétendus , mais ne découvrirent rien; ils avaient affaire à un ennemi plus rusé et plus dangereux que les animaux qu'ils croyaient surprendre.
Pendant une nuit sombre et nuageuse du mois d'août, Catalina était assise à sa fenêtre , qui donnait sur un taillis de buissons et de vignes grimpantes que l'on avait laissés croître sans les tailler, poDF ménager l'asile qu'ils offraient à un nombre
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infini de petits oiseaux chanteurs. Il avait plu dans le commencement de la matinée, et le ciel était encore nébuleux, l'atmosphère chargée de vapeurs, la chaleur étouffante. Des nuées de mouches brillantes illuminaient la vaste obscurité , et l'on voyait, à un grand éloignement , de pâles éclairs sillonner à longs intervalles le sein des nuages noirs et immobiles. Gatalina, s'apercevant que la lumière qu'elle avait dans sa chambre attirait une quantité d'insectes , la porta dans un petit cabinet voisin , et s'asseyant ensuite près de sa croisée, se mit à repasser dans son esprit les événeraens les plus intéressans de sa vie , et à rêver sur sa destinée future.
Depuis quelque temps le cœur de Sybrandt et celui de Gatalina se rapprochaient l'un de l'autre imperceptiblement. Comme ils se voyaient plus souvent, le premier surmonta petit à petit sa timidité, et ce penchant à supposer qu'on le jugeait défavorablement, qui avait fait le supplice de sa jeunesse. N'ayant aucun objet de jalousie, n'ayant plus la crainte du ridicule devant les yeux, son intelligence , son caractère prirent tout leur développement. Les richesses que ses études avaient amassées cessèrent d'être enfouies et servirent à donner du prix à sa conversation ,
qu'une vivacité, une gaieté aimables rendaient plus piquante. En un mot, il acquérait tous les jours un nouveau poli dans la plus douce , la plus profitable de toutes les sociétés , celle d'une femme distinguée. « Comme le cousin Sybrandt devient aimable, » pensait Gatalina, assise devant sa fenêtre ouverte, et elle soupirait dans le silence et l'obscurité de la nuit.
Toute la famille dormait, elle seule veillait encore ; soudain un long grognement des chiens de garde la tira de sa rêverie. En même temps elle crut distinguer quelque chose qui se glissait dans les buissons. L'instant d'après elle entendit un bruit semblable au claquement d'un couteau que l'on ferme , et vit dans les ténèbres des étincelles sortir de l'endroit où le bruit s'était fait entendre. Elle tressaillit , et tandis qu'elle cherchait ce que ce pouvait être , le même claquement, les mêmes étincelles se succédèrent, et furent suivies d'un sifflement et d'une flamme bleue qui paraissait sortir de terre. Les chiens recommencèrent à aboyer avec fureur, et Catalina refermant sa fenêtre se mit au lit. Ses réflexions sur ce qui venait de se passer l'occupèrent un instant, mais cédèrent bientôt la place à l'image d'un beau jeune homme à l'œil noir, aux dents
blanches comme l'ivoire. Cette imagé flotta devant ses yeux bleus et brillans tant qu'ils furent à demi éveillés, à demi endormis, et les ferma par une douce pression qui provoqua pendant le sommeil innocent de la jeune fille les plus gracieuses visions de bonheur futur.
On discuta le lendemain au déjeûner de famille sur la cause de l'aboiement des chiens , et Catalina conta ce qu'elle avait vu. L'opinion générale fut que le bruit était soit imaginaire , soit-, accidentel et insignifiant , et que la flamme et les étincelles étaient des feux follets. On oublia bien vite tout cela, et sans doute aucun d'eux n'y aurait jamais songé si une circonstance qui eut lieu peu de temps après , ne le leur eût rappelé.