CHAPITRE XVIII
Un coup manqué.
Catalina , le lendemain du jour où elle avait vu le prétendu feu follet, alla passer une semaine chez une de ses amies d'Albany. Il était d'usage en ce temps de faire à cheval et les grands et les petits voyages , et Catalina aimait cet exercice , dans lequel elle excellait. En revenant de cette visite , une forte averse la surprit, ce qui l'obligea de changer d'habits en rentrant. Sa femme de
chambre étala ses vêtemens mouillés sur une chaise devant la fenêtre ouverte de sa chambre , afin de les faire sécher.
«Comment! » dit Ariel, qui venait d'entrer dans le jardin," vous êtes ici, ma nièce! et je viens de vous voir assise près de votre fenêtre ! » Catalina sourit, et lui expliqua la cause de sa méprise.
« Par Jupiter, il faut que je prie votre femme de chambre de m'ajuster un épouvantai! pour, mes blés ; je n'ai jamais rien vu de plus naturel que le fantôme qu'elle a fabriqué avec votre robe et la chaise. »
Vers dix heures du soir, tandis que la famille étaitréunie autour de la table, après souper, avec Sybrandt et [Ariel, le dernier, suivant sa coutume , endormi dans son fauteuil , ils entendirent un coup de fusil tout près de la maison, et ce bruit fut suivi de l'aboiement des chiens. Sybrandt et Ariel sortirent par la porte de derrière pour voir ce que c'était, et trouvèrent les gens de la cuisine en grand émoi , parlant tous ensemble, chacun disant ce qu'il savait ou ce qu'il imaginait. L'uu soutenait que le coup était parti des taillis , l'autre des buissons de framboisiers ; un troisième de derrière la haie de clôture ; enfin
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un quatrième afTirmait avoir vu quelqu'un sauter par-dessus la haie aussitôt après que l'on eut entendu le coup. A travers ces versions différentes, l'on ne pouvait, comme cela arrive toujours, reconnaître la vérité, et l'événement n'ayant causé aucun mal, on finit par supposer qu'il ne provenait point de mauvaise intention. En rentrant dans sa chambre, Catalina trouva la vieille chaise de damas sur laquelle on avait étendu sa robe près de la fenêtre, renversée à terre comme si on l'eût fait tomber exprès ; cependant sa petite femme de chambre l'assura qu'elle n'était pas entrée dans cette pièce depuis que sa maîtresse en était sortie, et toute la maison dit la même chose. Le mystère resta inexpliqué.
Le lendemain matin, quand la suivante voulut plier le vêtement susdit , elle vit avec surprise qu'il était percé de trous circulaires en plusieurs places. «Bon Dieu! jeune missy,w s'écria-t-elle , K qu'avez-vous fait à votre habit de cheval ? il est troué de tous côtés. » Catalina fut vivement intriguée. Elle tâcha de se rappeler comment cela avait pu arriver, mais aucune explication naturelle de ce fait ne se présenta à son esprit. En examinant la vieille chaise, Catalina observa enfin dans le damas un petit trou de la même forme et de
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la même grandeur que ceux de son habit; et lâtant à cette place , elle sentit un corps dur, et retira du coussin avec quelque peine une balle de plomb. La femme de chambre fit un cri , et la jeune demoiselle pâlit en se rappelant tout-àcoup et les circonstances de la dernière nuit, et ce qu'elle avait remarqué peu de jours auparavant.
La petite négresse se disposait à courir au salon montrer la balle à M. et madame Vancour, mais Catalina l'arrêta, et lui commanda de demeurer. Alors la jeune dame s'assit, et réfléchit sur ce qu'il fallait faire. Elle savait quelle inquiétude, ou plutôt quel tourment elle infligerait à sa mère, en lui communiquant des circonstances qui prouvaient qu'un ennemi secret en voulait à sa vie. Elle n'était d'ailleurs rien moins que sûre que les mesures que l'on prendrait pour s'emparer de l'assassin, ou la garantir des desseins qu'il pourrait encore former contre elle, auraient du succès. Sybrandt se présenta à son esprit comme celui qui pouvait examiner secrètement cette afl'aire , et l'assister de sa protection et de ses avis. En conséquence, elle résolut de lui communiquer tout ce qui s'était passé, et recommanda à la jeune enfant le silence le plus complet, sous
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peine de lui déplaire. La pauvre petite avait un mortel regret de perdre l'occasion de conter une si merveilleuse histoire ; mais elle avait tant d'affection pour la maîtresse à laquelle on l'avait donnée à sa naissance, qu'elle obéit strictement, malgré sa répugnance.
Sybrandt vint bientôt s'informer si l'on n'avait rien découvert, ne pouvant partager la sécurité générale sur ces circonstances non expliquées , et qui lui paraissaient suspectes. Catalina l'engagea à l'accompagner au jardin, et là, les détails qu'on a vus dans les pages précédentes lui furent contés, jusqu'à la balle trouvée, que sa cousine lui montra. Le jeune homme tressaillit, son œil étincela ; il put à peine s'empêcher de saisir Catalina dans ses bras et de la serrer contre sa poitrine . comme les mères embrassent leurs enfans quand elles craignent pour eux quelque danger. Il la regarda pendant quelques minules avec le plus profond intérêt , et s'écria :
« Chère Catalina , je vous protégerai , je vous défendrai au péril de ma vie, et toute ma vie.» — rt Je le sais, » répondit-elle en lui adressai^un regard plus que reconnaissant. « Je le sais, car vous avez déjà exposé cette vie pour sauver la mienne. Mais peut-être nos alarmes sont-elles
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vaines. Le fusil a pu partir accidentellement. » Sybrandt secoua la tête. « Je ne voudrais pas vous effrayer sans motifs, » reprit - il ;« mais il m'est démontré que vous avez un ennemi caché qui en veut à vos jours. Les apparences que vous avez observées l'autre jour dans le taillis s'expliquent clairement pour moi. Le cliquetis que vous avez comparé au bruit d'un couteau qu'on ferme avec force venait d'un fusil que l'on armait ; les étincelles étaient celles de la pierre, la flamme celle de la poudre dans le bassinet. Je m'en souviens, cette journée avait été très-humide; c'est sans doute ce qui fit manquer le coup. »
L'explication était plausible et claire. Catalina se sentit défaillir, et s'appuya sur le bras de son cousin. «Continuez, » dit-elle, en respirant avec difficulté , « que je sache ce que je puis avoir à craindre de pis.» — «Il le faut en effet, pour votre sûreté. N'en doutez point, le misérable, quel qu'il soit, croyait, en tirant sur vos habits placés comme vous le dites, il croyait, dis -je, tirer sur vous, et.... » Son attention fut détourné%piir le poids de Catalina, qu'il sentit tout entier sur son bras; il la regarda, et vit qu'elle était pâle comme la mort. Un instant après elle s'évanouit tout- à -fait. Sybrandt la posa douce-
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ment sur un tertre de gazon abrité par un fourré de buissons fleuris ; et soutenant sa tête sur son sein, il attendit, dans un trouble inexprimable, qu'elle reprît ses sens. Bientôt elle rouvrit les yeux, rougit, et se dégagea des bras de son cousin en disant avec un sourire languissant :
« Vous devez me pardonner. Je ne suis qu'une femme. « — « Et moi je ne suis qu'un homme, et cependant je jure que jamais je ne prendrai de repos que je n'aie découvert et puni le misérable. Si vous daignez accepter mes secours, ma chère cousine , dès cet instant je me dévoue à votre sûreté. Quand je ne serai pas à vos côtés, je vous garderai de loin, je surveillerai tous ceux qui approcheront de vous, j'examinerai toutes les places où des embûches pourraient être tendues, tous les recoins où l'on pourrait se cacher. Ce sera l'unique affaire de ma vie ; et, s'il le faut, je mourrai pour vous défendre. M'estimez -vous assez pour me confier une charge si glorieuse ? »
Le sein de Catalina était doucement soulevé , et ses yeux humides, quand elle répondit : « Je me confie entièrement à vous, mon cousin. A qui pourrais-je avoir recours, sinon à vous? Je n'oserais parler de tout cela à mon père et à ma mère ; ils ne jouiraient plus d'un seul moment de
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repos. Je dois donc ra'adresser à vous seul; et quand je ne le devrais pas , je crois , » ajouta-lelle avec un doux et languissant regard, « je crois que je le ferais encore. » — « Chère Catalina ! mais vous me connaissez, cela suffit. «
« Oui , nous nous connaissons parfaitement l'un l'autre, j'en suis sûre, » dit -elle avec l'expression d'une affection et d'une confiance illimitées. Sybrandt ne profita point de cette occasion pour parler d'amour. 11 y avait quelque'' chose de solennel dans les circonstances qui avaient donné lieu à leur entrevue : Tidée du danger de la mort, l'image terrible de cet ennemi qui suivait les pas de Catalina , donnaient à la touchante beauté de celte jeune fille , à ses douces paroles, à ses tendres regards, une sainte innocence qui réprimait toute pensée, tout désir personnels. Avant de se séparer, ils convinrent que Catalina ne sortirait jamais ni seule , ni la nuit, et ne se mettrait pas à sa fenêtre dans l'obscurité tant que Sybrandt n'aurait point découvert le fond de cette affaire mystérieuse. 11 se proposait de consacrer tous ses soins à cet objet, animé par l'amour et par l'espoir qu'il avait de réussir , d'après certains soupçons qui s'étaient élevés dans son esprit.
« Que diable avez-vous fait tous les deux dans le jardin depuis si long-temps? » leur cria l'oncle Ariel en se donnant un air fin. — « Nous avons cherché des fleurs, » dit Gatalina , rougissant et pâlissant ensuite. — « C'est-à-dire que vous vous êtes cherché querelle , si j'en juge par votre mine , » et il se mit à les railler un peu ; mais voyant qu'ils paraissaient réellement peines de ses plaisanteries , il ne les poussa pas plus loin.
L'honnête Ariel ne proféra jamais une seule maxime dans toute sa vie , mais il agissait d'après les meilleures. Par exemple , malgré son penchant à montrer son esprit et sa finesse , il ne leur donnait jamais carrière aux dépens de sa bonté , comme le font beaucoup de gens.
Sybrandt se relira bientôt après , et refusa l'invitation que lui fit Ariel de venir voir un bœuf superbe que le digne homme visitait chaque jour, pour contempler les gras aloyaux qu'il croyait déjà voir sur la table. Le jeune homme , en retournant au logis , méditait profondément sur la scène précédente avec un mélange de plaisir et de peine. Il sentait un délice inexprimable en s'avouant à lui-même qu'il avait inspiré quelque intérêt à Catalina ; mais ce délice était empoisonné par la crainte des dangers qui menaçaient le tré-
sor qu'il espérait posséder un jour. La pensée de la mort se mêlait à ses visions de bonheur, qui paraissaient comme des fleurs fraîches et brillantes autour d'une tombe entr'ouverte. De ce conflit de sentimens, une résolution bien arrêtée surgit : ce fut de dévouer son temps, ses moyens, son existence entière au devoir doux et sacré qu'il s'était imposé.